Pablo Casals : liberté, fraternité et musique

 

 

240-Festival-Pablo-Casals-2017_focus_events« La musique chasse la haine chez ceux qui sont sans amour. Elle donne la paix à ceux qui sont sans repos, elle console ceux qui pleurent. » On peut lire cette phrase de Pablo Casals dans la présentation du festival qui porte son nom et qui se déroule à Prades depuis 1950.

Pablo Casals fait partie de ces musiciens du XXe siècle comme Rostropovitch par exemple qui ont été aussi des hommes engagés en faveur de la liberté et de la démocratie, payant leur engagement par l’exil ou le retrait. Alors qu’il mène une grande carrière internationale, Pablo Casals refuse à partir de 1933 de jouer en Allemagne tant que le pays ne sera pas libéré de son dictateur. Entre 1936 et 1938, il multiplie les concerts de bienfaisance pour les victimes de la guerre civile qui touche son pays avant fin janvier 1939 de quitter Barcelone alors occupé par Franco. Il s’installe alors à Prades et cesse de se produire. Un silence symbolique pour l’Espagne qui le reconnaissait comme son plus grand violoncelliste et le reste du monde tant la place de Pablo Casals au sein du monde musical était importante.

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Mariona Camats (Kronberg Academy – Lutz Sternstein)

Le festival de Prades est peut-être le seul festival de musique à avoir une origine aussi politique puisqu’il est lié à l’acte de résistance de Casals tout en célébrant la gloire d’un grand maître ancien : Bach dont on célébrait en 1950 les 200 ans de la mort. Le festival depuis a pris de l’ampleur et se développe à Prades, à l’église Saint-Pierre où tout commença mais aussi ses proches environs dans des lieux exceptionnels tels que l’abbaye Saint-Michel de Cuxa à Codalet, lieu principal du festival, le prieuré de Serrabonne, l’abbaye Saint-Martin du Canigou ou encore l’église de Villefranche de Conflent et le grand hôtel de Molitg. Entre le 24 juillet et le 13 août une quarantaine de concerts sont programmés avec plus d’une cinquantaine de musiciens dont cinq violoncellistes (François Salque, Frans Helmerson, Mariona Camats, David Cohen et Ivan Monighetti). Tout le programme est présenté sur le site Internet du festival.

Les lieux qui ont accueilli Casals résonnent ainsi de musique pendant ces trois semaines… à des horaires habituels de concert mais aussi à des moments inattendus mais non moins propices à l’écoute comme à l’heure où le soleil se lève avec le 30 juillet un concert prévu à 6h du matin au sommet du Canigou. Ou comment la nature – la naissance à la fois ordinaire et poétique d’un nouveau jour – se trouve sublimée, célébrée par l’art musical. Un programme matinal choisi avec soin entre Haydn et sa symphonie Le Matin, Schubert et le compositeur hongrois Ferenc Farkas avec de joyeux « airs et danses antiques » ainsi que Le Chant des oiseaux de Casals d’après un air populaire catalan que le violoncelliste joua notamment aux Nations Unies lorsqu’il reçut la Médaille de la Paix en 1971. Un chant mélancolique et profond qui incite au recueillement, une autre façon d’accueillir le jour nouveau. En écrivant ce billet, je pense à ce 14 juillet 2017 durant lequel, à l’heure du feu d’artifice, Nice va retentir non de fusées de feux d’artifice mais de musique avec l’orchestre philharmonique de la ville et son chœur de l’opéra en hommage aux victimes de l’attentat sur la promenade des Anglais, l’an dernier. La musique n’est-elle pas l’art qui console le mieux ? Qui permet avec sept petites notes de partager la tristesse et l’espoir ? La citation de Casals qui ouvre mon billet est à la fois le message d’un humaniste idéaliste et une phrase parfaitement juste.

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Grottes des Canalettes

Et pour rester dans cette harmonie entre nature et art, ce 30 juillet verra aussi l’heure de midi et le soir célébrés en musique avec un concert à l’heure du déjeuner dont la symphonie Le Midi de Haydn au Casino de Vernet-les-Bains et un autre dans les grottes des Canalettes à l’arrivée de la nuit où la symphonie Le Soir sera suivie d’un programme éclectique avec Jolivet, Barber, Bério et Mozart. Entre les 2148 mètres d’altitude du mont Canigou et les grottes, ce sera l’occasion d’écouter autrement, tant ces acoustiques « extraordinaires » nous font percevoir des œuvres, même bien connues, tout à fait différemment.

Fondé par un musicien résistant qui avait choisi le silence, ce festival garde les marques de cet engagement sans s’interdire l’humour comme avec ce « forfait beautés » proposé au grand hôtel de Molitg avec entre autres la sonate « La Superbe » de Couperin. Le concert musique-cinéma avec des morceaux joués dans Titanic, Rabbi Jacob ou encore La Liste de Schindler et le concert pour les enfants avec le classique Carnaval des animaux rappellent que la plupart des festivals de musique classique ont vocation à s’adresser à tous les publics, même à ceux à qui la musique classique fait peur ou qui croient qu’elle n’est pas faite pour eux. Certes, en dépit de ces initiatives que je ne manque jamais de souligner dans les festivals dont je parle car elles me semblent importantes, il reste une foule de gens qui ne passeront pas la porte. Mais il suffit que quelques personnes, notamment des oreilles d’enfants, soient conquises à chaque fois pour dire que le pari est réussi.

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Michel Lethiec ©Josep Molina

Pablo Casals avait à cœur de transmettre et de soutenir les jeunes musiciens (comme lui avait été soutenu dans ses débuts notamment par Albéniz et Granados) à travers les leçons qu’il donnait. Le directeur artistique et clarinettiste Michel Lethiec s’inscrit dans cet esprit en offrant aux jeunes solistes l’occasion de jouer. On pourra notamment entendre cette année Szymon Nehring, Polonais de 22 ans, lauréat du prix du public au prestigieux concours Chopin et le Quatuor Arod qui depuis sa création en 2013 multiplie les concerts en France et à l’étranger. Cette année encore dans l’église de Catllar seront présentées les huit révélations classiques de l’Adami qui se produiront dans le cadre d’une grande soirée. Le pianiste Tanguy de Williencourt, une des révélations 2016, revient quant à lui pour un récital avec notamment des transcriptions de Tannhäuser par Liszt et six Préludes de Debussy.

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Le quatuor Arod ©Verena Chen

Ce festival se place donc résolument dans le présent et l’avenir en permettant à de nouveaux interprètes de se faire connaître, à des compositeurs actuels d’être joués tels que l’Argentin Osvaldo Golijov et Thierry Escaich mais suscite aussi directement des œuvres à travers un concours international de composition de pièces pour musique de chambre… avec violoncelle obligatoire ! Ce concours qui a lieu un an sur deux depuis 2005 fêtera donc sa septième édition. Le compositeur choisi se verra commander une seconde œuvre pour musique de chambre qui sera interprétée l’an prochain.

A l’approche des 40 ans de la mort de son fondateur, le festival de Prades reste plus que jamais un hymne à la vie, à la jeunesse et à la création à travers cet art si sensoriel et spirituel qu’est la musique. Un art qui n’a rien de pauvre, n’en déplaise au Catalan Salvador Dalí ! Pour ultime preuve ? Cette séance d’improvisation par les solistes de festival qui se déroulera le 31 juillet au musée d’art moderne de Céret, devant des tableaux de Dalí.

 

Festival Pablo Casals du 24 juillet au 13 août 2017

http://prades-festival-casals.com

 

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Tigran Mansurian : une voix arménienne d’aujourd’hui

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Tigran Mansurian

Sur un disque on ne voit pas les musiciens jouer, on ignore leurs expressions, leurs regards posés les uns sur les autres. Mais on peut sentir quand même quelque chose des liens qui unissent les interprètes. Dans Songs and instrumental music du compositeur arménien Tigran Mansurian (né en 1939 à Beyrouth) j’ai d’emblée senti une harmonie et une complicité entre les musiciens de Mariam Sarkissian, mezzo-soprano à Daria Ulantseva, pianiste en passant par Alexander Rudin, violoncelliste et chef de l’orchestre de chambre Musica Viva de Moscou auquel s’ajoutent Anton Martynov et le clarinettiste canadien Julian Milkis, originaire de Saint-Petesbourg.  Ce dernier garde des liens forts avec son pays natal notamment à travers sa présence fidèle au festival de musique de chambre Sviatoslav Richter à Moscou, ses concerts avec des orchestres et formations russes ainsi que ses enregistrements sous des labels de ce pays. Quant au violoniste, Anton Martynov, directeur artistique du Printemps du Violon, j’ai déjà évoqué ici son grand sens de la camaraderie musicale.télécharger Mais si cette « réunion russe » fonctionne si bien c’est aussi dû, je crois, aux partitions de Mansurian qui créent une complicité, obligent à jouer étroitement ensemble et non selon des places hiérarchiques (la voix ou le soliste et l’accompagnement). Cela m’a notamment frappée dans la première partie du disque, les Canti Paralleli composés en 2012. Mansurian se place clairement dans la tradition des poèmes mis en musique. On est particulièrement attentif à la voix profonde et subtile de Mariam Sarkissian, qui depuis quelques années s’attache à faire connaître des répertoires nouveaux ou oubliés. Mais on n’est pas moins sensible à la place que Mansurian fait aux instruments qui ne sont pas ici un accompagnement, un faire-valoir de la voix mais occupent une place égale, sont littéralement d’autres voix. Le premier chant est peut-être le meilleur exemple avec la longue partie instrumentale pleine de mystère et de gravité par laquelle il débute ainsi que le cinquième « My soul » où s’entremêlent toutes ces voix, comme un reflet des différents états d’âme du poète/du musicien. Ces voix instrumentales ont des sentiments qui viennent s’enchevêtrer délicatement avec ceux de la mezzo-soprano, laquelle chante avec un mélange de lyrisme et de simplicité étonnant.

Mariam Sarkissian BR web

Mariam Sarkissian

Les poèmes mis en musique ont été écrits par quatre auteurs arméniens. Le premier, Baghdasar Dpir, a vécu durant la première moitié du XVIIIe siècle. Nostalgique d’un amour perdu, le poète ne veut pas seulement parler ici de la femme aimée mais aussi de la terre natale. Plus généralement, dans son œuvre, il s’est inspiré de la littérature médiévale, comme un retour aux sources. De là peut-être ce rapprochement que j’ai fait avec les poésies de Charles d’Orléans du XVe siècle qui a connu une longue captivité en Angleterre. Les trois autres poètes (Eghishe Charents, Avetik Isahakyan, Vahan Teryan) ont vécu entre la fin du XIXe siècle et le milieu du XXe. Ils ont tous en commun l’amour pour leur patrie et se sont engagés politiquement, notamment Eghishe Charents, victime de la dictature stalinienne. Tous les poèmes sont des poèmes sur l’amour, la nostalgie d’un paradis perdu, le sentiment d’étrangeté ou d’exil. S’ils forment un ensemble cohérent, ils ne sont pas répétitifs. « On the blue lake » d’Eghishe Charents est aussi un hymne à la vie que Mansurian traduit musicalement avec des élans voluptueux que produisent le balancement des cordes face aux notes de piano de Daria Ulantseva presque cristallines, évoquant le mouvement de l’eau. La belle énergie de la mezzo-soprano complète ce paysage. Le dernier « It is my clam evening now » d’après Teryan, est animé par une force morale face aux épreuves du passé et à venir. Cette énergie m’a fait penser à certains lieder de Schumann (notamment « Widmung » op 25). Le piano a de beaux passages seul comme s’il était le poète et la mezzo-soprano ce « premier rêve » qui l’habitera toujours.

Julian Milkis BR web

Julian Milkis

Cette impression d’intimité, de complicité à quelques-uns perdure dans les deux autres œuvres présentées sur le disque. Dans le Postludia j’ai beaucoup aimé le chant presque romantique du violoncelle alternant avec les accents jazz de la clarinette (Julian Milkis a pu vraiment tirer parti de son double répertoire, classique et jazz). L’orchestre joue une partition aux tonalités plus contemporaines et en même temps parfois d’une grande simplicité dans la ligne mélodique au point que parfois on a l’impression d’entendre le refrain d’une chanson populaire enfantine. Cette œuvre d’un peu plus d’un quart d’heure a bien un caractère improvisation. Une superbe improvisation qui suit un mouvement circulaire par la reprise de certains passages comme le chant du violoncelle.

L’Agnus dei, composé comme le Postludia à la mémoire du grand violoniste Oleg Kagan disparu prématurément en 1990, est peut-être davantage destiné à un public averti notamment la partie du milieu. L’ « Agnus dei » et le « Miserere nobis », les premières et dernières parties restent proches des autres compositions avec notamment le chant doux, presque langoureux, de la clarinette et la sobriété du piano qui achève de quelques notes l’œuvre en la laissant en suspens, comme entre le ciel et la terre.

Musica Viva BR web

Musica Viva

Ces œuvres enregistrées en première mondiale avec Tigran Mansurian à la direction artistique ont été pour moi une belle découverte. La découverte d’un compositeur arménien contemporain qui sait manifestement faire une œuvre moderne et personnelle en puisant aussi dans les traditions de la musique et de la poésie arméniennes et européennes. Un équilibre admirable.

 

Songs and instrumental music de Tigran Mansurian vient de paraître chez Brilliant Classics (http://www.brilliantclassics.com/articles/m/mansurian-songs-and-instrumental-music/)

Mariam Sarkissian (mezzo soprano), Anton Martynov (violon), Julian Milkis (clarinette), Daria Ulantseva (piano), Alexander Rudin (violoncelle), Musica Viva Moscow Chamber Orchestra (dirigé par Alexander Rudin).

 

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L’âme vibrante du violon

 

En est-il des festivals comme des romans ? La première édition, comme le premier roman, bénéficie de l’attrait que procure la nouveauté. Le second roman est toujours plus difficile à lancer : l’auteur doit à la fois faire ses preuves, montrer qu’il a mûri et se renouveler. C’est aussi ce qu’on attend d’un festival.

 

Anton Martynov et Michael Guttman

A. Martynov et M. Guttman

J’avais parlé il y a un an du premier Printemps du Violon qui se déroulait dans le VIIe arrondissement à Paris. J’étais curieuse de savoir quel serait le programme de la seconde édition qui débute le 21 mars prochain (avec à la direction artistique toujours Anton Martynov rejoint par Michaël Guttman). Je ne suis pas déçue. Le programme reste à la fois fidèle à son parrain (Bach et la musique baroque) tout en s’ouvrant à d’autres compositeurs, d’autres styles afin de montrer combien le répertoire du violon est étendu. Après le jazz en 2016, on pourra ainsi entendre entre autres des chansons pour violoncelle et piano de Manuel de Falla et des œuvres de Piazzola, Gardel et autres auteurs de tango… Un petit voyage en Argentine programmé évidemment à la Maison de l’Amérique latine.

 

La Suisse est cette année mise à l’honneur avec notamment un concert réunissant cinq de ses compositeurs : Joachim Raff, Othmar Schoeck, Ernest Bloch, Jean-Luc Darbellay, sans oublier Arthur Honegger. Un film suivi d’un petit concert permettra aussi de découvrir la carrière du compositeur genevois Pierre Wissmer et une conférence musicale sera consacrée à l’écrivain et mélomane Robert Walser. L’orchestre suisse, le Menuhin Academy Soloists dirigé par Oleg Kaskiv participera, quant à lui, à deux concerts dont une soirée hommage au chef d’orchestre bâlois Paul Sacher.

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Paul Sacher

La nouvelle génération de violonistes, toute nationalité confondue, retrouvera comme en 2016 son rendez-vous avec la remise du prix Ivry Gitlis et un grand concert au programme surprise où jeunes et aînés joueront ensemble avec parmi eux Ivry Giltis bien sûr mais aussi Laurent Korcia qui excelle aussi bien dans Paganini et Bartók que dans le jazz et la musique tzigane.

Le Printemps du Violon, à l’instar de beaucoup de festivals de musique classique, cherche aussi à s’adresser au jeune public. Nous retrouverons donc comme lors de la première édition un concert pédagogique pour les scolaires, un concert pour les familles avec notamment quelques airs venus de Suisse, sans oublier l’atelier de lutherie accessible gratuitement. A un moment où le sujet de l’éducation fait l’objet de débats, de promesses électorales dont on ignore à quoi elles aboutiront, on se dit que les initiatives privées pour éduquer, initier les enfants sont toutes les bienvenues. Former leurs oreilles, leur sensibilité à la musique, leur montrer concrètement les instruments est une façon de les ouvrir au monde, à la beauté et même si beaucoup d’enfants ne deviendront pas des musiciens, ces expériences auront participé à leur développement intellectuel et artistique et leur serviront dans leur vie d’adulte.

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Boîte au violon de Suzanne Valadon

Mais la nouveauté par rapport à la première édition est la façon dont ce festival s’ouvre aux autres disciplines artistiques, engageant, à travers le violon, un dialogue avec d’autres arts, ici les arts plastiques et visuels et la littérature. Une conférence proposée par Michael Krethlow aura ainsi pour thème le violon en peinture au fil des siècles et une exposition à la mairie du VIIe arrondissement déclinera cet instrument en peinture, photos, vidéos et performances. Quant à la littérature, elle s’invite à travers la conférence sur Robert Walser et surtout, l’un des temps forts du festival, la création d’une pièce de théâtre. Intitulée Confessions d’un violon, cette pièce a été écrite et sera interprétée par Audrey Guttman et mise en scène par Emmanuelle Kaltcheva-Djaima, spécialement pour le festival.

affiche confessions d'un violonJe me suis intéressée à la façon dont la pièce avait été élaborée, à la façon dont Audrey Guttman avait fait d’un instrument de musique un sujet de texte théâtral. Ne pas jouer de cet instrument pouvait de prime abord être un handicap, que l’auteur, comme elle l’explique, voulut d’abord compenser en se documentant beaucoup sur la lutherie, l’histoire de violon, en interrogeant des violonistes sur leur pratique. Mais, elle s’est aperçue que tout ce savoir ne la menait nulle part ou du moins pas à un texte satisfaisant. Et elle a compris alors que ce qui était un handicap était plutôt une chance : n’étant pas violoniste, elle pouvait avoir un regard plus frais et plus libre sur cet instrument. Elle était aussi plus à même de s’adresser à tous les publics, notamment ceux qui ne sont pas musiciens en manipulant le violon comme bon lui semble. Elle est revenue aussi à son enfance, bercée par le violon. Pour un petit enfant, tout ce qui l’entoure est animé. Pour l’amuser on fait parler un jouet, un objet et le tout-petit croit que celui-ci parle, vit. Et puis, un jour, nous faisons la différence entre les êtres vivants et les choses inanimées (ou qui ne s’animent que par l’action humaine). Audrey Guttman a peut-être cherché à retrouver au fond d’elle ce moment où elle croyait que les objets étaient animés. En tout cas, ses souvenirs de petite fille ont participé à l’élaboration de sa pièce, elle s’est notamment rappelée avoir passé son « enfance à danser autour de [s]on père qui jouait du violon ».

Dans sa pièce, le violon est un personnage, le personnage dont elle se fait l’interprète. Le violon n’est pas ici le faire-valoir du musicien et du compositeur, il est lui-même en tant qu’objet devenant âme avec une histoire, des sentiments. Bien sûr, comme tout écrivain, Audrey Guttman a mis beaucoup d’elle-même dans son héros : des sentiments, des sensations, des souvenirs mais aussi de l’imagination pour faire monologuer l’instrument. Emmanuelle Kaltcheva-Djaima, quant à elle, est violoniste et elle a travaillé en étroite relaPDV_2017_Affichetion avec l’auteur, le texte se déployant en même temps que se faisait la mise en scène. Un duo complémentaire pour donner corps et âme au violon. Et finalement, n’est-ce pas plus largement l’esprit de ce festival : laisser chanter librement et joyeusement le violon ?

Deuxième Printemps du Violon du 21 au 31 mars dans différentes salles du VIIe arrondissement.

Programme complet et réservation sur https://www.leprintempsduviolon.com

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Michel Houellebecq, homme pot-au-feu ?

1540-1L’univers de Houellebecq est assimilé à la misère sexuelle (la solitude de l’homme qui a recours aux relations tarifées ou se contente de liaisons sans avenir, mal assorties), à la malbouffe et à la nourriture industrielle (la solitude de l’homme qui mange devant sa télé une pizza livrée dans l’heure ou réchauffe une barquette micro-ondable), à l’absence de repères (la solitude de l’homme qui semble n’avoir jamais eu de famille).

Les romans de Houellebecq sont comme un long portrait de l’homme occidental depuis le milieu des années 1980 à aujourd’hui. De l’homme qui essaye d’imaginer comment il pourrait être heureux ou tout au moins comment il pourrait se délivrer des frustrations et vivre de manière (assez) satisfaisante. Dans Extension du domaine de la lutte, Tisserand se compare à une cuisse de poulet en barquette (que pas une femme ne veut déguster). Michel dans Les Particules élémentaires imagine un avenir où il n’y aura plus de famille, de relations hommes femmes mais seulement des êtres qui se reproduisent pas clonage (utopie décrite dans La Possibilité d’une île). Dans ce monde nouveau, les plaisirs (et souffrances) de la chair/chère auront disparu, les néohumains s’alimentant avec des pilules. Deux exemples qui montrent combien le sexe et la nourriture sont liés.

Michel houellebecq par Manuel-Lagos-Cid

Michel Houellebecq par Manuel Lagos-Cid

Même ceux qui n’ont pas lu ou peu lu Houellebecq ont généralement une idée sur l’écrivain ou l’homme : ils s’appuient sur les médias et les scandales provoqués par la parution de chacun de ses romans. Entre pornographie, tourisme sexuel et islamophobie Houellebecq sent le soufre.

Mais grâce à Jean-Marc Quaranta nous découvrons aussi que Houellebecq sent le pot-au-feu, la croustade landaise ou encore les beignets de courgette et le risotto aux fruits de mer ! Maître de conférences à l’université d’Aix-Marseille, ce chercheur, spécialiste de Proust, a relu tous les romans de Houellebecq en y étudiant la place et le rôle de la cuisine (les moments des repas et ce que mangent les personnages). Statistique : pas moins de deux cents plats cités. Au-delà de ce chiffre qui est tout de même significatif, il y a le choix des plats, ce qu’ils peuvent symboliser et le contexte dans lesquels ils sont mangés (et parfois préparés).

Jean-Marc Quaranta

Jean-Marc Quaranta

En plus d’être chercheur, l’auteur est aussi un cuisinier amateur qui donne les recettes de soixante-seize plats cités dans les six romans. Cet essai littéraire est donc aussi un authentique livre de cuisine. Ce qui peut sembler une idée originale et amusante est aussi une façon d’appréhender concrètement son sujet : « en faisant les plats, explique l’auteur, on se rend compte de la cohérence de la cuisine de Houellebecq, on découvre les échos qui existent entre les plats. Réaliser les recettes permet de lire à livre (de cuisine) ouvert les fables culinaires que Houellebecq semble avoir glissées dans les menus de ses personnages… »

En donnant les recettes, c’est-à-dire en introduisant des éléments qui n’appartiennent pas au registre de l’essai, Jean-Marc Quarante bouscule le genre. Il le bouscule aussi en s’exprimant aussi parfois à la première personne, montrant ainsi que derrière l’universitaire, il y a toujours un individu, un lecteur avec sa subjectivité, avec sa vie qui influence forcément même ponctuellement sa pensée. Cette façon plus personnelle de s’exprimer sans négliger le sérieux des propos est une tendance actuelle qui j’espère est appelée à se développer. J’en avais déjà parlé dans mes billets sur Ivan Jablonka et Michel Erman.

Jean-Marc Quaranta revient d’abord sur le terrain houellebecquien attendu : la malbouffe. Cette malbouffe renvoie à la solitude, à l’absence de repères, au vide affectif qui entraîne des troubles alimentaires comme la boulimie de Bruno dans Les Particules. Mais la malbouffe rend d’autant plus importants les moments où les personnages de Houellebecq font un vrai repas. Jean-Marc Quaranta montre tout au long de son livre que la nourriture est chez lui lié au bonheur de l’enfance et au bonheur amoureux. Deux éléments qui ont aussi leur place dans ses romans.

10264635Bruno et Michel dans Les Particules se rappellent avec nostalgie des plats que leur grand-mère respective leur préparait. Bruno retrouve un appétit de vivre sain avec Christiane qui enchante ses sens par son corps mais aussi par la cuisine qu’elle fait pour lui ou à travers les dîners qu’ils partagent au restaurant. Michel Houellebecq, le personnage de La Carte et le Territoire, sort de sa dépression et de ses mauvaises habitudes alimentaires (la charcuterie) en s’installant dans la maison dans laquelle il a vécu enfant avec sa grand-mère. Il reçoit Jed Martin dans cette maison et lui prépare un pot-au-feu. De même Michel dans Plateforme se met à cuisiner quand il vit une vraie relation amoureuse avec Valérie et jouit d’un authentique repas de famille chez les parents de cette dernière. Jean-Marc Quaranta étudie avec précision les relations entre les personnages et entre les personnages et la société et leur application dans le domaine de la nourriture. Chaque argument est étayé de citations des romans de Houellebecq mais aussi de recettes comme la confiture qui accompagne les ébats de Michel et Valérie, la selle d’agneau que prépare la mère de Valérie pour sa fille et Michel. Ce Michel « ramené à la vie par Valérie, sa sexualité et la cuisine, (…) ne s’identifie plus à ces animaux destinés à l’abattoir » . Ou encore la choucroute et les rollmops qui jalonnent le récit confession et salvateur que Bruno fait à une Christiane à l’écoute dans un restaurant des Halles. Des plats classiques finalement rassurants parce qu’ils sentent bon les traditions.

boutiqueJean-Marc Quaranta explique également que la nourriture renvoie tout autant aux faux terroirs dont use et abuse l’agroalimentaire qu’au véritable terroir plus discret mais bien ancré dans la mémoire du ventre. Car Houellebecq nostalgique du monde d’avant 68 est donc aussi nostalgique des charcutiers-traiteurs de centre-ville, des cahiers de recettes qu’on se passait de mère en fille… Jean-Marc Quaranta analyse ainsi la fête des terroirs organisée par Jean-Pierre Pernaut dans La Carte et le Territoire en montrant que le véritable terroir en est absent. Celui-ci trouve refuge dans le village de Souppes où Jed Martin se rend à l’invitation de Michel Houellebecq.

Philippe harel et Jose-Garcia-dans-Extension du domaine de la lutte, film de P. Harel

Philippe harel et Jose-Garcia-dans-Extension du domaine de la lutte, film de P. Harel

Enfin, la nourriture décrite chez Houellebecq nous rappelle que nous vivons dans un monde où les cuisines n’ont pas de frontières pour le pire mais aussi le meilleur. Si les plats étrangers sont parfois des façons de distraire la solitude des héros qui ont l’impression de voyager et d’ajouter un peu de saveur à leur dîner plateau télé, ces plats montrent qu’en dehors des conflits idéologiques, économiques et religieux, les cuisines se parlent entre elles et même se ressemblent. Tisserand et le narrateur d’Extension vont au Flunch et Tisserand choisit un couscous. Le restaurant irlandais où Houellebecq et Jed Martin se rendent dans La Carte et le Territoire propose aussi des plats pakistanais du fait des origines du cuisinier. Avec pertinence et malice, Jean-Marc Quaranta explique également que notre traditionnelle souris d’agneau est la sœur du tagine (la façon de faire cuire la viande est la même), deux plats que François, le héros de Soumission mange à deux moments bien précis du roman (le premier dans un élan de « résistance », le second dans un élan de soumission ou tout au moins d’accommodement). De même la croustade landaise  utilise de la pâte phyllo comme les pâtisseries orientales et le couscous et le pot-au-feu mélangent tous deux légumes et viandes cuits dans beaucoup d’eau.

Pour se convaincre des similitudes entre les cuisines du monde, retrouver des goûts de l’enfance ou bien concocter et partager un repas avec les amis, la famille ou l’être aimé, il ne reste plus au lecteur qu’à se mettre à son tour aux fourneaux. Et s’il voit des visages faire la grimace lorsqu’il annoncera qu’il a préparé un dîner inspiré de Houellebecq avec du céleri rémoulade en entrée, il pourra toujours citer les pages gourmandes que Jean-Marc Quaranta consacre à ce sujet.

Houellebecq aux fourneaux de Jean-Marc Quaranta, éditions Plein jour

La Bellevilloise, halle aux oliviers

La Bellevilloise, halle aux oliviers

Un banquet houellebecquien sera aussi organisé dans le cadre du festival Paris en toutes lettres à la Bellevilloise le 16 novembre. La Bellevilloise proposera une carte spéciale composée uniquement de plats cités par Houellebecq. Jean-Marc Quaranta commentera le menu et évoquera la place de la nourriture chez l’auteur de Soumission. Il sera accompagné de Noam Morgensztern de la Comédie française qui lira des textes.

Infos et réservation  : http://www.labellevilloise.com/2016/11/banquet-houellebecquien/

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Musique romantique salle Gaveau

beethovenAvant la mise en ligne d’un nouveau billet, quelques mots sur le prochain concert de Maxence Pilchen dont j’ai déjà parlé sur ce blog tant sa façon personnelle et subtile d’interpréter Chopin m’a séduite. Le 9 novembre prochain, il reviendra salle Gaveau pour un voyage romantique depuis ses sources avec Beethoven et Schubert jusqu’à son apogée avec Mendelssohn et Chopin.

Maxence Pilchen interprétera l’une des plus belles sonates de Beethoven, la Waldstein  ainsi que l’Impromptu n° 2 op 90 de Schubert. Le récital se poursuivra avec Mendelssohn et ses 17 Variations sérieuses et la Grande Polonaise Brillante précédée d’un Andante Spianato op.22 de Chopin. Une oeuvre qui nous fait entendre un Chopin à la virtuose, fougeux quand il s’agit d’exalter son pays natal et toujours lyrique.

Toutes les informations sur http://www.sallegaveau.com/la-saison/1100/maxence-pilchen

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De Brahms au post-romantisme de Berg

record_thumbnail_7Brahms et Berg sur un même disque ? La réunion peut surprendre tant, au premier abord, ces deux compositeurs nous semblent différents et appartenir à des univers musicaux éloignés. La troisième (et dernière) sonate pour piano de Brahms qui voisine dans le dernier disque de Vincent Larderet avec celle de Berg ont cependant en commun d’être des œuvres de jeunesse puisque les musiciens ont moins de vingt-cinq ans lorsqu’ils les composent. N’est-il pas passionnant de « comparer » des œuvres entre elles sur ce critère qui en dit déjà long sur le talent naissant des compositeurs mais aussi sur les influences dans lesquelles ils baignent ? C’est en tout cas l’une des raisons avancées par Vincent Larderet dans la présentation de son album.

La sonate n°3 en fa mineur comprend cinq mouvements. Brahms offre avec cette longue et dernière sonate une sorte de condensé personnel de l’époque romantique (et même pré-romantique). L’andante espressivo rappelle en effet le Beethoven le plus tendre et le plus lyrique comme dans la Sonate au clair de lune. Brahms mérite bien d’être appelé le « successeur de Beethoven » mais sans nier cependant son génie particulier. Successeur ne veut pas dire imitateur.

Brahms en 1853

Brahms en 1853

Les mouvements plus rapides nous transportent avec exaltation dans l’univers purement romantique d’un Schumann dont Brahms a été si proche ou d’un Mendelssohn et d’un Liszt. Vincent Larderet rend avec virtuosité mais aussi sensibilité le caractère orchestral de cette grande sonate, notamment dans l’allegro maestoso. Dans le finale, allegro moderato ma rubato, il alterne avec grande souplesse les passages rythmés et les mesures plus mélodiques et douces, rendant à ce dernier mouvement toute sa force créative et juvénile.

En écoutant la sonate puis les Intermezzi opus 117, j’ai senti qu’il se détachait du jeu de Vincent Larderet une familiarité avec Brahms, l’impression vague et pourtant profonde qu’il y avait une intimité entre ce compositeur et lui. Vincent Larderet est un ancien élève de Bruno Leonardo Gelber, grand interprète de Brahms… ceci explique sans doute cela. Ce sixième disque personnel est donc probablement aussi pour le pianiste un hommage à l’un de ses maîtres et à sa propre jeunesse.

Entre les Intermezzi composés en 1892 et l’unique sonate de Berg composée en 1908-1909, il n’y a que 16 ans… ces trois pièces sont une façon pour Vincent Larderet de proposer comme il le dit une « transition » entre les deux sonates.

brahms1892cropCes 16 ans peuvent aussi symboliser l’écart entre deux époques qui ne s’opposent pas : la seconde prolonge plutôt l’autre en lui offrant d’autres perspectives, d’autres sonorités. Dans les Intermezzi, Brahms utilise pleinement la liberté qui lui est offerte avec cette forme de pièce. Agé de 59 ans, il lui reste cinq ans à vivre et il ne composera plus que quelques pièces (les dernières, opus 122, sont des préludes de choral pour orgue). Célèbre et célébré dans toute  l’Europe, il reste ce romantique lyrique qu’il a toujours été en y ajoutant peut-être une mélancolie plus grande comme dans le magnifique deuxième intermezzo, le plus connu des trois. Vincent Larderet interprète ces pièces avec subtilité dans les nuances et le touché, faisant ainsi entendre plusieurs voix, plusieurs sentiments qui se croisent et se mêlent dans ce que le pianiste considère comme « une sorte de testament pianistique ». Si beaucoup de mélancolie perce en effet dans ces trois pièces, j’y entends aussi une force, une exaltation semblable à celle de la sonate… peut-être le bonheur que procure la musique en dépit des souffrances, des fatigues, des regrets, des deuils… Ou bien peut-être est-ce la joie de Vincent Larderet lui-même ? ou les deux ?

Alban Berg

Alban Berg

Dernier chiffre…. Brahms et Berg ont 52 ans d’écart. Brahms est le dernier des romantiques alors que Berg fait partie de la génération qui incarne le renouveau artistique viennois avec la Seconde Ecole de Vienne à laquelle il appartient avec Schönberg et Webern. Au même moment émerge en peinture le mouvement de Sécession représenté par Klimt puis l’expressionnisme mais aussi des écrivains comme Hofmannsthal, Zweig, Roth.

L’unique sonate d’Alban Berg, « son chef-d’œuvre » d’après Theodor Adorno qui lui a consacré une analyse, ne comporte qu’un mouvement. Je disais plus haut que la Sonate de Berg ouvrait d’autres perspectives musicales mais en restant sur une forme finalement romantique : celle des contrastes, des variations de nuances et de tempo et de façon d’autant plus marquée qu’il n’y a justement qu’un mouvement. En cet unique mouvement, Berg ne traduit-il pas en sons ce qui fait la complexité de l’âme humaine ? Vincent Larderet n’est pas moins à l’aise dans Berg que dans Brahms. Il met dans Berg la même habileté à suivre la structure libre et maîtrisée de la Sonate qui apparaît comme une déclinaison presque infinie d’un même thème. L’interprète a cette souplesse pour passer par exemple d’une ligne mélodique simple à une « symphonie » d’accords, cette capacité à faire résonner le piano même dans les instants les plus lents, les plus épurés comme ici dans les dernières mesures. Je crois que sa longue fréquentation de Ravel notamment lui a permis de cultiver ces qualités pianistiques nécessaires.

Salué par la critique française et étrangère, lauréat de grands concours, distingué par le titre de Steinway Artist, Vincent Larderet a joué seul ou avec des ensembles et des orchestres sur de prestigieuses scènes comme le Kennedy Center de Washington, les salles Pleyel et Gaveau, le Toppan Hall de Tokyo et s’est produit dans le cadre de festivals tels la Roque d’Anthéron, la Folle Journée de Nantes ou encore l’Orpheum Music festival de Zurich.

affichepianobdInterprète au répertoire étendu, curieux et sensible, Vincent Larderet vient d’ajouter une corde à son arc en devenant directeur artistique du premier festival Piano au musée Würth, un établissement – installé à Erstein – dédié à la collection d’art contemporain du groupe Würth. Cet unique festival de piano en Alsace se déroulera sur deux week-ends du 28 octobre au 6 novembre 2016.

Au programme, récitals de piano, musique de chambre, master class et émissions de radio proposées par Accent 4. Des musiciens à la renommée internationale comme Vincent Larderet qui ouvrira les festivités, Philippe Cassard  ou encore Michel Dalberto, Lisa et Lara Erbès et Luis Fernando Perez, voisineront avec de jeunes talents et même avec des élèves de l’école municipale de musique d’Erstein. Une façon de rappeler que tout musicien a aussi été un enfant débutant et de relier la vie musicale de cette petite ville située près de Strasbourg à ce festival ambitieux.

Le programme cherche aussi à réunir mélomanes et simples curieux avec des œuvres variées et accessibles. Chopin, Beethoven, Schubert, Debussy, Ravel mais aussi Albéniz, Granados, Prokofiev, et une soirée lyrique avec la soprano Amélie Robins qui interprétera des airs de Mozart, Verdi, Strauss, Massenet ou encore Bernstein accompagnée par la pianiste Virginie Martineau.

Une programmation qui nous fera voyager du sud au nord de l’Europe, de la fin du XVIIIe siècle au début du XXe. L’auditorium du musée va plus que jamais chatoyer de musique.

 

Album Brahms Berg Piano Works de Vincent Larderet, ARS Produktion, sortie le 21 octobre 2016 www.vincentlarderet.com

 

Festival « Piano au Musée Würth » du 28 octobre au 6 novembre 2016

Toutes les informations et le programme sur

http://www.musee-wurth.fr/wp/index.php/festival-piano-au-musee/

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Un fugueur devenu écrivain

9782070130993_1_75Avant de lire Jean Genet Matricule 192.102 je ne savais pas grand-chose de l’écrivain. J’ai vu trois fois au théâtre Les Bonnes, la première alors que je devais être encore au lycée. Je n’ai jamais lu la pièce mais à chacune des représentations, j’ai été frappée par ce mélange de violence et de raffinement. Les quelques extraits d’autres textes de Genet que j’ai pu lire, un peu par hasard, m’ont toujours étonnée par leur beauté précieuse. Cela tranchait avec l’image que j’avais de l’écrivain : un enfant abandonné, un petit truand qui avait passé pas mal de temps en prison, un mauvais garçon ayant débarqué à Saint-Germain-des-Près dans le salon de Sartre et Beauvoir.

Je me souviens, il y a quelques années d’un numéro spécial du Magazine littéraire sur Genet. On commémorait les 30 ans de sa disparition. Le journal révélait des documents sur sa mère, publiant une reproduction de la lettre que la pauvre fille mère avait envoyée à l’Assistance publique pour leur demander de prendre soin de son bébé de sept mois parce qu’hélas elle n’était pas en mesure de subvenir à ses besoins, c’est-à-dire payer la nourrice qui le gardait pendant qu’elle travaillait.

503_Genet_lightLe mensuel reprenait des documents qui venaient de sortir dans un ouvrage intitulé Jean Genet Matricule 192.102 d’Albert Dichy et Pascal Fouché. Le journal révélait aussi que Camille Gabrielle Genet avait écrit plusieurs fois à l’Assistance publique pour avoir des nouvelles de son fils. Ces courriers montrent qu’elle avait un niveau scolaire tout à fait honorable, s’exprimant bien, sans fautes d’orthographe et surtout qu’elle avait aimé son enfant, qu’elle était inquiète pour lui (ainsi que pour son second fils, né trois ans plus tard et qu’elle sera obligée d’abandonner alors qu’il n’avait que quelques semaines, lequel est probablement mort peu après l’Assistance publique n’a jamais pu la renseigner sur le sort du nourrisson). L’existence de Camille Genet n’a pas été facile et on peut penser que la Grande Guerre l’a rendue encore plus compliquée. Elle est morte en 1919, à 30 ans, des suites sans doute de la grippe espagnole qui fit  des ravages en Europe. Elle était née à Lyon en 1888 dans une famille de quatre enfants d’un père manœuvre (déclaré « employé » à la naissance de Camille) et d’une couturière. Il n’existe aucune photo d’elle. Genet n’a pas su que sa mère était morte alors qu’il avait 9 ans. Il n’a jamais rien su d’elle, à part son deuxième prénom, Gabrielle. L’Assistance publique a toujours refusé de lui fournir des renseignements, renseignements qu’il a demandés notamment au moment où il a commencé à écrire, en 1941. Il aurait pu en savoir plus, enfin, aux débuts des années 1970 (à titre confidentiel et exceptionnel) mais il jugea que ces révélations arrivaient trop tard. Comme le disent Albert Dichy et Pascal Fouché, nous sommes plus renseignés sur la malheureuse que ne l’a été le principal intéressé. Cette petite remarque, au début du livre, m’a déjà arrêtée. Elle  permet de prendre la mesure du peu que savait Jean Genet de ses origines et, pour moi, de créer d’emblée une relation d’empathie avec lui.

Alligny_1905Un témoin, Lucie Wirtz, la marraine de Genet, elle-même pupille de l’Assistance publique et recueillie par les Régnier chez qui elle vivait encore à l’arrivée de Jean Genet bébé à Alligny-en-Morvan rapporte une conversation qu’elle a eue avec son filleul âgé de 9 ans environ et qu’elle n’a jamais oubliée : « “Il y a une chose que je n’arrive pas à comprendre, c’est pourquoi ma mère m’a abandonné.“ Vraiment il avait cette histoire à cœur ! Ça le tourmentait… Il me posait un tas de questions, sur ma mère, sur la façon dont moi-même j’avais été abandonnée… J’avais beau lui expliquer, lui dire qu’il fallait admettre cela, il ne voulait rien comprendre. Il en voulait à sa mère. Il n’admettait pas qu’elle ait pu faire une chose pareille. » Cet abandon en le tourmentant toute sa vie lui a servi aussi d’éléments (voire de déclencheur) pour écrire. Les auteurs rappellent notamment l’importance de la figure de Pietà dans Un captif amoureux, ultime livre de Genet.

S’il n’a jamais accepté d’avoir été abandonné (et de ne pas avoir d’explication), on peut pourtant dire que Genet a été un pupille chanceux. Albert Dichy et Pascal Fouché expliquent que beaucoup d’orphelins d’Ile-de-France étaient placés dans le Morvan et que sans être forcément maltraités, ils étaient garçons de ferme, domestiques. Genet fut aimé comme un fils par sa nourrice, Eugénie Régnier et son mari, Charles qui s’étaient déjà occupés d’autres pupilles en plus de leurs deux enfants alors adultes. Charles était menuisier et Eugénie tenait un bureau de tabac dans le village. Genet était libre d’étudier, de lire, de s’abandonner à sa nature rêveuse et solitaire. A la mort d’Eugénie en 1922, c’est sa fille qui devint la nourrice de Genet. Mais en dépit de ce cadre affectueux, on peut comprendre que Genet ne se soit pas remis de son abandon « inexpliqué » et qu’il n’ait pas considéré que sa nourrice remplaçait celle qui l’avait mis au monde.

genet-portraitCes lettres si simples, si sincères, si tristes de la mère de Genet, je ne les avais pas oubliées. En écrivant mon Petit éloge de l’héroïsme, j’ai pensé non à Genet mais aux poilus orphelins. Cendrars, entre autres, raconte que les soldats blessés ou à l’agonie, appelaient leur mère. J’ai essayé alors de me mettre à la place d’un soldat qui n’avait pas connu la sienne. Certes, il avait peut-être été élevé par une grand-mère, une tante, une nourrice désignée par l’Assistance publique (qui n’était pas toujours une mère de substitution entourant le pupille d’affection) mais il n’avait pas la pensée réconfortante de la mère pour l’accompagner dans la souffrance voire la mort. Je trouvais ces poilus orphelins encore plus héroïques parce que privés dans ces instants terribles d’une image maternelle rassurante, les renvoyant à des souvenirs de douceur, d’affection.

Mais revenons à Jean Genet qui, s’il a passé quelques années dans l’armée, notamment en Syrie et au Maroc, n’a jamais été dans des situations de grands dangers.

J’avais l’image d’un écrivain un peu truand. Or, dès l’enfance, c’était un être doux, docile, assez peureux ; c’est de cette façon que le décrivent bon nombre de gens qui l’ont connu. C’est aussi un rêveur qui préfère la lecture de romans, de récits d’aventures aux jeux avec les autres enfants. Jean Genet apparaît dès qu’il sait lire comme un être qui veut s’évader, qui croit qu’ailleurs ce sera mieux.  Ainsi, il se porte volontaire pour partir au Maroc  et en Syrie  dans l’espoir de trouver là une activité qui le dépayse, le tire de sa langueur et de ses frustrations.

cartes-postales-photos-Colonie-de-Mettray--Depart-pour-la-Promenade-METTRAY-37390-37-37152003-maxiAprès son certificat d’étude, il intègre l’école d’Alembert où il devait suivre une formation d’ouvrier typographe. Ses excellents résultats scolaires et son manque de goût pour les travaux de la ferme lui permettent d’échapper au sort de la plupart des assistés qui deviennent des domestiques ou des employés de ferme. Mais il s’enfuit vite de cette école pour gagner la Côte d’Azur, où il est récupéré par la police qui le remet entre les mains des antennes de l’Assistance publique d’où il s’échappe presque aussitôt. Quelques évasions plus tard, il est placé à Paris chez un musicien aveugle, René de Buxeuil, pour servir de secrétaire. Place dont il est renvoyé au bout de quelques mois après avoir utilisé de l’argent qui lui avait été confié pour une escapade dans une fête foraine. Il intègre une usine de verrerie d’où il s’échappe très vite. Après l’avoir fait examiner par des psychiatres l’Assistance publique finit par envoyer ce pupille jusqu’à sa majorité (21 ans) à la colonie agricole pénitentiaire de Mettray. Malgré la surveillance, il s’en échappe aussi et décide de faire son service en devançant l’appel. Il a 19 ans. Mais l’’armée, si elle le séduit un temps, finira aussi par l’ennuyer.

6597Il y a un côté répétitif dans cette trentaine d’années de jeunesse : à peine arrivé quelque part, Genet ne cherche qu’à s’en aller sans but précis ; à peine sorti de prison pour un larcin, il recommence à voler. Les auteurs passent vite sur toutes les étapes de sa jeunesse vagabonde ; même son voyage en Italie et en Europe de l’Est est rapidement traité, toujours essentiellement sous l’angle administratif : Genet, déserteur, muni de papiers falsifiés est de tout façon expulsé successivement de tous les pays dans lesquels il entre. De ce périple en Europe on sait qu’il a rencontré Lily Pringsheim chargée de le protéger par la Ligue des droits de l’homme (les autorités tchèques ne sachant que faire de ce Français l’ont remis à la Ligue) ainsi qu’Anne Bloch et sa mère à qui il donne des cours de français et avec lesquelles il correspondra. Les auteurs font aussi allusion à quelques passages du Journal du voleur ou à de lettres à Ibis, une jeune intellectuelle rencontrée à Paris mais ne donnent aucune information plus générale sur le contexte dans lequel vit Genet lors de ses multiples périples.

Après un premier engagement dans l’armée, il va vagabonder, se réengager puis déserter et se mettre à voler (activité à laquelle il se livrait déjà enfant) ce qui lui vaut chaque fois qu’il est pris en flagrant délit des peines de prison de quelques mois. Au rythme des fugues succède donc celui de ses douze condamnations pour vol. Les auteurs décrivent ses larcins (mouchoirs au Bazar de l’Hôtel de ville, coupons de tissu, livres chez Gibert…) en adoptant le ton des procès-verbaux. Ils citent aussi des courriers de l’Assistance publique le concernant, des lettres envoyées par Genet à cette administration et à l’administration militaire notamment pour réclamer les primes qui lui sont dues. Les auteurs citent également abondamment des procès-verbaux, les minutes des procès (reproduit en intégralité en annexe) ou encore les rapports de médecins et de psychiatres qui ont examiné Genet depuis l’enfance notamment celui du docteur Claude réalisé en 1943 à la demande du juge d’instruction alors que Genet est en prison. A ces documents s’ajoutent quelques extraits d’entretiens de Genet dans lesquels il revient sur des éléments de sa jeunesse. On se prend à lire tout cela aisément, d’un bout à l’autre avec grand intérêt, on suit Genet presque comme on pourrait suivre le parcours de n’importe quel autre enfant de l’Assistance (presque car les auteurs font quelques rapprochements entre des faits biographiques et ce qu’ils deviennent dans tel ou tel livre de l’écrivain mais sans se lancer dans des analyses littéraires).

Prison de la santé. Paris (XIVème arr.), vers 1930.

Prison de la santé. Paris (XIVème arr.), vers 1930.

Comment un ouvrage qui ne traite que de la pupille matricule 192.102, qui s’arrête au moment où Genet commence à publier, donc à sortir de l’anonymat et devenir pleinement écrivain, un ouvrage qui livre sans affect outre quelques témoignages individuels comme ceux des anciens camarades de classe de Genet, essentiellement des documents administratifs et quelques développements historiques et sociologiques sur la colonie de Mettray ou encore la gestion de l’Assistance publique au début du XXe siècle ; comment ce livre peut-il se lire sans ennui et même avec plaisir ?

C’est une question que je me suis posée par rapport à ma démarche personnelle de biographe. Par rapport aussi à des biographies que j’ai lues, certes très savantes mais assez ennuyeuses, dénuées d’empathie pour le sujet ou au contraire des essais dans lesquels les recherches et l’érudition laissaient place aussi à la voix plus personnelle de l’auteur (voir par exemple mes billets sur Jablonka et Erman ou encore cet essai lu récemment Houellebecq aux fourneaux dans lequel Jean-Marc Quaranta en analysant la place de la nourriture chez Houellebecq et la signification des plats cités dans les romans parle également de son rapport à la cuisine et aux recettes qu’il donne dans son livre, soulignant ainsi le côté affectif de la nourriture qu’il a décelé chez Houellebecq.)

Mystérieux Jean Genet matricule 192.102

Peut-être ce livre est-il passionnant parce que sous des apparences froides et objectives, il a un vrai pouvoir évocateur. En effet, il nous fait suivre le jeune Genet au plus près. Par exemple lors de sa première fugue à 14 ans, les auteurs nous livrent le procès-verbal établi à l’occasion avec des indications sur la taille de Genet, la forme de son menton, de son nez, de ses yeux, ses signes particuliers, les vêtements qu’il portait. Autant d’éléments matériels qui peuvent paraître du détail mais qui nous permettent de mentalement reconstituer la silhouette de l’adolescent. Plusieurs fois en lisant des minutes de procès pour lesquels les auteurs, par exemple, soulignent comment sont présentés Genet et ses origines (parfois il se retrouve avec un père, parfois son nom est mal orthographié ou on apprend qu’il est déclaré comme courtier ou ingénieur électricien) je m’imaginais Genet avec sa face de boxeur, sa face de garçon boudeur confronté aux adultes responsables de lui ou à ses juges.jean-genet (1)

Les auteurs ne nous noient pas non plus sous les informations extérieures (c’est à peine si on se rend compte que Genet vit à Paris sous l’Occupation par exemple) si bien que nous restons tout au long du livre avec Genet qui vagabonde avec son mystère en bandoulière tout en traînant un caddie entier de dossiers administratifs. Une forme de biographie inattendue et finalement prenante comme un roman.

 

Jean Genet matricule 192.102… d’Albert Dichy et Pascal Fouché, Gallimard, « Les Cahiers de la NRF »

 

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