Musique sacrée d’hier et d’aujourd’hui

cover terra desolata rectoJ’ai déjà parlé de Thierry Escaich dans un précédent billet. La composition que j’évoquais alors, Un nocturne, se plaçait à la suite d’œuvres de deux autres grands organistes comme lui, Charles Widor et Louis Vierne.

Le premier disque enregistré par l’ensemble Zoroastre, dirigé par Savitri de Rochefort, propose aussi une œuvre de Thierry Escaich qui tient lui-même la partition de l’orgue. Avec Terra Desolata, Thierry Escaich se situe également dans une longue tradition, la musique sacrée dont il reprend les harmonies, le style, mais en y apportant sa modernité particulière, fruits de diverses autres influences. L’œuvre composée en 2002 a été d’ailleurs créée par le Concert spirituel, un orchestre baroque qui approchait ainsi un répertoire qui n’était pas le sien sans lui être totalement étranger.

Outre cette œuvre de Thierry Escaich, l’ensemble Zoroastre interprète deux œuvres de Johann Adolf Hasse et Georg Friedrich Haendel. Créé en 2012, cet ensemble tire son nom d’un prophète perse et s’attache à explorer le répertoire de musique sacrée classique et contemporaine. Outre ce choix dans les œuvres, l’ensemble est constitué de musiciens professionnels expérimentés et de jeunes diplômés, créant ainsi un mélange de sensibilité et d’expériences assez uniques, le tout dirigé par une femme, Savitri de Rochefort, autre particularité, les femmes étant (trop) minoritaires à la baguette.

Savitri de Rochefort et Thierry Escaich 11022018 © Simone Strähle Music 'N Com

Savitri de Rochefort et Thierry Escaich 11-02-2018 © Simone Strähle Music ‘N Com

Savitri de Rochefort a cependant débuté assez tardivement dans la direction. Elle a commencé enfant par le violon et s’est vite passionnée pour le solfège, le chant et la composition, suivant des études à Paris puis aux Etats-Unis avant de se former à la direction de chœur. Son ensemble est à son image : plein d’enthousiasme pour faire découvrir la musique classique avec des répertoires parfois méconnus et porté par un désir de transmettre à travers la musique une forme de spiritualité dont le monde aujourd’hui semble parfois si cruellement dépouillé.

Les présentations faites, revenons à ce premier disque.

Terra Desolata est composé sur le chapitre 12 du livre de Jérémie et exprime la colère de Dieu dont la maison est devenue une région désolée, en proie aux destructeurs.… Si le propos est tragique, Thierry Escaich mêle dans les dix minutes que dure son œuvre des moments très sombres et inquiétants avec d’autres plus clairs parce que soutenu malgré tout par la grâce de la voix humaine accompagnée parfois dans une sorte de long lamento par le théorbe. Quelques passages m’ont fait penser à l’une des plus célèbres musiques de film de Bernard Herrmann, Psychose d’Hitchcock avec lequel Herrmann a beaucoup travaillé tout comme avec Orson Welles. Le rapprochement pourrait étonner tant on semble loin ici d’Hollywood mais Herrmann, dont la famille était originaire de Russie, a aussi baigné dans une atmosphère spirituelle et a appris la composition en étudiant et en puisant chez des musiciens passés tels que Debussy. Cette Terra Desolata sans perdre ce qui fait son unité de ton raconte véritablement une histoire en nous transportant d’une impression à une autre, d’une inspiration à une autre.

Johann Adolf Hasse

Johann Adolf Hasse

Le disque se poursuit avec deux œuvres classiques mais peu jouées : le Miserere en ré mineur de Johann Adolf Hasse et le Dixit Dominus de Haendel. Il peut paraître surprenant d’avoir débuté par la composition contemporaine. Mais le but n’est pas ici de souligner des évolutions esthétiques mais une progression spirituelle, de la désolation et la colère à la lumière et la joie en passant par la pénitence. L’œuvre de Hasse est ainsi inspirée par le repentir et celle de Haendel est une annonce de la venue du Messie.

L’œuvre de Hasse, compositeur allemand dont la carrière se déroule pendant une bonne partie du XVIIIe siècle (il meurt en 1783 à 84 ans) n’a rien à envier aux pièces sacrées des musiciens restés plus célèbres et offre une partition pleine d’intensité et de nuances à un chœur de quatre voix de femmes. Le « Tibi soli peccavi » avec la soprane Nathalie Gauthier est pour moi l’un des passages les plus émouvants de l’œuvre tant on sent la force du poids du péché mais aussi la possibilité d’obtenir la rédemption par la foi sincère.

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Haendel vers l’époque de son séjour en Italie

La dernière œuvre, le Dixit Dominus, composée en 1707 par un Haendel de 22 ans qui séjourne depuis quelques mois à Rome, est la plus lumineuse mais aussi la plus technique. Sans même voir les interprètes, on sent en écoutant le disque l’énergie qu’ils déploient pour servir la grandeur du Seigneur et de la partition. J’ai particulièrement été touchée par le duo Joanna Malewski et Catherine Padaut (« De torrente in via bibet ») accompagné avec une solennité délicate par les cordes et le chœur. Haendel passera par bien des épreuves et des expériences avant, trente-quatre ans plus tard, de composer son fameux Messie. Mais la maturité a permis à Haendel non d’évoluer mais d’approfondir la musique qu’il portait en lui dès ses débuts et dont le Dixit Dominus est l’un des plus flamboyants exemples. Bien des passages annoncent déjà le Messie ! notamment dans la première partie, « Dixit Dominus » et la huitième et dernière partie (« Gloria Patri »).

 

Pour lancer ce disque, l’ensemble Zoroastre et Thierry Escaich donneront un concert le 12 avril prochain dans la cathédrale américaine de Paris, soirée en hommage aux victimes de la Grande Guerre avec au programme Terra Desolata et le Requiem de Mozart.

 

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Ensemble Zoroastre direction Savitri de Rochefort. Concert à Saint-Etienne du Mont ©David Blondin

Dans une interview Savitri de Rochefort avoue avoir été bercée par ce Requiem enfant puis l’a chanté comme soprano colorature à l’orchestre de Paris lors du bicentenaire de la mort de Mozart. Elle le retrouve une nouvelle fois mais en étant cette fois au cœur même de l’œuvre puisqu’elle va la diriger. On imagine sans peine l’émotion qu’elle va ressentir en abordant cette autre œuvre sacrée. Mais ce que j’ai entendu de son ensemble me laisse penser que le trac n’aura pas l’avantage ni sur elle ni sur les autres interprètes et que l’émotion restera bien présente et maîtrisée.

 

Terra Desolata par l’Ensemble Zoroastre dirigé par Savitri de Rochefort et avec Thierry Escaich, composition et orgue, chez Klarthe (http://www.klarthe.com/index.php/fr/).

Présentation du CD sur https://www.youtube.com/watch?v=0qcXRBViXHc&feature=youtu.be

Pour le concert du 12 avril à la Cathédrale Américaine http://ensemble-zoroastre.fr/reservation/

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Musiques proustiennes

Proust_digipack_3000Dans cette œuvre cathédrale qu’est A la recherche du temps perdu, la musique est peut-être l’art qui tient la place la plus importante à travers des réflexions, des images et comparaisons, des références à des œuvres et des compositeurs. Rien d’étonnant que Proust soit ainsi souvent le point de départ d’un concert ou d’un disque comme Le Violon de Proust proposé par Gabriel et Dania Tchalik.

Partons d’abord de la question que tout le monde pose aux proustiens : à quelle œuvre Proust fait-il allusion à travers la Sonate de Vinteuil et notamment cette fameuse « petite phrase » que Swann et Odette entendent chaque fois qu’ils se rendent chez les Verdurin ? On a beau être dans un roman, on cherche à tout prix à savoir qui se cache derrière les personnages fictifs et les inventions de l’auteur. Et pourtant, il vaudrait beaucoup mieux penser que la Sonate de Vinteuil (comme son Septuor dont il question dans La Prisonnière) existe par elle-même, qu’elle est vraie, en dehors de tout modèle, et en tant que composition intérieure de Proust. Dans le long texte que Gérard Kaiser consacre à la musique dans La Recherche en guise d’introduction au Violon de Proust, l’auteur revient sur cette question du modèle et s’empresse de citer Proust à qui Jacques Lacretelle avait posé justement la question. Proust répond que cette sonate imaginée est le résultat d’un ensemble de souvenirs musicaux, d’impressions de concert et cite aussi bien Saint-Saëns, Franck que Schubert et Fauré. Dans les trois œuvres interprétées par ce duo fraternel que constituent Gabriel Tchalik au violon et Dania Tchalik au piano, il me semble qu’on retrouve bien ce que pouvaient être certaines de ces impressions. On plonge directement dans le monde musical de la Belle Epoque à travers des compositeurs de trois générations différentes et pourtant proches dans une part de l’inspiration : César Franck (1822-1890), Saint-Saëns (1835-1921) et Reynaldo Hahn (1874-1947).

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Mais avant de revenir sur les œuvres et les interprètes, encore quelques mots sur l’introduction de Gérard Kaiser. Il faut souligner la qualité de son texte qui offre un bel éclairage sur la musique. Gérard Kaiser replace celle-ci, et particulièrement la Sonate de Vinteuil, dans le contexte de La Recherche, notamment en montrant comment elle reflète les états d’âme de Swann. Mais il montre aussi comment, à travers les réflexions, les sentiments du narrateur, la musique (le Septuor de Vinteuil, désigné comme son chef-d’œuvre mais aussi la création musicale de façon plus générale) donne accès à un autre monde, le monde de l’art, autre chose « que le néant que j’avais trouvé dans tous les plaisirs et dans l’amour » dit le narrateur. « Le vrai bain de jouvence, le vrai paysage nouveau, ce n’est pas d’aller dans un pays que nous ne connaissons pas, c’est de laisser venir à nous une nouvelle musique, » écrivait aussi Proust dans le Carnet 3. C’est notamment par la musique de Vinteuil que le narrateur sent qu’il peut puiser la force pour écrire ce roman auquel il songe depuis si longtemps.

Gérard Kaiser lance donc de vraies pistes pour réfléchir plus longuement à ce thème. Et si on écoute le disque ensuite et non avant de le lire, il n’est pas dit que l’on ne le découvrira pas avec une oreille plus littéraire, plus proustienne. Du reste, avant ou après, l’écoute de ce disque offre un grand moment de musique avec deux jeunes interprètes qui n’en sont cependant pas à leurs débuts. Outre les deux disques de Gabriel Tchalik seul, Dania et Gabriel ont déjà enregistré un disque (Europe 1920, Evidence Classics ) et se sont produits dans des festivals et lieux prestigieux en France et en Europe notamment en quatuor et quintette avec les autres membres de leur fratrie (Louise au violon, Sarah à l’alto et Marc Tchalik au violoncelle).

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César Franck

Le programme débute par la célèbre Sonate en la majeur de César Franck qui est certainement l’une des œuvres qui évoquent le mieux l’atmosphère musicale de La Recherche. Le premier mouvement notamment offre au violon une partition mélancolique et impressionniste et au piano des élans passionnés alternant avec des passages plus aériens. Ce dialogue entre les deux instruments, que les frères Tchalik tiennent du début à la fin, est la base sur laquelle repose toute cette Sonate. Si l’un des instruments domine ou s’ils semblent jouer chacun de leur côté, c’est tout l’équilibre et l’esprit de l’œuvre qui sont perdus (par exemple, le piano pourrait écraser le violon dans l’Allegro, dans les passages les plus exaltés où l’on retrouve des intonations romantiques). Parfois dissemblables et parfois à l’unisson dans les sentiments exprimés, le violon et le piano doivent tenir en tout cas une place égale. Peut-être parce qu’ils sont frères, parce qu’ils ont l’habitude de partager la musique depuis l’enfance, Gabriel et Dania font corps l’un avec l’autre et proposent une magnifique interprétation comme par exemple celle donnée par Renaud Capuçon et Khatia Buniatishvili il y a quelques années. J’ai trouvé que le Recitativo-fantasia était le mouvement le plus réussi dans cette communion musicale des frères Tchalik. Même dans ces triolets à jouer legatissimo et pianissimo, reprenant le motif initial, le piano se fait admirablement bien entendre alors qu’il pourrait ne tenir alors qu’un rôle d’accompagnement.

 

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Reynaldo Hahn

Pour un disque autour de Proust, il n’était pas possible de ne pas mettre au programme Reynaldo Hahn qui fut l’ami le plus intime de Proust depuis sa jeunesse jusqu’à sa mort en 1922. Composée en 1927, cette Sonate en do majeur résume bien tout l’art à la fois moderne et classique de Reynaldo Hahn. Le premier mouvement est simple, chantant et très classique, le troisième, plus lent, est imprégné aussi de réminiscences romantiques : on pourrait croire que ces deux mouvements sont bien antérieurs à Franck. Au contraire, le second mouvement, intitulé « Véloc 12 CV, 8 cyl., 5000 tours » est résolument moderne mais aussi plein d’humour. On sent que Gabriel et Dania Tchalik ont adhéré à l’esprit du compositeur et s’amusent à faire avancer la voiture de Reynaldo Hahn. Gabriel Tchalik déploie toutes les possibilités offertes au violon pour évoquer les bruits de moteur.

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Gabriel et Dania Tchalik photo de Claire Douieb

Le disque s’achève sur la Sonate n°1 opus 75 de Saint-Saëns, composée en 1885, l’un des modèles supposés pour la Sonate de Vinteuil. Elle donne aussi l’occasion aux musiciens, notamment à Gabriel Tchalik de mettre en évidence sa virtuosité sans tomber dans le spectaculaire. Les deux musiciens restent en effet naturels et lyriques. On finit quand même un peu avec un morceau de bravoure, une façon traditionnelle de terminer un concert. Nul doute que les Verdurin auraient apprécié ce choix. Applaudissons donc au côté d’Odette, de Swann, du docteur Cottard et du pauvre Saniette, les hôtes habituels des Verdurin…

Le Violon de Proust par Gabriel Tchalik au violon et Dania Tchalik au piano, chez Evidence Classics, le teaser du disque  et le site de Gabriel Tchalik

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Tradition française

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©Maria-Helena Buckley BR

Armance Quéro et Joseph Birnbaum font partie de la toute nouvelle génération de chambriste. Armance Quéro appartient au trio à cordes Les Equilibres et a déjà sorti un disque avec cette formation. Joseph Birnbaum vient d’obtenir un prix de piano au Conservatoire de Paris. S’il se perfectionne au clavier, il n’a pas délaissé le violon dont il joue également… une double pratique qui lui donne naturellement de grandes dispositions pour la musique de chambre. La réussite du premier disque de ce duo, avec un choix original et significatif, est une incitation à les suivre.

Le titre Jeux à la française laisse entendre qu’au-delà des spécificités de chacun, les quatre compositeurs français interprétés ici sont héritiers d’une certaine tradition musicale, que revendiquait d’ailleurs Debussy. Tradition qu’incarnent aussi Widor et Vierne, le premier ayant été l’un des maîtres du second. Le mot « jeux » est aussi une façon de rappeler que trois des compositeurs ont été ou sont de grands organistes et nul doute que Thierry Escaich, né en 1965, joue aussi sur les pas de Widor et Vierne.

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©Maria-Helena Buckley BR

Louis Vierne, né en 1870, a été l’un des grands organistes de Notre-Dame de Paris. Elève et ami de Charles Widor, il a essentiellement composé pour orgue. Il n’a écrit que huit œuvres pour musique de chambre. La Sonate interprétée ici se situe à mi-chemin de son parcours et date de 1911. On y retrouve des tonalités qui rappellent Fauré. Le molto largamento est une belle partie lyrique et impressionniste dans laquelle le violoncelle joue une partition pleine de gravité accompagné doucement, parfois de façon cristalline par le piano. Le troisième mouvement a des allures de course poursuite entre le piano et le violoncelle et met particulièrement en évidence la connivence entre Armance Quéro et Joseph Birnbaum, des amis de longue date.

Charles Widor, né en 1844 et mort en 1937, traverse près d’un siècle de musique. Célèbre comme organiste, mais aussi pour sa musique de chambre et symphonique, il a cherché à se détacher des modèles allemands pour concevoir une musique à la française. C’est aussi tout le projet de Debussy qui lutte contre la suprématie allemande et a voulu non seulement créer une musique française mais aussi rendre hommage aux grands aînés comme Couperin et Rameau. Le voisinage entre Widor et Debussy a tout son sens, ce sont deux maillons de la chaîne, deux acteurs de ces jeux à la française.

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Charles Widor

L’œuvre de Widor a été composée en 1875. Je ne la connaissais pas et c’est pour moi et peut-être pour d’autres une belle découverte. Certes, Charles Widor n’a pas révolutionné la musique mais ce morceau témoigne d’une réelle sensibilité, d’un don de composition et d’une vraie personnalité. Dans le premier morceau, le violoncelle semble littéralement chanter. On dirait une voix de femme un peu grave, douce, sensuelle. Comme si le violoncelle était une contralto et on a vite fait d’imaginer Armance Quéro en cantatrice. Dans ces trois œuvres, le violoncelle est le roi, le piano étant davantage un accompagnement qu’un autre instrument jouant en duo. C’est particulièrement sensible par rapport à la place plus importante que Vierne et Debussy donnent au clavier. Cela ne signifie pas que chez Widor le piano soit moins intéressant… c’est tout un art de savoir mettre en valeur l’autre et Joseph Birnbaum y réussit fort bien. Le deuxième morceau, vivace appassionato, est rythmé, entraînant comme une danse populaire. Le piano qui se fait discret a cependant le mot de la fin, ponctuant de façon résolue ce morceau. Quant à la dernière pièce, andante, elle offre peut-être moins de richesse mélodique mais de beaux passages langoureux.

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Claude Debussy

La Sonate de Debussy, écrite en 1915, fait partie de ses dernières grandes œuvres alors que le compositeur souffre de plus en plus du cancer qui le ronge depuis plus de cinq ans et qui l’emportera en mars 1918. Dans cette Sonate, les trois mouvements attendus sont devenus Prologue, Sérénade et Finale. Cette Sonate bouscule le genre, dans son fond et sa forme et nous fait entrer dans la modernité. Et pourtant, ce qui frappe au début du Prologue c’est ce mélange d’époque purement classique et de moderne, une ligne mélodique simple, rigoureuse à la manière d’un Bach et en même temps épurée comme une œuvre abstraite. La Sérénade rappelle l’influence des musiques espagnoles sur Debussy dans la dernière partie de sa vie. Ce mouvement nous transporte vers le sud avec parfois un violoncelle qui devient guitare et un piano qui semble jouer une partition rythmée comme du flamenco. Mais cette sensualité a aussi quelque chose de mélancolique, presque inquiétante parfois. Le Finale au contraire débute dans un élan joyeux pour ensuite nous offrir un tableau musical impressionniste.

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Thierry Escaich. Photo de Sébastien Erome

Le Nocturne de Thierry Escaich date de 1997. C’est l’œuvre la plus sombre, la plus tourmentée, la plus moderne aussi bien sûr. A l’aube du 21e siècle, on pouvait imaginer que nous entrions dans une nouvelle ère plus calme, plus confortable avec tous ces progrès technologiques. Le mois de septembre 2001, comme un prélude tragique, allait vite nous faire déchanter. La composition de Thierry Escaich peut ainsi apparaître comme prémonitoire. Les deux dernières minutes semblent sonner le glas de nos espérances avec ces accords au piano puissants, graves, qui envahissent tout l’espace sonore ne laissant plus au violoncelle qu’une note ultime à la dernière mesure. Ecouter ce Nocturne, c’est un peu comme lire Cioran, on se dit que c’est décidément trop pessimiste tout en pensant que l’artiste n’est que dans la clairvoyance. Et cette clairvoyance ne nous fait que mieux apprécier les beautés qui s’offrent à nous, celles du jour que nous vivons, celles de la musique, des beaux-arts, de la littérature…

 

Jeux à la française avec Armance Quéro au violoncelle et Joseph Birnbaum au piano, chez Etcetera (www.etcetera-records.com)

Le 2 décembre prochain, le duo participera à l’émission Génération jeunes interprètes sur France Musique

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Pablo Casals : liberté, fraternité et musique

 

 

240-Festival-Pablo-Casals-2017_focus_events« La musique chasse la haine chez ceux qui sont sans amour. Elle donne la paix à ceux qui sont sans repos, elle console ceux qui pleurent. » On peut lire cette phrase de Pablo Casals dans la présentation du festival qui porte son nom et qui se déroule à Prades depuis 1950.

Pablo Casals fait partie de ces musiciens du XXe siècle comme Rostropovitch par exemple qui ont été aussi des hommes engagés en faveur de la liberté et de la démocratie, payant leur engagement par l’exil ou le retrait. Alors qu’il mène une grande carrière internationale, Pablo Casals refuse à partir de 1933 de jouer en Allemagne tant que le pays ne sera pas libéré de son dictateur. Entre 1936 et 1938, il multiplie les concerts de bienfaisance pour les victimes de la guerre civile qui touche son pays avant fin janvier 1939 de quitter Barcelone alors occupé par Franco. Il s’installe alors à Prades et cesse de se produire. Un silence symbolique pour l’Espagne qui le reconnaissait comme son plus grand violoncelliste et le reste du monde tant la place de Pablo Casals au sein du monde musical était importante.

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Mariona Camats (Kronberg Academy – Lutz Sternstein)

Le festival de Prades est peut-être le seul festival de musique à avoir une origine aussi politique puisqu’il est lié à l’acte de résistance de Casals tout en célébrant la gloire d’un grand maître ancien : Bach dont on célébrait en 1950 les 200 ans de la mort. Le festival depuis a pris de l’ampleur et se développe à Prades, à l’église Saint-Pierre où tout commença mais aussi ses proches environs dans des lieux exceptionnels tels que l’abbaye Saint-Michel de Cuxa à Codalet, lieu principal du festival, le prieuré de Serrabonne, l’abbaye Saint-Martin du Canigou ou encore l’église de Villefranche de Conflent et le grand hôtel de Molitg. Entre le 24 juillet et le 13 août une quarantaine de concerts sont programmés avec plus d’une cinquantaine de musiciens dont cinq violoncellistes (François Salque, Frans Helmerson, Mariona Camats, David Cohen et Ivan Monighetti). Tout le programme est présenté sur le site Internet du festival.

Les lieux qui ont accueilli Casals résonnent ainsi de musique pendant ces trois semaines… à des horaires habituels de concert mais aussi à des moments inattendus mais non moins propices à l’écoute comme à l’heure où le soleil se lève avec le 30 juillet un concert prévu à 6h du matin au sommet du Canigou. Ou comment la nature – la naissance à la fois ordinaire et poétique d’un nouveau jour – se trouve sublimée, célébrée par l’art musical. Un programme matinal choisi avec soin entre Haydn et sa symphonie Le Matin, Schubert et le compositeur hongrois Ferenc Farkas avec de joyeux « airs et danses antiques » ainsi que Le Chant des oiseaux de Casals d’après un air populaire catalan que le violoncelliste joua notamment aux Nations Unies lorsqu’il reçut la Médaille de la Paix en 1971. Un chant mélancolique et profond qui incite au recueillement, une autre façon d’accueillir le jour nouveau. En écrivant ce billet, je pense à ce 14 juillet 2017 durant lequel, à l’heure du feu d’artifice, Nice va retentir non de fusées de feux d’artifice mais de musique avec l’orchestre philharmonique de la ville et son chœur de l’opéra en hommage aux victimes de l’attentat sur la promenade des Anglais, l’an dernier. La musique n’est-elle pas l’art qui console le mieux ? Qui permet avec sept petites notes de partager la tristesse et l’espoir ? La citation de Casals qui ouvre mon billet est à la fois le message d’un humaniste idéaliste et une phrase parfaitement juste.

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Grottes des Canalettes

Et pour rester dans cette harmonie entre nature et art, ce 30 juillet verra aussi l’heure de midi et le soir célébrés en musique avec un concert à l’heure du déjeuner dont la symphonie Le Midi de Haydn au Casino de Vernet-les-Bains et un autre dans les grottes des Canalettes à l’arrivée de la nuit où la symphonie Le Soir sera suivie d’un programme éclectique avec Jolivet, Barber, Bério et Mozart. Entre les 2148 mètres d’altitude du mont Canigou et les grottes, ce sera l’occasion d’écouter autrement, tant ces acoustiques « extraordinaires » nous font percevoir des œuvres, même bien connues, tout à fait différemment.

Fondé par un musicien résistant qui avait choisi le silence, ce festival garde les marques de cet engagement sans s’interdire l’humour comme avec ce « forfait beautés » proposé au grand hôtel de Molitg avec entre autres la sonate « La Superbe » de Couperin. Le concert musique-cinéma avec des morceaux joués dans Titanic, Rabbi Jacob ou encore La Liste de Schindler et le concert pour les enfants avec le classique Carnaval des animaux rappellent que la plupart des festivals de musique classique ont vocation à s’adresser à tous les publics, même à ceux à qui la musique classique fait peur ou qui croient qu’elle n’est pas faite pour eux. Certes, en dépit de ces initiatives que je ne manque jamais de souligner dans les festivals dont je parle car elles me semblent importantes, il reste une foule de gens qui ne passeront pas la porte. Mais il suffit que quelques personnes, notamment des oreilles d’enfants, soient conquises à chaque fois pour dire que le pari est réussi.

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Michel Lethiec ©Josep Molina

Pablo Casals avait à cœur de transmettre et de soutenir les jeunes musiciens (comme lui avait été soutenu dans ses débuts notamment par Albéniz et Granados) à travers les leçons qu’il donnait. Le directeur artistique et clarinettiste Michel Lethiec s’inscrit dans cet esprit en offrant aux jeunes solistes l’occasion de jouer. On pourra notamment entendre cette année Szymon Nehring, Polonais de 22 ans, lauréat du prix du public au prestigieux concours Chopin et le Quatuor Arod qui depuis sa création en 2013 multiplie les concerts en France et à l’étranger. Cette année encore dans l’église de Catllar seront présentées les huit révélations classiques de l’Adami qui se produiront dans le cadre d’une grande soirée. Le pianiste Tanguy de Williencourt, une des révélations 2016, revient quant à lui pour un récital avec notamment des transcriptions de Tannhäuser par Liszt et six Préludes de Debussy.

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Le quatuor Arod ©Verena Chen

Ce festival se place donc résolument dans le présent et l’avenir en permettant à de nouveaux interprètes de se faire connaître, à des compositeurs actuels d’être joués tels que l’Argentin Osvaldo Golijov et Thierry Escaich mais suscite aussi directement des œuvres à travers un concours international de composition de pièces pour musique de chambre… avec violoncelle obligatoire ! Ce concours qui a lieu un an sur deux depuis 2005 fêtera donc sa septième édition. Le compositeur choisi se verra commander une seconde œuvre pour musique de chambre qui sera interprétée l’an prochain.

A l’approche des 40 ans de la mort de son fondateur, le festival de Prades reste plus que jamais un hymne à la vie, à la jeunesse et à la création à travers cet art si sensoriel et spirituel qu’est la musique. Un art qui n’a rien de pauvre, n’en déplaise au Catalan Salvador Dalí ! Pour ultime preuve ? Cette séance d’improvisation par les solistes de festival qui se déroulera le 31 juillet au musée d’art moderne de Céret, devant des tableaux de Dalí.

 

Festival Pablo Casals du 24 juillet au 13 août 2017

http://prades-festival-casals.com

 

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Tigran Mansurian : une voix arménienne d’aujourd’hui

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Tigran Mansurian

Sur un disque on ne voit pas les musiciens jouer, on ignore leurs expressions, leurs regards posés les uns sur les autres. Mais on peut sentir quand même quelque chose des liens qui unissent les interprètes. Dans Songs and instrumental music du compositeur arménien Tigran Mansurian (né en 1939 à Beyrouth) j’ai d’emblée senti une harmonie et une complicité entre les musiciens de Mariam Sarkissian, mezzo-soprano à Daria Ulantseva, pianiste en passant par Alexander Rudin, violoncelliste et chef de l’orchestre de chambre Musica Viva de Moscou auquel s’ajoutent Anton Martynov et le clarinettiste canadien Julian Milkis, originaire de Saint-Petesbourg.  Ce dernier garde des liens forts avec son pays natal notamment à travers sa présence fidèle au festival de musique de chambre Sviatoslav Richter à Moscou, ses concerts avec des orchestres et formations russes ainsi que ses enregistrements sous des labels de ce pays. Quant au violoniste, Anton Martynov, directeur artistique du Printemps du Violon, j’ai déjà évoqué ici son grand sens de la camaraderie musicale.télécharger Mais si cette « réunion russe » fonctionne si bien c’est aussi dû, je crois, aux partitions de Mansurian qui créent une complicité, obligent à jouer étroitement ensemble et non selon des places hiérarchiques (la voix ou le soliste et l’accompagnement). Cela m’a notamment frappée dans la première partie du disque, les Canti Paralleli composés en 2012. Mansurian se place clairement dans la tradition des poèmes mis en musique. On est particulièrement attentif à la voix profonde et subtile de Mariam Sarkissian, qui depuis quelques années s’attache à faire connaître des répertoires nouveaux ou oubliés. Mais on n’est pas moins sensible à la place que Mansurian fait aux instruments qui ne sont pas ici un accompagnement, un faire-valoir de la voix mais occupent une place égale, sont littéralement d’autres voix. Le premier chant est peut-être le meilleur exemple avec la longue partie instrumentale pleine de mystère et de gravité par laquelle il débute ainsi que le cinquième « My soul » où s’entremêlent toutes ces voix, comme un reflet des différents états d’âme du poète/du musicien. Ces voix instrumentales ont des sentiments qui viennent s’enchevêtrer délicatement avec ceux de la mezzo-soprano, laquelle chante avec un mélange de lyrisme et de simplicité étonnant.

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Mariam Sarkissian

Les poèmes mis en musique ont été écrits par quatre auteurs arméniens. Le premier, Baghdasar Dpir, a vécu durant la première moitié du XVIIIe siècle. Nostalgique d’un amour perdu, le poète ne veut pas seulement parler ici de la femme aimée mais aussi de la terre natale. Plus généralement, dans son œuvre, il s’est inspiré de la littérature médiévale, comme un retour aux sources. De là peut-être ce rapprochement que j’ai fait avec les poésies de Charles d’Orléans du XVe siècle qui a connu une longue captivité en Angleterre. Les trois autres poètes (Eghishe Charents, Avetik Isahakyan, Vahan Teryan) ont vécu entre la fin du XIXe siècle et le milieu du XXe. Ils ont tous en commun l’amour pour leur patrie et se sont engagés politiquement, notamment Eghishe Charents, victime de la dictature stalinienne. Tous les poèmes sont des poèmes sur l’amour, la nostalgie d’un paradis perdu, le sentiment d’étrangeté ou d’exil. S’ils forment un ensemble cohérent, ils ne sont pas répétitifs. « On the blue lake » d’Eghishe Charents est aussi un hymne à la vie que Mansurian traduit musicalement avec des élans voluptueux que produisent le balancement des cordes face aux notes de piano de Daria Ulantseva presque cristallines, évoquant le mouvement de l’eau. La belle énergie de la mezzo-soprano complète ce paysage. Le dernier « It is my clam evening now » d’après Teryan, est animé par une force morale face aux épreuves du passé et à venir. Cette énergie m’a fait penser à certains lieder de Schumann (notamment « Widmung » op 25). Le piano a de beaux passages seul comme s’il était le poète et la mezzo-soprano ce « premier rêve » qui l’habitera toujours.

Julian Milkis BR web

Julian Milkis

Cette impression d’intimité, de complicité à quelques-uns perdure dans les deux autres œuvres présentées sur le disque. Dans le Postludia j’ai beaucoup aimé le chant presque romantique du violoncelle alternant avec les accents jazz de la clarinette (Julian Milkis a pu vraiment tirer parti de son double répertoire, classique et jazz). L’orchestre joue une partition aux tonalités plus contemporaines et en même temps parfois d’une grande simplicité dans la ligne mélodique au point que parfois on a l’impression d’entendre le refrain d’une chanson populaire enfantine. Cette œuvre d’un peu plus d’un quart d’heure a bien un caractère improvisation. Une superbe improvisation qui suit un mouvement circulaire par la reprise de certains passages comme le chant du violoncelle.

L’Agnus dei, composé comme le Postludia à la mémoire du grand violoniste Oleg Kagan disparu prématurément en 1990, est peut-être davantage destiné à un public averti notamment la partie du milieu. L’ « Agnus dei » et le « Miserere nobis », les premières et dernières parties restent proches des autres compositions avec notamment le chant doux, presque langoureux, de la clarinette et la sobriété du piano qui achève de quelques notes l’œuvre en la laissant en suspens, comme entre le ciel et la terre.

Musica Viva BR web

Musica Viva

Ces œuvres enregistrées en première mondiale avec Tigran Mansurian à la direction artistique ont été pour moi une belle découverte. La découverte d’un compositeur arménien contemporain qui sait manifestement faire une œuvre moderne et personnelle en puisant aussi dans les traditions de la musique et de la poésie arméniennes et européennes. Un équilibre admirable.

 

Songs and instrumental music de Tigran Mansurian vient de paraître chez Brilliant Classics (http://www.brilliantclassics.com/articles/m/mansurian-songs-and-instrumental-music/)

Mariam Sarkissian (mezzo soprano), Anton Martynov (violon), Julian Milkis (clarinette), Daria Ulantseva (piano), Alexander Rudin (violoncelle), Musica Viva Moscow Chamber Orchestra (dirigé par Alexander Rudin).

 

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L’âme vibrante du violon

 

En est-il des festivals comme des romans ? La première édition, comme le premier roman, bénéficie de l’attrait que procure la nouveauté. Le second roman est toujours plus difficile à lancer : l’auteur doit à la fois faire ses preuves, montrer qu’il a mûri et se renouveler. C’est aussi ce qu’on attend d’un festival.

 

Anton Martynov et Michael Guttman

A. Martynov et M. Guttman

J’avais parlé il y a un an du premier Printemps du Violon qui se déroulait dans le VIIe arrondissement à Paris. J’étais curieuse de savoir quel serait le programme de la seconde édition qui débute le 21 mars prochain (avec à la direction artistique toujours Anton Martynov rejoint par Michaël Guttman). Je ne suis pas déçue. Le programme reste à la fois fidèle à son parrain (Bach et la musique baroque) tout en s’ouvrant à d’autres compositeurs, d’autres styles afin de montrer combien le répertoire du violon est étendu. Après le jazz en 2016, on pourra ainsi entendre entre autres des chansons pour violoncelle et piano de Manuel de Falla et des œuvres de Piazzola, Gardel et autres auteurs de tango… Un petit voyage en Argentine programmé évidemment à la Maison de l’Amérique latine.

 

La Suisse est cette année mise à l’honneur avec notamment un concert réunissant cinq de ses compositeurs : Joachim Raff, Othmar Schoeck, Ernest Bloch, Jean-Luc Darbellay, sans oublier Arthur Honegger. Un film suivi d’un petit concert permettra aussi de découvrir la carrière du compositeur genevois Pierre Wissmer et une conférence musicale sera consacrée à l’écrivain et mélomane Robert Walser. L’orchestre suisse, le Menuhin Academy Soloists dirigé par Oleg Kaskiv participera, quant à lui, à deux concerts dont une soirée hommage au chef d’orchestre bâlois Paul Sacher.

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Paul Sacher

La nouvelle génération de violonistes, toute nationalité confondue, retrouvera comme en 2016 son rendez-vous avec la remise du prix Ivry Gitlis et un grand concert au programme surprise où jeunes et aînés joueront ensemble avec parmi eux Ivry Giltis bien sûr mais aussi Laurent Korcia qui excelle aussi bien dans Paganini et Bartók que dans le jazz et la musique tzigane.

Le Printemps du Violon, à l’instar de beaucoup de festivals de musique classique, cherche aussi à s’adresser au jeune public. Nous retrouverons donc comme lors de la première édition un concert pédagogique pour les scolaires, un concert pour les familles avec notamment quelques airs venus de Suisse, sans oublier l’atelier de lutherie accessible gratuitement. A un moment où le sujet de l’éducation fait l’objet de débats, de promesses électorales dont on ignore à quoi elles aboutiront, on se dit que les initiatives privées pour éduquer, initier les enfants sont toutes les bienvenues. Former leurs oreilles, leur sensibilité à la musique, leur montrer concrètement les instruments est une façon de les ouvrir au monde, à la beauté et même si beaucoup d’enfants ne deviendront pas des musiciens, ces expériences auront participé à leur développement intellectuel et artistique et leur serviront dans leur vie d’adulte.

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Boîte au violon de Suzanne Valadon

Mais la nouveauté par rapport à la première édition est la façon dont ce festival s’ouvre aux autres disciplines artistiques, engageant, à travers le violon, un dialogue avec d’autres arts, ici les arts plastiques et visuels et la littérature. Une conférence proposée par Michael Krethlow aura ainsi pour thème le violon en peinture au fil des siècles et une exposition à la mairie du VIIe arrondissement déclinera cet instrument en peinture, photos, vidéos et performances. Quant à la littérature, elle s’invite à travers la conférence sur Robert Walser et surtout, l’un des temps forts du festival, la création d’une pièce de théâtre. Intitulée Confessions d’un violon, cette pièce a été écrite et sera interprétée par Audrey Guttman et mise en scène par Emmanuelle Kaltcheva-Djaima, spécialement pour le festival.

affiche confessions d'un violonJe me suis intéressée à la façon dont la pièce avait été élaborée, à la façon dont Audrey Guttman avait fait d’un instrument de musique un sujet de texte théâtral. Ne pas jouer de cet instrument pouvait de prime abord être un handicap, que l’auteur, comme elle l’explique, voulut d’abord compenser en se documentant beaucoup sur la lutherie, l’histoire de violon, en interrogeant des violonistes sur leur pratique. Mais, elle s’est aperçue que tout ce savoir ne la menait nulle part ou du moins pas à un texte satisfaisant. Et elle a compris alors que ce qui était un handicap était plutôt une chance : n’étant pas violoniste, elle pouvait avoir un regard plus frais et plus libre sur cet instrument. Elle était aussi plus à même de s’adresser à tous les publics, notamment ceux qui ne sont pas musiciens en manipulant le violon comme bon lui semble. Elle est revenue aussi à son enfance, bercée par le violon. Pour un petit enfant, tout ce qui l’entoure est animé. Pour l’amuser on fait parler un jouet, un objet et le tout-petit croit que celui-ci parle, vit. Et puis, un jour, nous faisons la différence entre les êtres vivants et les choses inanimées (ou qui ne s’animent que par l’action humaine). Audrey Guttman a peut-être cherché à retrouver au fond d’elle ce moment où elle croyait que les objets étaient animés. En tout cas, ses souvenirs de petite fille ont participé à l’élaboration de sa pièce, elle s’est notamment rappelée avoir passé son « enfance à danser autour de [s]on père qui jouait du violon ».

Dans sa pièce, le violon est un personnage, le personnage dont elle se fait l’interprète. Le violon n’est pas ici le faire-valoir du musicien et du compositeur, il est lui-même en tant qu’objet devenant âme avec une histoire, des sentiments. Bien sûr, comme tout écrivain, Audrey Guttman a mis beaucoup d’elle-même dans son héros : des sentiments, des sensations, des souvenirs mais aussi de l’imagination pour faire monologuer l’instrument. Emmanuelle Kaltcheva-Djaima, quant à elle, est violoniste et elle a travaillé en étroite relaPDV_2017_Affichetion avec l’auteur, le texte se déployant en même temps que se faisait la mise en scène. Un duo complémentaire pour donner corps et âme au violon. Et finalement, n’est-ce pas plus largement l’esprit de ce festival : laisser chanter librement et joyeusement le violon ?

Deuxième Printemps du Violon du 21 au 31 mars dans différentes salles du VIIe arrondissement.

Programme complet et réservation sur https://www.leprintempsduviolon.com

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Michel Houellebecq, homme pot-au-feu ?

1540-1L’univers de Houellebecq est assimilé à la misère sexuelle (la solitude de l’homme qui a recours aux relations tarifées ou se contente de liaisons sans avenir, mal assorties), à la malbouffe et à la nourriture industrielle (la solitude de l’homme qui mange devant sa télé une pizza livrée dans l’heure ou réchauffe une barquette micro-ondable), à l’absence de repères (la solitude de l’homme qui semble n’avoir jamais eu de famille).

Les romans de Houellebecq sont comme un long portrait de l’homme occidental depuis le milieu des années 1980 à aujourd’hui. De l’homme qui essaye d’imaginer comment il pourrait être heureux ou tout au moins comment il pourrait se délivrer des frustrations et vivre de manière (assez) satisfaisante. Dans Extension du domaine de la lutte, Tisserand se compare à une cuisse de poulet en barquette (que pas une femme ne veut déguster). Michel dans Les Particules élémentaires imagine un avenir où il n’y aura plus de famille, de relations hommes femmes mais seulement des êtres qui se reproduisent pas clonage (utopie décrite dans La Possibilité d’une île). Dans ce monde nouveau, les plaisirs (et souffrances) de la chair/chère auront disparu, les néohumains s’alimentant avec des pilules. Deux exemples qui montrent combien le sexe et la nourriture sont liés.

Michel houellebecq par Manuel-Lagos-Cid

Michel Houellebecq par Manuel Lagos-Cid

Même ceux qui n’ont pas lu ou peu lu Houellebecq ont généralement une idée sur l’écrivain ou l’homme : ils s’appuient sur les médias et les scandales provoqués par la parution de chacun de ses romans. Entre pornographie, tourisme sexuel et islamophobie Houellebecq sent le soufre.

Mais grâce à Jean-Marc Quaranta nous découvrons aussi que Houellebecq sent le pot-au-feu, la croustade landaise ou encore les beignets de courgette et le risotto aux fruits de mer ! Maître de conférences à l’université d’Aix-Marseille, ce chercheur, spécialiste de Proust, a relu tous les romans de Houellebecq en y étudiant la place et le rôle de la cuisine (les moments des repas et ce que mangent les personnages). Statistique : pas moins de deux cents plats cités. Au-delà de ce chiffre qui est tout de même significatif, il y a le choix des plats, ce qu’ils peuvent symboliser et le contexte dans lesquels ils sont mangés (et parfois préparés).

Jean-Marc Quaranta

Jean-Marc Quaranta

En plus d’être chercheur, l’auteur est aussi un cuisinier amateur qui donne les recettes de soixante-seize plats cités dans les six romans. Cet essai littéraire est donc aussi un authentique livre de cuisine. Ce qui peut sembler une idée originale et amusante est aussi une façon d’appréhender concrètement son sujet : « en faisant les plats, explique l’auteur, on se rend compte de la cohérence de la cuisine de Houellebecq, on découvre les échos qui existent entre les plats. Réaliser les recettes permet de lire à livre (de cuisine) ouvert les fables culinaires que Houellebecq semble avoir glissées dans les menus de ses personnages… »

En donnant les recettes, c’est-à-dire en introduisant des éléments qui n’appartiennent pas au registre de l’essai, Jean-Marc Quarante bouscule le genre. Il le bouscule aussi en s’exprimant aussi parfois à la première personne, montrant ainsi que derrière l’universitaire, il y a toujours un individu, un lecteur avec sa subjectivité, avec sa vie qui influence forcément même ponctuellement sa pensée. Cette façon plus personnelle de s’exprimer sans négliger le sérieux des propos est une tendance actuelle qui j’espère est appelée à se développer. J’en avais déjà parlé dans mes billets sur Ivan Jablonka et Michel Erman.

Jean-Marc Quaranta revient d’abord sur le terrain houellebecquien attendu : la malbouffe. Cette malbouffe renvoie à la solitude, à l’absence de repères, au vide affectif qui entraîne des troubles alimentaires comme la boulimie de Bruno dans Les Particules. Mais la malbouffe rend d’autant plus importants les moments où les personnages de Houellebecq font un vrai repas. Jean-Marc Quaranta montre tout au long de son livre que la nourriture est chez lui lié au bonheur de l’enfance et au bonheur amoureux. Deux éléments qui ont aussi leur place dans ses romans.

10264635Bruno et Michel dans Les Particules se rappellent avec nostalgie des plats que leur grand-mère respective leur préparait. Bruno retrouve un appétit de vivre sain avec Christiane qui enchante ses sens par son corps mais aussi par la cuisine qu’elle fait pour lui ou à travers les dîners qu’ils partagent au restaurant. Michel Houellebecq, le personnage de La Carte et le Territoire, sort de sa dépression et de ses mauvaises habitudes alimentaires (la charcuterie) en s’installant dans la maison dans laquelle il a vécu enfant avec sa grand-mère. Il reçoit Jed Martin dans cette maison et lui prépare un pot-au-feu. De même Michel dans Plateforme se met à cuisiner quand il vit une vraie relation amoureuse avec Valérie et jouit d’un authentique repas de famille chez les parents de cette dernière. Jean-Marc Quaranta étudie avec précision les relations entre les personnages et entre les personnages et la société et leur application dans le domaine de la nourriture. Chaque argument est étayé de citations des romans de Houellebecq mais aussi de recettes comme la confiture qui accompagne les ébats de Michel et Valérie, la selle d’agneau que prépare la mère de Valérie pour sa fille et Michel. Ce Michel « ramené à la vie par Valérie, sa sexualité et la cuisine, (…) ne s’identifie plus à ces animaux destinés à l’abattoir » . Ou encore la choucroute et les rollmops qui jalonnent le récit confession et salvateur que Bruno fait à une Christiane à l’écoute dans un restaurant des Halles. Des plats classiques finalement rassurants parce qu’ils sentent bon les traditions.

boutiqueJean-Marc Quaranta explique également que la nourriture renvoie tout autant aux faux terroirs dont use et abuse l’agroalimentaire qu’au véritable terroir plus discret mais bien ancré dans la mémoire du ventre. Car Houellebecq nostalgique du monde d’avant 68 est donc aussi nostalgique des charcutiers-traiteurs de centre-ville, des cahiers de recettes qu’on se passait de mère en fille… Jean-Marc Quaranta analyse ainsi la fête des terroirs organisée par Jean-Pierre Pernaut dans La Carte et le Territoire en montrant que le véritable terroir en est absent. Celui-ci trouve refuge dans le village de Souppes où Jed Martin se rend à l’invitation de Michel Houellebecq.

Philippe harel et Jose-Garcia-dans-Extension du domaine de la lutte, film de P. Harel

Philippe harel et Jose-Garcia-dans-Extension du domaine de la lutte, film de P. Harel

Enfin, la nourriture décrite chez Houellebecq nous rappelle que nous vivons dans un monde où les cuisines n’ont pas de frontières pour le pire mais aussi le meilleur. Si les plats étrangers sont parfois des façons de distraire la solitude des héros qui ont l’impression de voyager et d’ajouter un peu de saveur à leur dîner plateau télé, ces plats montrent qu’en dehors des conflits idéologiques, économiques et religieux, les cuisines se parlent entre elles et même se ressemblent. Tisserand et le narrateur d’Extension vont au Flunch et Tisserand choisit un couscous. Le restaurant irlandais où Houellebecq et Jed Martin se rendent dans La Carte et le Territoire propose aussi des plats pakistanais du fait des origines du cuisinier. Avec pertinence et malice, Jean-Marc Quaranta explique également que notre traditionnelle souris d’agneau est la sœur du tagine (la façon de faire cuire la viande est la même), deux plats que François, le héros de Soumission mange à deux moments bien précis du roman (le premier dans un élan de « résistance », le second dans un élan de soumission ou tout au moins d’accommodement). De même la croustade landaise  utilise de la pâte phyllo comme les pâtisseries orientales et le couscous et le pot-au-feu mélangent tous deux légumes et viandes cuits dans beaucoup d’eau.

Pour se convaincre des similitudes entre les cuisines du monde, retrouver des goûts de l’enfance ou bien concocter et partager un repas avec les amis, la famille ou l’être aimé, il ne reste plus au lecteur qu’à se mettre à son tour aux fourneaux. Et s’il voit des visages faire la grimace lorsqu’il annoncera qu’il a préparé un dîner inspiré de Houellebecq avec du céleri rémoulade en entrée, il pourra toujours citer les pages gourmandes que Jean-Marc Quaranta consacre à ce sujet.

Houellebecq aux fourneaux de Jean-Marc Quaranta, éditions Plein jour

La Bellevilloise, halle aux oliviers

La Bellevilloise, halle aux oliviers

Un banquet houellebecquien sera aussi organisé dans le cadre du festival Paris en toutes lettres à la Bellevilloise le 16 novembre. La Bellevilloise proposera une carte spéciale composée uniquement de plats cités par Houellebecq. Jean-Marc Quaranta commentera le menu et évoquera la place de la nourriture chez l’auteur de Soumission. Il sera accompagné de Noam Morgensztern de la Comédie française qui lira des textes.

Infos et réservation  : http://www.labellevilloise.com/2016/11/banquet-houellebecquien/

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