Retour aux sources

Exposition universelle de 1889 à Paris. Claude Debussy découvre des musiques venues d’ailleurs, de très loin pour l’époque, notamment le gamelan, un ensemble d’instruments à percussion, joué en Indonésie ainsi que des musiques traditionnelles d’Orient. Des formes de musique très simples, bien plus anciennes que nos musiques occidentales. Debussy restera marqué à jamais par ces musiques qui l’influenceront tout au long des vingt-neuf années qui lui restent à vivre. Une influence connue mais dont on peut avoir du mal à saisir les subtilités, habitués que nous sommes aux œuvres de Debussy et éloignés que nous sommes des origines de ces musiques.

« Le joueur de bonang » illustration de L.Trinquier,
in « Revue de l’Exposition Universelle de 1889 » – Bibliothèque Forney

L’un des mérites de Debussy in Resonance de Joanna Goodale est de nous offrir un retour à l’une des sources essentielles de la musique de Debussy. Non pas seulement ces formes de musique traditionnelles mais la nature même qui s’exprime par des sons simples et dont le gong, le bol tibétain sont proches par leur caractère primitif et ancestral. Résonnances ce sont les notes que la pianiste fait resonner avec délicatesse jusqu’à ce que le dernier son disparaisse. Elle parvient d’ailleurs à prolonger le son de son piano comme si la musique était encore là bien présente dans le silence même de l’après.

Résonnances ce sont aussi les échos entre les compositions de Debussy et ses propres compositions proposés dans ce deuxième disque après un premier disque reliant Bach et la musique soufie (Bach in a Circle). Par exemple, son Ocean origin débute par des bols tibétains et gongs avant de nous plonger littéralement dans une musique océanique où par moment résonnent des motifs de musique asiatique.

L’oeuvre de Joanna Goodale constitue une belle entrée en matière à La Cathédrale engloutie, qu’elle joue avec une grande intensité, rendant ce prélude encore plus mystérieux et grandiose dans chacun de ses accords. Still Snow prolonge La neige danse en proposant une musique abstraite et épurée comme peut l’être le dessin des flocons dans l’air.

La pianiste utilise aussi le piano, instrument complexe, issu d’une civilisation développée, comme un élément fait de bois, de cordes métalliques en faisant resonner, chanter ces matières comme pourrait le faire un jeune enfant qui découvre sans connaissance, sans a priori cet instrument. Elle nous révèle ainsi d’autres façons de l’aborder, moins savantes, plus spontanées.

Avant de l’écouter en disque, j’ai pu découvrir son deuxième album à l’occasion d’un concert.

Sans être dehors, nous étions dans une arrière-cour verdoyante, à l’abri des bruits de la ville. On sentait l’air du crépuscule, on entendait le jour qui fait place à la nuit et le chant des oiseaux nichés dans les arbres. Je m’imaginais qu’à leur façon, ils répondaient au piano, dialoguaient avec la musique qu’ils entendaient. J’ai repensé alors à ce passage d’un article de Debussy, signé sous le pseudonyme de Monsieur Croche, dans lequel il rêvait d’une musique écrite pour le plein air… à cent lieues des musiques de kiosques et de squares. « La collaboration mystérieuse des courbes de l’air, du mouvement des feuilles et du parfum des fleurs s’accomplirait, la musique pouvant réunir tous ces éléments dans une entente si parfaitement naturelle qu’elle semblerait participer de chacun d’eux… Et les bons arbres tranquilles ne manqueraient pas à figurer les tuyaux d’un orgue universel, ni à prêter l’appui de leurs branches à des grappes d’enfants auxquels on apprendrait les jolies rondes de jadis, si mal remplacées depuis par les ineptes refrains qui déshonorent les jardins et les villes d’aujourd’hui. » (Revue blanche 1901)

Joanna Goodale Photo Artemis Grympla

Si vous écoutez le disque de Joanna Goodale je ne pourrai donc que vous encourager à le faire dans un jardin, au bord de l’eau ou encore à l’orée d’une forêt. Le chant de la nature et celui du duo formé par Debussy et Joanna Goodale ne dépareront pas. J’ai beaucoup aimé Jardins sous la pluie où la virtuosité de l’interprète s’oublie pour créer un paysage impressionniste sonore saisissant. Les gouttes de pluie, les métamorphoses de la végétation sous l’effet de l’eau, du vent semblent se voir alors qu’on ne fait qu’entendre, comme si nous trouvions une capacité à voir autrement. Ce lien que Debussy justement établissait entre la musique et les images, qu’il aimait presque autant que son art.

Cette pianiste sensible, investie, choisit un répertoire qui entre en résonnance avec sa personnalité, ses préoccupations et en puisant dans les mélanges dont elle est constituée par ses origines anglo-turques. Le disque reflète aussi sa philosophie. Face aux menaces qui pèsent sur la nature, la Terre, elle avoue ainsi « ressen[tir] l’envie de cultiver ce sentiment de reliance charnelle à la Nature, qui inspire la gratitude, la joie et l’envie de prendre soin du vivant. » Pari réussi car l’écoute de ce disque est une source de bien-être qui s’offre simplement. Cette forme de simplicité qui rime avec pureté. 

Debussy in Resonance, Claude Debussy et Joanna Goodale, Paraty

https://www.joannagoodale.com

Des extraits ici https://www.youtube.com/watch?v=3YLLSB71h5M

Publié dans Musique | Tagué , , , | Laisser un commentaire

Le charme des longues amitiés

Deux hommes contemplant la lune, par Gaspar David Friedrich, 1825

Au piano, Schubert fait partie avec Beethoven, Chopin et Schumann de ces musiciens de l’intime. Pour l’interprète comme pour les auditeurs, leurs œuvres pour le clavier réclament d’entretenir avec elles une longue amitié, qui peut évoluer au fil des années mais vers laquelle on revient toujours comme on revient dans son pays de cœur. On y puise de la force. On y retrouve avec une certitude réconfortante ce qu’on connaît déjà et on y découvre, par sa richesse, toujours quelque chose de nouveau. C’est de cette façon par exemple que Debussy a envisagé sa relation avec l’œuvre de Chopin qu’il a toujours admirée et sur laquelle il s’est penché jusqu’à ses dernières années, en revenant plus que jamais au clavier.

Comme elle le raconte elle-même dans le livret de son nouveau disque, c’est une longue amitié qu’Edda Erlendsdóttir entretient avec Schubert depuis son enfance à Reykjavik, alors qu’elle écoutait l’Ouverture de Rosemunde. Elle a ensuite découvert la musique pour piano auprès de ses premiers professeurs en Islande. Son premier récital faisait une belle place aux pièces de Schubert. Il s’est écoulé bien des années depuis. Edda Erlendsdóttir a achevé ses études au conservatoire de Paris, a enseigné au conservatoire de Lyon, s’est produite un peu partout dans le monde comme soliste ou dans des ensembles de musique de chambre et des orchestres. Elle a participé à de nombreux festivals, a joué aussi bien Haydn, Bach que Messiaen, Dutilleux et Boulez. A 70 ans, pour son huitième album, publié sous son propre label, ERMA, dans un souci d’indépendance, elle a choisi trois Sonates de Schubert, qui dit-elle, tiennent « une place spéciale dans [s]on cœur ».

Schubert par Wilhelm August Rieder, 1875
d’après son aquarelle de 1825.

Ces Sonates – D. 557, D. 568 et D. 537 – ont été composées en 1817, l’une des années les plus riches pour Schubert, le début de sa maturité et de son indépendance par rapport au foyer familial. Il écrira notamment cette année-là « La Truite » et « La Jeune Fille et la mort » pour citer deux pièces très célèbres. Le compositeur a seulement 20 ans, déjà deux cents lieder, plusieurs symphonies et messes derrière lui, sans compter de nombreuses pièces pour piano et musique de chambre. Il mourra onze ans plus tard. Ces chiffres donnent un peu le vertige. A 20 ans, on croit avoir toute la vie devant soi et avoir le temps de mûrir. Celle de Schubert, qui ne devait plus être très longue, était déjà assez pleine pour que son œuvre passe à la postérité.

Dans les trois Sonates jouées par Edda Erlendsdóttir j’ai particulièrement aimé la Sonate D. 537. Ces près de vingt-cinq minutes sont musicalement d’une extrême richesse. On y trouve d’abord la fouge, la rythmique et l’ampleur des mouvements rapides dans lesquels l’interprète ne met aucune virtuosité fracassante qui serait malvenue. Le second mouvement offre des passages de pur lyrisme, avec un chant qui paraît si simple et semble alimenté par toute la jeunesse et des espoirs de Schubert. Dans les accords de la main gauche, j’y entends aussi la ténacité d’un jeune homme qui a quitté le métier d’instituteur auquel son père le destinait mais aussi l’enseignement musical de Salieri. Les notes de la main droite, dans les dernières pages de l’Allegretto quasi andantino, et auxquelles Edda Erlendsdóttir donne une légèreté cristalline, incarne cette nouvelle liberté. L’Andante molto de la Sonate D.568 est également une belle illustration de l’art pianiste du jeune Schubert. Edda Erlendsdóttir joue avec une retenue et une tendresse qui met en évidence ce modèle d’harmonie subtile. Le mouvement suivant, le Menuetto, mêle une douce mélancolie et un lyrisme viennois qui s’exprime pleinement dans le mouvement final.

Schubert au piano par Gustav Klimt, tableau original détruit lors d’un incendie en 1945

Il y a dans ces Sonates quelque chose du journal intime. Un journal à trois finalement avec Schubert, qui l’a écrit, Edda Erlendsdóttir qui l’interprète et l’auditeur qui l’écoute, chacun puisant de quoi nourrir sa sensibilité et son esprit. Et Dieu sait si les nourritures de l’esprit sont particulièrement précieuses en ce moment !

Edda Erlendsdóttir, Three Sonatas from 1817, Schubert, ERMA.

Edda Erlendsdóttir appartient au groupe Le Grand Tango, un ensemble dans lequel se produisent des musiciens classiques et Olivier Manoury, au bandonéon. Elle jouera avec ce groupe et le ténor Stuart Skelton au Festival d’art de Reykjavik le 30 avril 2021.

Publié dans Musique | 3 commentaires

Une belle année avec Tchaïkovski

Vladimir Tropp au piano © Frédéric d’Oria-Nicolas

Vladimir Tropp, âgé de 81 ans, a étudié à la prestigieuse école de musique Gnessin à Moscou d’avant d’y enseigner, perpétuant ainsi la tradition de la fameuse Ecole russe dont sont issus tant de grands interprètes. Outre son activité de pédagogue, sa participation comme juré à de grands concours, Vladimir Tropp a mené aussi une carrière internationale comme pianiste et a enregistré de nombreux disques. Son répertoire rassemble aussi bien les compositeurs romantiques comme Schumann et Chopin que des musiciens du XXe siècle notamment Rachmaninov dont Vladimir Tropp est l’un des spécialistes en tant qu’interprète mais aussi par son étude des archives et de la vie du compositeur.

Ces quelques précisions suffisent à deviner que la musique de Tchaïkovski est pour Vladimir Tropp une langue maternelle qu’il parle depuis son âge le plus tendre et dont il nous livre dans son dernier disque quelques échos particuliers. Le pianiste a choisi en effet le cycle des Saisons, douze morceaux correspondant aux douze mois de l’année que Tchaïkovski a composé pour Nuvellist, un magazine mensuel, en 1876. Chaque mois était illustré par quelques vers de poètes russes qu’on peut lire dans le livret. Celui-ci propose aussi une présentation et une analyse de chaque morceau par Vladimir Tropp, faisant du livret un petit essai de musicologie accessible à tous.

Comme le dit Vladimir Tropp Les Saisons est un condensé de l’âme russe et qui mieux qu’un musicien russe pour l’exprimer ? Bien sûr, Tchaïkovski évoque les moissons, la chasse, la vie rurale rythmée par les saisons, nous renvoyant à un type d’existence qui n’existe presque plus. Mais si ces morceaux continuent à nous parler c’est parce que dans nos vies modernes, même dans les grandes villes, nous restons sensibles à la nature même sous une forme symbolique. Nous sommes sensibles aux atmosphères, aux températures, aux lumières qui varient au fil de l’année et qui nous relient même de loin au quotidien de nos ancêtres paysans.

Les Saisons ou du moins certaines pièces font partie du répertoire russe que se doivent de connaître les pianistes même amateurs. Malgré cette popularité, le cycle est rarement enregistré dans son intégralité, le disque de Vladimir Tropp apparaît donc une rareté qui fera autorité. Je connaissais bien notamment le mois de juin, intitulé « Barcarolle », morceau éminemment romantique et assez mélancolique. On peut s’étonner que Tchaïkovski ait choisi la forme de la barcarolle pour ce premier mois d’été synonyme souvent d’exubérance et en épigraphe un poème qui parle de « la tristesse secrète » des étoiles. Mais le compositeur révèle par là un autre aspect de l’été : la force de la nature avec l’été peut sembler écrasante aux hommes et lui inspirer des pensées nostalgiques.

Tchaïkovski

Les Saisons sont des chants assez simples. Nous ne sommes pas dans les grandes œuvres symphoniques de Tchaïkovski même si on retrouve dans les lignes mélodiques du piano des traits particuliers au compositeur. D’ailleurs, la simplicité me semble toujours être la chose la plus difficile à interpréter. On ne peut se cacher derrière quelques effets, on est obligé de peser chaque note, chaque nuance pour atteindre même l’essence de l’œuvre, ne pas être ni dans l’excès ni dans la retenue. C’est bien à traduire cette difficile simplicité que parvient Vladimir Tropp et on ne s’étonnera pas que Les Saisons aient été pendant longtemps au programme imposé du concours Tchaïkovski par la maîtrise pianistique que ce cycle réclame sous ses dehors accessibles. « Octobre » est peut-être l’un des meilleurs exemples pour saisir la subtilité de l’interprétation de Vladimir Tropp avec ce chant lent, profondément mélancolique que n’éclaire que brièvement la mélodie de la main droite au milieu du morceau avant de se terminer par une sorte de descente vers les ténèbres. L’influence de Chopin et la communauté d’âme entre le musicien franco-polonais et le russe, qui parcourt l’ensemble du disque, de façon plus ou moins nette, est ici frappante.

Cette tonalité sombre d’octobre est d’autant plus saisissante que le mois de septembre est plein d’entrain, il résonne comme des trompettes d’une chasse à courre et m’a fait penser à Schumann et à sa rythmique bien marquée dans des œuvres comme la chasse des Scènes de la forêt.

« Novembre » est un appel à ne point céder à la tristesse mais plutôt à se laisser enchanter par la course dansante d’une troïka qui fait tinter ses grelots par intermittence. « Décembre » avec Noël termine de façon lumineuse ce cycle. Vladimir Tropp interprète la valse de ce dernier mois avec une douceur et une forme de gaieté, qui passe à travers le disque. C’est de cette manière que nous voudrions conclure ce billet et terminer cette année.

Studio postproduction Vladimir Tropp et Nicolas Thelliez © Frédéric d’Oria-Nicolas

Les Saisons sont précédées et conclues par deux nocturnes, opus 10 et opus 19. Ils encadrent à merveille le cycle en donnant une occasion supplémentaire à Vladimir Tropp d’exprimer son extrême sensibilité. Les dernières mesures du nocturne opus 19 semblent partir des profondeurs du cœur pour nous emporter en quelques notes jusqu’au ciel, nous laissant sous le charme de ce disque romantique.

Le Label Fondamenta apporte un soin extrême aux qualités d’enregistrement et pour restituer au mieux aux auditeurs cette qualité acoustique, il propose pour chaque album deux disques : l’un pour les chaînes haute-fidélité, le second pour une écoute nomade sur ordinateur ou lecteur mp3. Par cet engagement, il met aussi pleinement en valeur le travail des interprètes.

The Seasons, Tchaïkovski, par Vladimir Tropp, Fondamenta, 17 euros.

Ecoutez ou achetez le disque : http://hyperurl.co/zkt24p

Publié dans Expositions | 1 commentaire

Des airs de Renaissance

Le Consort Brouillamini est un ensemble de cinq jeunes flûtistes à bec. Avec The Woods so Wild (du nom d’une œuvre de William Byrd qu’ils interprètent), ils signent leur second CD après un premier disque remarqué consacré à des transcriptions de Bach extraits notamment du Clavier bien tempéré et des concertos pour orgue (lien).

Si les œuvres jouées dans ce second disque sont également des transcriptions d’après des compositions pour clavier cette fois de la Renaissance anglaise, ce jeune ensemble renoue avec ses ancêtres. En effet, en 1539, un consort (ensemble) de cinq flûtistes vénitiens s’est installé à la cour d’Angleterre. La tradition perdura pendant un siècle.

Nous sommes sous le règne de Henri VIII, souverain mélomane et musicien lui-même, possédant une collection exceptionnelle d’instruments. Henri VIII transmit son goût pour la musique et surtout la danse à sa fille, la future reine Elisabeth 1ère, qui régna de 1559 à 1603. Son règne, l’ère élisabéthain, constitue un âge d’or pour le théâtre anglais notamment avec Shakespeare et Marlowe. Mais les autres arts ne furent pas en reste. En témoigne, le recueil Fitzwilliam Virginal Book qui rassemble près de trois cent compositions (danses, mélodies et autres morceaux composés par trente musiciens et une quarantaine de pièces anonymes) pour le virginal (une sorte de clavecin) dont la reine aimait jouer.

Elisabeth 1ère d’Angleterre

Le consort Brouillamini a notamment puisé dans ce recueil pour transcrire et adapter des œuvres pour la flûte à bec. Il a sélectionné aussi des danses d’Antony Holborne, quelques pièces religieuses de Christopher Tye et de William Mundy pour terminer par deux compositeurs du 17e siècle, Matthew Locke et Henry Purcell qui annoncent le baroque.

Même si beaucoup d’œuvres musicales n’ont pas été conservées, celles transcrites et interprétés par le consort Brouillamini montrent combien ces décennies ont été riches aussi pour la musique.

Ce disque nous emmène donc à la cour d’Henri VIII et d’Elisabeth 1ère puis au temps de Charles 1er et Charles II. On plonge dans une atmosphère tellement éloignée de notre époque. Les rythmes sont assez lents, parfois un peu mélancoliques mais il se dégage pourtant essentiellement une impression de légèreté notamment grâce aux sonorités très chantantes des flûtes comme dans l’œuvre qui ouvre le disque The Image of Melancholly de Antony Holborne. Le caractère léger et franchement dansant est encore plus saisissant dans le second morceau, une gaillarde intitulée « The Fairie-Round ». 

Antony Holborne.

D’autres œuvres comme « La Volta » de William Byrd, l’un de mes morceaux préférés avec les quatre délicates danses de Anthony Holborne, ont une fraîcheur qui réjouit les oreilles. On se prendrait à croire que ce siècle était béni. Pourtant, ce passé avait aussi ses terreurs, ses violences, ses maladies : l’exécution de la mère d’Elisabeth, Anne Boleyn, les nombreuses épidémies de peste et de « suette anglaise » qui touchèrent notamment Londres sans parler des conflits et de la première Révolution qui coûta la vie à Charles 1er, le fils de Jacques 1er.

Grâce au consort Brouillamini, cette musique renaissance, en dépit des siècles, reste très accessible. J’ai cherché sur internet quelques pièces du disque jouées sur un virginal pour comparer. Les transcriptions pour flûte donnent une fluidité et une forme de modernité aux œuvres pour nous qui ne sommes plus habitués aux sons du virginal et on perçoit mieux les nuances, les variations de rythmes avec les flûtes.

Le consort Brouillamini porte bien son nom : il fait s’enchevêtrer les siècles, crée un agréable désordre temporel et musical. La période si étrange, si troublée que nous traversons donne envie de procéder à quelque voyage dans le temps pour oublier le présent. Et comme l’avenir paraît bien sombre ou tout du moins bien incertain et inquiétant, il me semble qu’un retour vers le passé est plus apaisant et enrichissant.

Consort Brouillamini

C’est bien aussi l’impression qui se dégage en regardant le teaser du disque. Un réveil sonne, un homme prend son petit-déjeuner, le quotidien banal de quelqu’un qui passera sans doute sa journée devant un écran dans un openspace. Puis la musique nous transporte dans une forêt où les cinq interprètes vêtus en noir jouent « La Volta ». On dirait qu’ils viennent d’un ailleurs et qu’ils sont apparus pour réenchanter cette année 2020 et nous faire rêver à une renaissance. Lourde tâche dont les Brouillamini s’acquittent fort bien.

Consort Brouillamini, The Woods so Wild, chez Paraty

https://www.consortbrouillamini.com

Pour écouter des extraits : https://smarturl.it/The_Woods_so_Wild

Publié dans Expositions | Laisser un commentaire

La joie de jouer ensemble

Michel Strauss

J’ai déjà parlé sur mon blog du festival Musique de chambre à Giverny. C’était en 2014 pour sa onzième édition. J’espère y retourner cette année au mois d’août pour ce dix-septième rendez-vous heureusement maintenu. Ce festival offre l’opportunité à de jeunes musiciens de jouer avec des interprètes confirmés. Un vrai moment d’échange et de partage d’expériences dont nous avons besoin plus que jamais après les longues semaines de confinement et alors que le monde de la culture peine, plus que les autres, à renaître. Le partage qui est au cœur de la musique de chambre n’est d’ailleurs pas incompatible avec la distanciation physique et son sacro-saint mètre de séparation !

Après ces mois éprouvants, j’ai eu aussi à cœur de ne pas rédiger ce billet seule mais d’inviter un musicien à s’exprimer, Michel Strauss, violoncelliste et directeur artistique du festival de Giverny. Il nous parle de la programmation et de l’esprit qui guide cet événement musical normand.

Musique de chambre à Giverny fait partie des rares festivals rescapés de la crise du Covid-19. Il est maintenu aux dates prévues et avec une programmation égale aux années précédentes. Comment avez-vous traversé la période du confinement ? Vous avez dû longtemps penser que le festival, comme d’autres, allait être annulé…

Anton Ilyunin

Pour moi, il n’a jamais été question d’annuler le festival !  Je me suis tout de suite dit, il faut que ces jeunes musiciens absolument géniaux et qui devaient venir à Giverny puissent jouer. Je suis professeur. Pendant le confinement, j’ai continué à donner mes cours par visio avec ma trentaine d’élèves installés aussi bien aux Etats-Unis qu’en Asie. Il fallait jongler avec les décalages horaires, avec les difficultés techniques, maintenir les liens en dépit du confinement, de la solitude et des incertitudes. J’ai été témoin du désespoir de mes élèves qui voyaient les salles fermées, les concerts annulés pendant des mois, peut-être une année entière. Un désespoir aussi bien financier –ils débutent leur carrière et n’ont pas le statut d’intermittent – que moral. Ils n’avaient plus de partenaires pour jouer, plus de public : quand on sait combien il est difficile d’émerger dans le monde du classique, on imagine sans peine les inquiétudes de ces jeunes interprètes. Certes, je ne savais pas qui pourrait venir à Giverny et dans quelles conditions on pourrait jouer mais je refusais de reporter à l’an prochain. Au pire, nous aurions diffusé les concerts en visio ! On a bien fait de tenir, on est toujours là !

Le festival Musique de chambre à Giverny en 2019

La programmation est bouclée. Et comme chaque année, vous avez réussi à réunir des interprètes d’âges et d’horizon variés, respectant ainsi l’esprit du festival.

Oui, c’est une immense satisfaction. Nous avons encore des incertitudes pour quelques interprètes car la réouverture des frontières hors espace Schengen peut encore évoluer d’ici août et on espère que la situation se sera encore améliorée par rapport à la fin juin. Mais, dans tous les cas, le programme pourra être joué dans son intégralité et nous allons garder ce caractère intergénérationnel dans les formations. Certains interprètes confirmés comme Jean-Claude Vanden Eynden au piano ou Vladimír Bukač à l’alto seront présents auprès de jeunes musiciens tels Anton Ilyunin au violon, Arthur Stockel, à la clarinette ou Flore Merlin au piano et pourront ainsi transmettre leur expérience. Même si nous ne pourrons pas vendre autant de billets et devrons respecter le protocole sanitaire, l’essentiel est sauf. La région d’ailleurs va nous soutenir financièrement pour faire face au déficit inévitable.

Jean-Claude Vanden Eynden
Flore Merlin

A côté d’œuvres connues, vous proposez aussi des raretés.

Oui, il y a un tas d’œuvres qui ne sont jamais jouées en concert. On essaye donc toujours avec les musiciens confirmés d’élaborer un programme avec quelques raretés comme cette année Space Jump for Trio (piano, violon et violoncelle) de Fazil Say. Une œuvre que les jeunes interprètes travaillent pour la première fois et qu’ils ne rejoueront peut-être plus jamais sur scène. Une expérience unique, partagée avec le public.

Beethoven sera à l’honneur, comme prévu bien avant la crise avec notamment le quatuor à cordes opus 135 et le trio à cordes n°5. Il y aura aussi du Schubert, du Schumann, du Bach avec entre autres les Variations Goldberg, dans un arrangement pour trio à cordes. Mais comme tous les ans, nous avons également invité un compositeur contemporain. Cette année c’est Régis Campo qui sera présent au festival. Celui-ci vient d’être couronné par le Grand Prix lycéen des Compositeurs pour son œuvre Une solitude de l’espace. C’est un artiste très sympathique, généreux qui a composé spécialement pour Giverny Open Time, un quatuor pour piano, violon, violoncelle et clarinette. Deux autres de ses œuvres sont également programmées.

Régis Campo (c) 2018 par Quentin Lazzarotto

Un autre aspect important du festival de Giverny, et qui le distingue par rapport à la plupart des autres, est son implication dans la vie culturelle dans l’Eure tout au long de l’année, et son désir d’intervenir auprès du public des quartiers défavorisés. Quelles formes prend cette démarche ?

Pour moi, la musique classique s’adresse à tous. Il n’est pas nécessaire d’être cultivé, d’avoir des bases en solfège ou que sais-je encore pour aimer un air. Il y a aussi trop souvent un discours méprisant de la part de l’élite. Ce n’est pas parce qu’on n’a pas fait d’études qu’on est un imbécile. La musique classique fait souvent peur alors qu’elle est au contraire accessible. Et quand on prend la peine de s’adresser à la population des « quartiers » on se rend compte que les gens sont contents qu’on leur parle d’autres choses que de foot ou de télévision. Pendant le festival, nous programmons ainsi des concerts pédagogiques dans des centres culturels. On y fait venir les enfants, les adolescents, leur famille pour trente-quarante minutes de musique. Les instruments et les œuvres sont présentées au public qui peut ainsi s’initier au classique. Ce partage apporte beaucoup aux spectateurs mais aussi aux interprètes. En dehors du festival, nous organisons aussi, en collaboration avec la préfecture de l’Eure et la mairie de Vernon, des concerts pédagogiques dans des écoles ou autres lieux du département de l’Eure.

Le festival Musique de chambre à Giverny se déroulera du 17 au 30 août 2020 dans différents lieux notamment au Musée des Impressionnismes de Giverny et à Vernon. Informations et réservations  : https://www.musiqueagiverny.fr et 09 72 23 33 52

Publié dans Musique | Tagué , , , , , , , , , , , , | Laisser un commentaire