Du chant de Berlioz à celui de Fauré

Nous célébrons cette année le 150e anniversaire de la mort d’Hector Berlioz. Mal aimé à son époque, il reste à mon avis trop méconnu encore aujourd’hui malgré le prestigieux festival de La Côte-Saint-André, sa ville natale, qui le met à l’honneur chaque année. Il faut donc saluer toutes les initiatives permettant de découvrir ou de reécouter Berlioz comme celle du quatuor Manfred et de Jean-Paul Fouchécourt qui proposent ses Nuits d’été dans une version inédite. C’est en admirant au musée Berlioz de La Côte-Saint-André le manuscrit de l’orchestration du Spectre de la rose, d’après un poème de Théophile Gautier que l’altiste Emmanuel Haratyk a eu envie de transcrire pour quatuor à cordes et ténor l’ensemble des Nuits d’été, un recueil de six mélodies d’après des poésies de Théophile Gautier appartenant au recueil La Comédie de la mort (1838).

Le disque se poursuit par le Quatuor à cordes en mi mineur op 121 de Fauré et six mélodies également transcrites pour un quatuor. Pourquoi Fauré à la suite de Berlioz ? Parce que Berlioz et Fauré ont composé tous les deux une mélodie sur le « Lamento » de Gautier. L’auteur d’Histoire du romantisme, l’un des plus jeunes mais des plus ardents romantiques lors de la fameuse bataille d’Hernani devenu ensuite le père des Parnassiens était encore lu et apprécié à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Berlioz a été et reste un musicien totalement à part, je dirais même isolé dans l’histoire musicale européenne. Au moment où le piano devient l’instrument de prédilection des compositeurs, il se consacre presque exclusivement à la musique orchestrale et à l’opéra. S’il a été lié d’amitié avec certains compositeurs, en premier lieu Liszt qui l’a soutenu, il n’a pas eu de disciple et n’a pas créé d’école. Le seul compositeur avec lequel on pourrait le rapprocher est Debussy. Rapprochement non pas esthétique mais humain. Ils ont été tous les deux très indépendants. Lauréats du prix de Rome (après cinq échecs pour Berlioz et deux pour Debussy) pour prouver à leur famille qu’ils devaient persévérer dans leur voie, ils se sont attirés de très vives critiques et ont toujours refusé les compromis. Berlioz n’a même jamais vraiment vécu de sa musique et tenait des chroniques musicales dans les journaux pour faire vivre sa famille. Quant à Debussy, il a passé sa vie endetté. Leur vie affective a aussi été mouvementée. On est loin de Gabriel Fauré si apprécié de ses contemporains et qui fut notamment directeur du Conservatoire de Paris et membre de l’Institut.

Quatuor Manfred et Jean-Paul Fouchécourt

Mais le programme du nouveau disque du quatuor Manfred avec le ténor Jean-Paul Fouchécourt a cependant une cohérence poétique, et pas seulement grâce à Gautier. Les musiciens nous permettent en effet de saisir l’évolution de la mélodie française à travers deux styles, deux époques, deux tempéraments. Le disque apporte un éclairage supplémentaire puisque les mélodies ont été transcrites pour quatuor à cordes et ténor. Les interprètes appartiennent à la même génération et ont mené une carrière qui leur a permis de toucher à des répertoires variés. Jean-Paul Fouchécourt a ainsi débuté par le baroque et le quatuor Manfred a exploré les registres du jazz, des musiques des années 1930 et a collaboré avec des compositeurs contemporains. Les rapprochements inattendus ne leur font pas peur. Ils ont compris que les musiques se comprennent mieux lorsqu’on évite de les cloisonner dans des styles, des périodes.

Quatuor Manfred photo Jean-Baptiste Millot

Jean-Paul Fouchécourt sert très bien ce répertoire français finalement assez peu interprété. La clarté sensuelle de sa voix nous transporte aussi bien dans les passages vifs et exaltés que dans les morceaux plus sombres voire lugubres. Même si la tonalité d’ensemble est crépusculaire, quelques poèmes comme « Villanelle » et « L’île inconnue » de Berlioz ont quelque chose de joyeux, presque drôle. L’ensemble des Nuits d’été de Berlioz est bien placé sous le signe de Shakespeare que le compositeur comme toute la génération romantique révéraient. On y retrouve ce mélange des genres entre comédie, moment léger ou parodique et passages tragiques ou sérieux comme dans Le Songe d’une nuit d’été.

Berlioz

L’œuvre de Berlioz est plus orchestrale et raconte à elle seule une histoire avec différents mouvements bien définis. Comme pour les autres poèmes, on ne s’étonne pas qu’Emmanuel Haratyk ait choisi pour certains passages de travailler la transcription à partir de la version orchestrale des œuvres plutôt que la première version, pour piano et chant. Le « Lamento » de Berlioz intitulé « Sur les lagunes » est un vrai paysage que les cordes animent autant que la voix. Celui de Fauré, intitulé « La Chanson du pêcheur », fait davantage la part belle à la voix avec un accompagnement des cordes plus discret, un rythme plus soutenu et régulier. Mais la transcription pour quatuor à cordes des mélodies de Fauré, si on les compare à la version pour piano et chant comme je l’ai fait, loin d’étouffer la mélodie la souligne. L’accompagnement est plus riche, plus vivant. La plupart des mélodies transcrites sont des œuvres de jeunesse, et en premier lieu « La Chanson du pêcheur », opus 4. Le Quatuor opus 121, quant à lui, a été composé peu de temps avant sa mort en novembre 1924. Ce grand écart permet de saisir l’évolution mais aussi la cohérence, la permanence de l’univers musical de Fauré. Il y a bien la même mélancolique lyrique entre le lamento inspiré de Gautier et l’andante chantant du Quatuor. En effet, le dernier chant du vieux compositeur sourd et affaibli n’a rien de lugubre. L’œuvre reste tout le long sur les mêmes nuances assez douces. Un ultime morceau comme une aquarelle splendide qui laisse place à tous les voyages imaginaires.

Clairs de lune, Berlioz et Fauré par le quatuor Manfred et Jean-Paul Fouchécourt, chez Paraty

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Fernando Sor ou la guitare romantique

Une fois n’est pas coutume, je crois qu’il faut aborder le disque du guitariste Philippe Mouratoglou consacré à Fernando Sor par le livret. Je dirais plutôt le petit livre dans lequel sont retracées les grandes lignes du parcours du compositeur espagnol enrichi de dix-huit de reproductions de gravures et peintures de belle qualité. Ces images nous plongent dans l’atmosphère dans laquelle a vécu Fernando Sor entre l’Espagne, Paris et Moscou du début du XIXe siècle. Une façon d’entrer dans le disque et dans cette époque où les frontières entre les pays européens ne posaient pas de problème. Chacun était chez soi mais les échanges, en particulier les échanges intellectuels et artistiques étaient naturels et simples… Peut-être faudrait-il en tirer des leçons aujourd’hui à la veille de nouvelles élections européennes qui soulignent surtout les difficultés à s’entendre politiquement entre les pays.

Félicité Hullin

Fernando Sor est né en 1778 à Barcelone. Militaire puis musicien auprès de la duchesse d’Albe à Madrid, rallié à Napoléon, il doit s’exiler en 1813 après la défaite des Français en Espagne. Il ne reviendra plus jamais dans son pays natal. Il s’installe à Paris, alors la ville européenne par excellence, où il mène une carrière de professeur (il est notamment l’auteur d’exercices pour débutants et de pièces progressives). Il multiplie également les concerts en Europe notamment à Londres, vit quelque temps à Moscou avec son épouse, la danseuse Félicité Hullin puis se sépare d’elle et revient à Paris où il meurt en 1839. Son œuvre est dédiée essentiellement à la guitare mais il a composé aussi deux opéras, des musiques de ballet à l’époque de son mariage avec Félicité Hullin, quelques pièces de musique de chambre et pour orchestre.

La guitare de Fernando Sor est un instrument romantique. Elle a succédé à la guitare baroque avec ses cinq cordes doubles qui a disparu en même temps que la musique évoluait vers d’autres formes appelant aussi d’autres instruments. La guitare qui voit le jour à la fin du XVIIIe siècle porte en elle le souffle de liberté des Lumières et débute en s’illustrant d’abord dans des formes de musique populaire, spontanée qui séduisaient les romantiques (Liszt, Chopin par exemple étaient fascinés par les musiques venues du peuple comme les airs traditionnels polonais ou tzigane).


L’Académie impériale de musique vers 1821 à Paris, rue Lepeltier

Même si son répertoire s’est ensuite agrandi et complexifié, la guitare garde en elle l’image d’un instrument accessible à beaucoup pour le meilleur et pour le pire, sans doute. A l’aube du romantisme, la guitare connaît de beaux jours dans les salons mais essentiellement avec des compositions simples ou des transcriptions d’airs d’opéra. Le bel canto plait au grand public mais influence aussi profondément les compositeurs dont l’univers sonore est imprégné par le chant. Même si Sor n’a pas cédé à la mode des transcriptions à la différence d’autres musiciens et a composé peu de variation sur des airs d’opéra, il s’est quand même prêté à l’exercice. Le disque en offre un exemple avec les Variations sur « O cara armonia » de La Flûte enchantée de Mozart. Une œuvre de jeunesse qui célèbre avec grâce et enthousiasme l’admiration vouée au compositeur autrichien.

Sept des onze morceaux du disque sont des études. Comme l’explique Philippe Mouratoglou qui les rapprochent de Chopin, ce ne sont pas seulement des œuvres didactiques visant à explorer un aspect technique de l’instrument mais aussi et surtout des morceaux dans lesquelles s’expriment la sensibilité et le lyrisme particulier du compositeur. L’Etude 17, opus 35 me semble un bon exemple par sa musicalité à la fois simple et nuancée. La guitare chante ici avec une grande délicatesse.

Philippe Mouratoglou. Photo de Maxim François

D’ailleurs, Philippe Mouratoglou n’a pas cherché dans son disque à rassembler des œuvres selon des critères techniques mais en se laissant porter par ses préférences et son envie de partager la musique de Sor avec ses auditeurs. Il le fait en utilisant une guitare moderne, façon de montrer que cette musique passe aisément les siècles et qu’elle offre plus de richesses musicales que ne le croyaient la plupart des critiques musicaux qui méprisaient cet instrument. On est loin de la guitare folklorique à l’espagnol comme on peut se la représenter. L’univers de Fernando Sor, en tout cas, tel qu’il ressort du choix fait par Mouratoglou, est plutôt mélancolique. La façon dont l’interprète laisse chaque corde, chaque note s’exprimer, respirer crée une atmosphère intimiste, soulignant les possibilités offertes par cet instrument. C’est particulièrement sensible dans l’Etude 21 opus 29 qui par la simplicité de la ligne mélodique paraît très moderne, presque abstraite. J’ai aimé aussi la mélodieuse Etude n°16 opus 29 avec ce chant grave, expressif soutenu discrètement par une ligne de mi aigu qui crée un accompagnement très discret, subtilement lancinant.

On trouve bien sûr des passages qui réclament plus de virtuosité comme dans les Variations sur Mozart ou le Grand Solo qui débute cependant sur un tempo assez lent et donne l’impression que dans une seule dialoguent deux guitares, échangeant des propos tendres et retenus avant de se laisser aller à une danse entraînante jusqu’à la fin du morceau.

Le disque s’achève par l’une des premières compositions de Sor, un magnifique Andante largo opus 5 qui appartient à un ensemble de six petites pièces. L’œuvre porte déjà la gravité qui s’attache à bon nombre de compositions du guitariste. Elle semble être comme le chant d’adieu d’un homme qui a connu trop tôt l’exil, le déracinement et la solitude. Fernando Sor n’était-il pas une sorte d’albatros baudelairien, perdu dans le monde des hommes, quelques fois soulevé par un vent d’enthousiasme et d’espoir ?

Fernando Sor par Philippe Mouratoglou, chez Vision fugitive

A l’occasion de la sortie du disque, Philippe Mouratoglou donnera un concert au théâtre de l’Athénée le 16 mai prochain.

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Renaissance d’un oratorio baroque

Jamais enregistré, L’Assunzione della Beata Vergine d’Alessandro Scarlatti (1660-1725), le père de Domenico, qui lui-même était fils de musicien, reste même une œuvre totalement méconnue. En effet, la partition est conservée dans la bibliothèque diocésaine de Münster et l’oratorio n’a presque jamais été joué depuis sa création en 1703 à Rome. C’est dire si le disque proposé par l’Ensemble Baroque de Monaco est précieux.

Alessandro Scarlatti

On doit la redécouverte de ce bijou du début du XVIIIe siècle au chef d’orchestre et directeur artistique de l’Ensemble Matthieu Peyrègne qui a mis toute son énergie et sa patience au service de cette œuvre dont il a copié le manuscrit et sur laquelle il a effectué un travail de recomposition, dans la plus pure tradition baroque. Des années de travail récompensées par ce CD qui vient de sortir chez Paraty et qui offre au monde entier une œuvre lyrique d’une grande intensité. L’oratorio comprend une ouverture, une sinfonia et trente morceaux interprétés par deux sopranos et deux altos qui chantent seuls ou en duo avec un ensemble d’instruments à cordes. Le livret propose une traduction en français des airs permettant de suivre l’oratorio.

Fort de son expérience de chef d’orchestre mais aussi de chanteur dans de prestigieux ensembles vocaux comme les Arts florissants, Matthieu Peyrègne dirige avec passion depuis 2013 l’Ensemble Baroque de Monaco à travers lequel il perpétue une vraie tradition. En effet, la principauté de Monaco aux XVIIe et XVIIIe siècles accueillait de nombreux musiciens et les princes successifs comme le Prince Antoine 1er  (1661-1731) étaient des mécènes mélomanes. La formation joue sur des instruments baroques et s’attache à ressusciter un répertoire oublié. Même si le baroque a opéré depuis des années déjà son grand retour dans le monde classique, nous sommes loin d’avoir tout redécouvert tant le nombre d’œuvres est important.

L’Ensemble Baroque de Monaco

J’ai eu l’occasion d’écouter l’ensemble monégasque en décembre 2018 au cours d’un concert dans l’église anglicane de Nice. Matthieu Peyrègne proposait déjà une œuvre très rare, The Fairy Queen, un opéra d’Henry Purcell inspiré du Songe d’une nuit d’été de son compatriote Shakespeare. Outre la beauté de cette œuvre baroque que je ne connaissais pas du tout, j’ai trouvé que l’Ensemble insufflait une énergie joyeuse à toute l’œuvre et même à l’église et son public. J’étais donc impatiente de découvrir leur disque.

Alessandro Scarlatti a composé une trentaine d’oratorios durant sa carrière qui s’est essentiellement déroulée entre Naples et Rome. A Rome, il fut maître de chapelle, sous la protection du cardinal Pietro Ottoboni qui a écrit le livret de L’Assunzione della Beata Vergine.

Ce dernier oratorio composé par Scarlatti alterne morceaux enlevés et grandioses avec d’autres plus lents et graves. Le douzième morceau, un duo entre l’Epouse et l’Epoux est ainsi porté par une grâce céleste et évoque l’accession de l’Epouse au royaume, l’Epoux l’appelant à fouler comme lui le « sentier lumineux ». Le récitatif de l’Epoux qui suit est plus grave et parle des douleurs éprouvées par l’Epouse à cause de lui. De même, les morceaux interprétés par Matthieu Peyrègne (alto) qui incarne l’Eternité sont tous empreints d’une solennité soutenue par le rythme et les instruments. Mélodie Ruvio, second alto, est Amour. Je trouve qu’elle rend bien par sa façon de poser sa voix dans les récits solo, l’image de l’Amour comme un élément à la fois abstrait et profondément sensible dans l’âme.

J’ai particulièrement aimé aussi le récit solo de l’Epouse « Del déserto natio… » au début de la deuxième partie. La grande et belle sobriété de l’accompagnement instrumental soutient la poésie pleine de mélancolie et d’espoir de l’Epouse « restée longtemps privée de [s]on époux bien-aimé » et qui à présent « disput[e] à l’aurore son éclat rouge vermeil ».

Le rôle de l’Epouse est tenu par Aurore Peña, une jeune soprano espagnole qui a déjà une belle expérience dans le monde lyrique et pas seulement dans le baroque. Sa voix porte avec beaucoup de grâce à la fois légère et digne ce rôle de Marie. Quant à Béatrice Gobin, l’autre soprano qui interprète l’Epoux, j’avais déjà eu l’occasion de l’entendre dans l’opéra de Purcell et de juger de son sens du jeu et de la comédie. Le rôle ici est plus imposant et elle met les intonations qu’il faut. C’est remarquable dans les duos avec l’Epouse où les deux voix dialoguent sans se confondre.

Le dernier air, un duo Epoux-Epouse marque le triomphe consolateur et porteur de paix de la Vierge à qui revient tout naturellement les dernières notes… et le mot de « pitié ».

Avant de partir en tournée avec L’Assunzione della Beata Vergine à partir du novembre 2019, l’Ensemble Baroque de Monaco se produira notamment au festival de musique Ancienne de Callas en juillet où il reprendra l’opéra de Purcell The Fairy Queen (une œuvre idéale pour une soirée d’été poétique) que je ne peux que vous encourager à découvrir également et dont j’espère qu’il fera l’objet aussi d’un enregistrement.

L’Assunzione della Beata Vergine d’Alessandro Scarlatti, par l’Ensemble Baroque de Monaco, Paraty

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Quand la lune et l’air se font musiciens

couverture debussy par véronique bonnecaze label paratyComme Chopin ou Liszt, Debussy reste l’un des grands compositeurs pour le piano.

Ce dernier admirait beaucoup le compositeur franco-polonais et son influence a notamment pris la forme d’hommage avec le titre de l’un de ses ensembles pour le clavier, Préludes. Quant à Liszt, Debussy le rencontra en janvier 1886 à la Villa Médicis. La rencontre sur le moment fut un non-événement : Debussy ne s’intéressait guère au vieux maître et celui-ci se serait endormi en écoutant le jeune lauréat du Prix de Rome. Mais même non avouée, l’influence de Liszt est discernable dans certains passages de virtuosité et par le caractère orchestral que Debussy, comme le compositeur de Mephisto Valse, parvient à donner à certaines pièces pour piano seul. L’Isle joyeuse, seconde œuvre interprétée par Véronique Bonnecaze dans son nouveau disque, est à ce titre un très bon exemple par la variété des motifs, des rythmes et la façon dont Debussy exploite tout le clavier pour créer une sorte de symphonie de sensations et de sentiments.

portrait de claude debussy par marcel baschet (1884)

Portrait de Claude Debussy par Marcel Baschet (1884)

Le sixième CD de Véronique Bonnecaze s’ouvre sur une pièce composée en 1890, donc avant les premières grandes œuvres. Pièce qu’on peut donc encore qualifier de jeunesse car Debussy n’a pas encore exploité tout l’univers musical qui est en lui. Il n’empêche que Clair de lune demeure sans doute la pièce la plus populaire du compositeur. Elle appartient aux Suites bergamasques, titre hommage à Verlaine, l’un des poètes préférés de Debussy qui lui inspira plusieurs mélodies de jeunesse, au temps de sa liaison avec Marie Vasnier, soprane amateur. Face à ce « standard » de la musique classique, pour le meilleur et pour le pire, Véronique Bonnecaze parvient à offrir une version vraiment personnelle. Sa sensibilité la rend proche de Chopin à qui elle a consacré déjà deux disques ainsi qu’à Lizst et Schumann qu’elle aime particulièrement et qu’elle a aussi enregistrés. Par rapport à d’autres interprétations, plus rapides, la pianiste prend le temps de laisser s’épanouir chaque note sur le clavier et à en tirer toute la richesse sonore. Avec ce tempo plus lent, on plonge davantage dans le rêve quasi extatique que suggère ce clair de lune. Les dernières notes notamment résonnent longtemps à notre oreille avec une force étonnante. On a l’impression d’avoir entendu un autre morceau. La qualité du rendu vient aussi du piano utilisé, un piano Bechstein 1900, tel que Debussy mais aussi Liszt ou plus récemment Wilhelm Kempff et Jorge Bolet l’affectionnaient.

m14084_2_v0L’Isle joyeuse, composée près de quinze ans plus tard, marque le retour de Debussy à son instrument de prédilection après les années consacrées à l’orchestre et surtout à Pelléas et Mélisande. Debussy est marié avec Lilly Texier depuis 1899. Il donne des cours à Raoul Bardac dont la mère, Emma, est musicienne amateur et surtout grande mélomane. Durant l’été 1904, Debussy et Emma, qui viennent de s’avouer leur amour, quittent Paris et séjournent à Jersey puis à Pourville entre les premiers jours d’août et la mi-octobre. La fuite des amants se doit d’être discrète et Debussy fait adresser son courrier à Dieppe, poste restante. Porté par son nouvel amour, Debussy retravaille l’œuvre pour orchestre La Mer qui sera publiée en 1905 et achève deux pièces pour piano Masque, l’Isle joyeuse dont il corrige les épreuves. Il y a dans cette Isle une énergie qui est celle de la mer que Debussy aimait contempler mais aussi l’enthousiasme que lui procure ce retour au piano avec la femme aimée. Véronique Bonnecaze traduit cette énergie avec une virtuosité réelle mais aussi et surtout pleine de nuances. Elle apporte aussi une vraie légèreté et même de la douceur à son jeu dans les passages plus lyriques, plus romantiques, comme dans les autres morceaux qu’elle interprète ici.

Le programme de la pianiste se poursuit avec la deuxième série des Images. Debussy avouait aimer presque autant les images que la musique… Il a dit aussi que l’image (du tableau à la simple carte postale) était une source d’inspiration essentielle pour lui.

« Et la lune descend sur le temple qui fut » est sans doute le morceau le plus proche de l’impressionnisme pictural. On a justement l’impression au fil de l’œuvre de voir plusieurs variations de la lune comme Monet a peint par exemple la cathédrale de Rouen à différents moments. A cette recherche esthétique s’ajoute subtilement les influences de la musique asiatique telle que Debussy l’a entendue puis rêvée. Par son jeu sensible qui laisse à chaque mesure le temps d’exprimer tout son caractère, Véronique Bonnecaze nous invite comme dans Clair de lune, à un moment poétique et méditatif.

tomás saraceno. image from the cosmic dust catalogue vol 1 n°2 1982 court nasa johnson space center© tomás saraceno

Tomás Saraceno. Image from the Cosmic Dust Catalogue Vol 1 n°2 1982 Court NASA Johnson Space Center© Tomás Saraceno

Quelques jours avant de rédiger ce billet, je suis allée au palais de Tokyo visiter l’exposition de Tomás Saraceno, On Air. L’ensemble se présente comme un écosystème en mouvement, mêlant humain et non humain « qui révèle la force des entités qui peuplent l’air et la manière avec laquelle elles nous affectent : du dioxyde de carbone (CO2) à la poussière cosmique, des infrastructures et fréquences radio à de nouveaux couloirs de mobilité aériens. » Deux salles m’ont interpellée. L’une appelée « Le son de l’air » et l’autre « Aérographie » montraient comment l’air, par des forces invisibles, peut aussi créer des sons, une musique et même un langage. Quel rapport avec Debussy ? A sa façon, en utilisant les notes comme mode de traduction, il me semble que le compositeur a lui aussi laissé parler l’air. Et c’est bien l’élément de la nature qui est le plus présent dans ce disque à travers certains passages de L’Isle joyeuse et surtout le livre 1 des Préludes joués après la deuxième série des Images. « Voiles », « Le Vent dans la plaine », « « Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir » » puis « Ce qu’a vu le vent d’Ouest » et même « la Cathédrale engloutie » plongée dans « une brume doucement sonore » montrent combien Debussy était sensible au langage de l’air, langage pour lequel il a inventé de vraies partitions. Lui qui ne repose pas si loin du palais de Tokyo, au cimetière de Passy, aurait été certainement fasciné par cet instrument de musique constitué de cinq filaments de soie d’araignée qui flottent dans l’air et dont les vibrations sont transformées en fréquences sonores.

L’air chez Debussy n’est d’ailleurs pas seulement évanescence, légèreté ou indolence comme dans « « Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir » ». Il lui confère d’autres caractères dont Véronique Bonnecaze rend bien compte en sachant aussi transcrire la tempétuosité, l’ardeur, les dissonances avec une technique qui n’est jamais mécanique mais toujours sentie et pesée. C’est le cas dans « Ce qu’a vu le vent d’Ouest » où la virtuosité s’oublie pour laisser librement, littéralement parler ce souffle venu de l’Atlantique ou encore dans « Le vent dans la plaine » qui est peut-être le morceau le plus proche de ce qu’a voulu traduire Tomás Saraceno, il me semble. Sous le jeu de Véronique Bonnecaze où fluidité alterne avec des rythmes plus marqués, on a l’impression que l’air, invisible, impalpable et qu’on croit muet, se met à parler à coups de vibrations.

Bien sûr ce riche premier livre des Préludes ne se limite pas à laisser s’exprimer l’air. Debussy joue, dans le sens ludique, avec les influences de musique étrangère qui sont aussi l’une de ses particularités. L’espagnole « Sérénade interrompue » ou le jazzy « Minstrels » notamment montrent cette facette du compositeur. Une facette distrayante (soit dit sans nuance péjorative) que la pianiste transcrit si bien qu’on imagine son air amusé en les enregistrant.téléchargé

Je me dis que Véronique Bonnecaze a pu garder cette même expression enjouée avec le dernier morceau de son disque, La plus que lente qui a des accents de valse aérienne, encore de l’air, mais surtout des langueurs qui rappellent des thèmes musicaux propres à un Fauré ou à un César Franck. Mais en écoutant Véronique Bonnecaze, on se prend à imaginer que La plus que lente sert de bande originale à un film muet parodiant de grandes scènes sentimentales, le clou étant cet ultime accord qui termine un peu brutalement l’œuvre comme pour souligner que tout cela était de la comédie. Un morceau qui se donne de faux airs sérieux… encore une histoire d’air me direz-vous. Mais l’expression humaine n’est-elle pas souvent qu’affaire d’impressions aussi difficile à saisir que ce fluide gazeux dont l’atmosphère est constituée ?

Après un disque Scarlatti et cinq enregistrements d’œuvres du répertoire romantique, Véronique Bonnecaze reste sur sa ligne personnelle expressive avec ce CD Debussy qui constitue une bonne approche de l’œuvre pour piano et offre aux mélomanes le plaisir de réentendre parmi ses plus belles pièces.

Debussy, Véronique Bonnecaze  chez Paraty 

A l’occasion de la sortie de ce disque le 11 janvier, la pianiste donnera trois concerts.

14 janvier 2019 // 19h30 Cercle France-Amérique, 9 avenue Franklin D Roosevelt, 75008 Paris. Programme et réservation : https://france-ameriques.org/evenement/recital-veronique-bonnecaze-piano/

25 janvier 2019 // 20h –  L’Atelier de Peter Wielick, Place de Bronckart, 18-20, 4000 Liège, Belgique https://wielick.be/

3 février 2019 // 16h – La Ferme de Villefavard, 2, impasse de la Cure de l’Église, 87190 Villefavard. C’est dans cette salle de concert que le disque a été enregistré. www.fermedevillefavard.com/

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Une France en colère

Il m’arrive rarement de m’exprimer sur l’actualité ici parce que je préfère consacrer mes billets aux arts et à ce qui touche la sensibilité, hors de l’actualité, justement. Une fois n’est pas coutume.

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Photo — CHARLY TRIBALLEAU / AFP

Je termine la rédaction d’un Petit éloge de la paix. Le moins que l’on puisse dire c’est que ces dernières semaines, j’avais l’impression de travailler sur un sujet hors d’actualité et ce, en dépit des commémorations du 11 novembre. La paix paraît si loin en cette période qui précède les fêtes de fin d’année, période qui n’est pas forcément joyeuse pour tous mais qui tout au moins nous incite à penser aux autres. Non pas seulement à nos proches à qui nous allons faire des cadeaux mais aux gens qui nous entourent. Il m’a toujours semblé que durant ces semaines avant Noël flottait un air de générosité festive et de légèreté un peu enfantine. Les décorations, même si elles ne sont pas forcément très réussies, changent la physionomie des centres-ville pour les rendre plus colorés, plus attrayants. L’abondance de marchandise, qui a son caractère excessif voire écœurant, ne ternit même pas complètement cette impression.

 

Il y a quelques semaines nous célébrions donc le centenaire de la fin de la Grande Guerre. De la fin d’une boucherie où la vie ne semblait plus avoir de valeur puisqu’on pouvait la perdre sur le front ou dans un bombardement. Une vie dont il ne pouvait même pas rester un vestige physique palpable, si le corps n’était pas retrouvé. Ce soldat inconnu à l’Arc de Triomphe dont le temps médiatique a été prolongé plus que de coutume incarne le sacrifice patriotique mais aussi ces vies sacrifiées sans état d’âme. Or, ces dernières semaines, à nouveau, les vies ont semblé perdre de leur valeur. Parce que la violence aveugle, la colère ont pris le dessus. Elle a pris le dessus dans les manifestations des gilets jaunes qui ont fait plusieurs morts, dont le dernier en date, je crois, a été un jeune homme percuté par un camion. Un jeune homme qui aurait pu mourir il y a cent ans quelque part aux alentours de Verdun avec la même sorte d’indifférence. Depuis quand a-t-on vu en France des révoltes populaires qui entraînaient des morts ? Sans parler des blessés graves pour qui l’existence ne sera jamais plus la même. Quant à l’attentat sur le marché de Noël à Strasbourg avec ses morts et ses blessés, il est apparu comme un fait divers. Fatalisme de l’opinion par rapport au terrorisme, devenu un fait banal, si banal qu’il n’émeut plus beaucoup, comme s’il était, soyons cynique, passé de mode ? Ou bien cette tuerie est-elle de moindre importance par rapport à la révolte sociale actuelle ? Allons, on ne va pas se laisser prendre au piège, nous servir un attentat pour stopper notre mouvement, quelle grosse ficelle. A la limite, on veut bien compatir et se recueillir une minute avant notre prochaine manifestation. Une minute de silence pour toutes les victimes ici et là depuis la mi-novembre, on fait un prix de gros, comme à Bordeaux ce 15 décembre… avant de copieusement laisser libre cours à la colère.

120_56b7f657-8b17-4094-9206-a279fcb38aa5_grandeLa Une de Libé au lendemain de l’attentat était symptomatique. La tragédie de Strasbourg était annoncée par un bandeau en haut, montrant un soldat armé à la main, avec derrière lui des illuminations de Noël. La photo principale montrait des lycéens de Mantes-la-Jolie à genoux, mains derrière le dos, face à un mur. Ensuite, Laurent Joffrin a expliqué que les délais de bouclage n’avaient pas permis à la rédaction de Libé d’accorder la place qui revenait à l’attaque meurtrière en Alsace même s’il reconnaissait la maladresse. A l’heure d’Internet et des chaînes info en continu, nous n’attendons plus de la presse écrite des réactions à chaud, mais des analyses, un décryptage, un débat. Au-delà de ces délais de bouclage, cette Une pouvait faire réfléchir sur le traitement de l’information. Les faits à Mantes-la-Jolie ont fait l’objet de rapprochement entre ces lycéens et des images d’arrestations, de rafles, d’exécution. Des images de guerre d’hier et d’aujourd’hui. On aurait presque pu croire qu’on avait procédé à une réécriture de l’histoire pour les besoins d’un film. De même, les scènes sur les Champs Elysées les samedis précédents avaient des allures de mai 68, avec des couleurs en plus et quelques degrés Celsius en moins. Je suis frappée par ces images historiques qui s’entrechoquent dans un amalgame médiatico-populaire qui rappelle combien il est difficile de penser le présent, l’actualité.

Moi-même, à l’instant où j’écris, sans savoir si ces lignes ne resteront pas dans mon ordinateur pour moi seule, je ne suis pas certaine de percevoir les événements actuels avec justesse, si même cela est possible. Je suis partagée, parce que justement, j’essaye de faire la part des choses. Par exemple, dans quel contexte précis a été prise cette photo à Mantes-la-Jolie ? S’agit-il d’un abus de pouvoir de la part de la police qui ne faisait face qu’à des lycéens en colère mais désarmés ? Y avait-il aussi des casseurs qu’il s’agissait d’arrêter mais qui étaient savamment mêlés aux adolescents ? On peut supposer aussi que les actions auraient été moins musclées devant un lycée de centre-ville que devant cet établissement dans une banlieue difficile. Cela peut au moins apparaître comme une union entre des habitants de banlieue et des ruraux qui, dans un contexte ordinaire, se tourneraient le dos, ou pire. Ces lycéens à genoux, est-ce un moment d’égarement ou bien sciemment un acte pour l’exemple afin de dompter une rébellion ? Les actes ou exécutions pour l’exemple m’ont toujours paru assez vains ne serait-ce parce qu’ils ne prennent pas en compte la psychologie humaine. Par exemple ces poilus qui désertaient au lieu de les exécuter, il aurait fallu les écouter. Il y en avait peut-être qui étaient banalement lâches. Et alors, est-il si facile de sacrifier sa vie pour son pays, qui plus est pour des raisons bien discutables ou tout au moins qui nous dépassent ? S’ils ne pouvaient servir en première ligne, ils pouvaient être utiles ailleurs. Quant à ceux qui sont mus par la passion, une idéologie ou autre chose qui altère leur faculté de penser raisonnablement, ils sont au-delà de toute peur. Ils ne seront donc pas sensibles aux actes d’intimidation, aux menaces qui ne font qu’amplifier la colère. Une colère juste pour eux.

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Photo JOEL SAGET / AFP

Je suis frappée de l’absence, en tout cas médiatique, car il est difficile de savoir de quoi se composent précisément ceux qu’on appelle les gilets jaunes, d’une population encore plus précaire. On pourrait pourtant encore cyniquement rappeler qu’à l’approche de Noël, il est d’usage de mettre en lumière les pauvres, avec les restos du cœur, la banque alimentaire, les vieux vivant isolés avec le minimum vieillesse.

 

Pourquoi rien ne semble arrêter les gilets jaunes ? Pourquoi une telle colère qui va jusqu’à ne plus s’émouvoir des victimes laissées sur le chemin ? Peut-être parce que ces gilets jaunes n’ont rien à perdre, puisqu’ils se sentent délaissés, méprisés. Ils prennent sur leur temps libre ou de congé, à la différence de salariés en grève. Ils n’étaient rien, ils veulent être enfin quelque chose, quelque chose d’autre que des contribuables taxables à merci. Au-delà des causes matérielles (pouvoir d’achat en berne, hausse des taxes, impôts, cotisations…), ce sont de banals inconnus dont le malaise moral n’a cessé de grandir depuis des mois, des années. Des sans-voix qui veulent se faire entendre. Le malaise profond d’une petite classe moyenne ignorée. C’est aussi une classe moyenne hélas qui dans sa majorité s’abreuve de télévision, d’Internet, autant de sources de frustration car ils ne passent pas à la télévision (ils sont sur ce point moins médiatiques que les « jeunes de banlieue ») et ils n’ont pas les moyens de consommer tout ce qui leur est proposé à longtemps de journée. On peut comprendre que certains se soient révoltés contre les sacs Vuitton ou les grosses voitures garées dans les avenues chics de la capitale.

Evénements de mai-juin 1968. Incendie

Claude Champinot / Fonds France-Soir – BHVP / Roger-Viollet

On est plus dans la révolution de 1789 que dans celle de mai 68 conduite par des jeunes à l’avenir matériel tout tracé mais qui voulaient avoir la liberté de dire non à ces lendemains confortables mais étriqués et sans surprise.

 

Dans cette révolte des gilets jaunes, deux choses me peinent et m’inquiètent. D’abord ce mouvement a pénalisé des Français de la même catégorie sociale que les manifestants. Si certains se sont montrés solidaires malgré tout, d’autres plus touchés, se sentent victimes innocentes de la surdité de l’Etat et de l’absence de dialogue entre le pouvoir et le peuple. Par exemple, des salariés mis en chômage technique faute d’approvisionnement dans les supermarchés. Ces Français qui en appellent à la libération des ronds-points. Peut-être d’ailleurs est-ce voulu par le pouvoir, diviser les Français pour mieux régner.

La seconde chose qui m’attriste c’est qu’il semble que la majorité de ces gilets jaunes n’aient rien d’autre à quoi se raccrocher. Ils peinent dans leur vie quotidienne, sans pour autant être à la rue et n’ont d’autres perspectives que ruminer leur colère et leurs désirs non assouvis. La culture, dans son sens large, n’a jamais aidé à payer ses factures. Ce n’est pas d’être capable d’admirer une peinture qui permet de mettre de l’essence dans son réservoir. Mais être cultivé, aimer les choses venues de la capacité extraordinaire de l’homme à créer de la beauté, de la pensée aide grandement à relativiser, à passer sur des difficultés ou des frustrations. Etre cultivé permet de se sentir grand, de se sentir plus intelligent, plus sensible et de mieux comprendre qui nous sommes par rapport au monde. Et cela n’est pas une question de diplôme ou de niveau de vie.

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Zone commerciale de Plan de Campagne. Photo : Atelier Presse du SCEFEE

L’une des plus grandes fautes de l’Etat depuis des décennies c’est d’avoir négligé ces nourritures spirituelles, peut-être parce que les dirigeants manquent aussi de culture. L’une des plus grandes fautes est d’avoir créé des déserts dans les zones rurales et les banlieues. Or, dans ces déserts, que trouve-t-on ? des galeries ou des zones commerciales. Des galeries commerciales où il n’y a souvent pas même une librairie et encore moins une bibliothèque, un centre culturel ouvert à tous. Elles se répandent partout ces zones industrielles et commerciales, cernant les villes et dépeuplant les centres-ville, installées parfois dans des paysages si déprimants, si impersonnels, si privé du minimum de grâce qu’on ne s’étonne pas que ces gens qui les fréquentent à longueur d’année se sentent démunis. Ces gens qui se croisent et qui ne se parlent pas (si déjà ils ne s’agressent pas parce qu’il y a la queue à la caisse ou des bouchons dans les parkings, c’est déjà bien) ne savent pas que cette nourriture qui leur manque est l’une des sources de leur mal-être.

Et pire encore, on oublie les enfants, les petits, les plus grands, à qui on ne propose que violence, colère, désenchantement. Ils entendent tout, voient tout, ils sont malgré eux connectés. Or, ce sont les adultes de demain. Depuis que je suis née, je n’entends parler que de crises (chocs pétroliers, chômage, crise identitaire…). Une, voire deux autres générations seront-elles aussi sacrifiées ? Les gilets jaunes sont peut-être l’un des appels les plus radicaux à changer de société. Des changements qui pourraient au moins apporter une paix sociale juste dans le pays à défaut de nous protéger des menaces extérieures.

A lire : la tribune d’Aymeric Patricot publiée dans Le Monde et reprise sur son blog http://www.aymericpatricot.com/dotclear/index.php?2018/12/10/920-la-revolte-du-gaulois-roulant-au-diesel-le-monde-08-12-2018

Au bout de la colère de Michel Erman (Plon)

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Musique et destin de Chostakovich

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Filipe Pinto-Ribeiro, pianiste et directeur artistique de l’Ensemble Chostakovitch, crédit Rita Carmo

Le DSCH-Ensemble Chostakovitch est né en 2006 sous l’impulsion de Filipe Pinto-Ribeiro. Réunissant des musiciens de différentes nationalités (portugaise, autrichienne, américaine et canadienne), il rappelle, si besoin, l’universalité de la musique. Ces interprètes sont jeunes tout en ayant déjà derrière eux des années de carrière qui ont façonné leur personnalité. Depuis huit ans, Filipe Pinto-Ribeiro, au piano, les violonistes Corey Cerovsek et Cerys Jones, Isabel Charisius, à l’alto et Adrian Brendel, au violoncelle se retrouvent ainsi chaque année pour une série de concerts. Leur point de rendez-vous n’est autre que Lisbonne.

Chostakovitch a bien sûr toujours tenu une place particulière dans leur répertoire qui comprend aussi bien Mozart, Schubert que Messiaen. L’ensemble a depuis atteint une vraie maturité et s’est ainsi lancé pour son premier disque dans cette expérience inédite : enregistrer dans un même album l’intégrale de la musique de chambre pour piano et cordes de Dmitri Chostakovitch.

 

Cette intégrale parcourt la carrière du compositeur dans un genre précis depuis sa jeunesse (le premier morceau a été écrit à 17 ans) jusqu’à l’une des dernières œuvres composées avant sa mort en 1975, à 69 ans. Ces œuvres pour piano et cordes reflètent aussi un destin humain qui a été, comme des millions d’hommes, gouverné en partie par l’Histoire et ici la politique répressive et liberticide de l’Union soviétique.SHOSTA-CHOSTAKOVITCH-CD-PARATY-critique-cd-review-cd-critique-par-classiquenews-PARATY_718232_Shostakovich_Ensemble_COUV_HM

Filipe Pinto-Ribeiro rappelle l’importance de la musique de chambre pour Chostakovitch qui disait l’aimer « ardemment » depuis son enfance. Un genre aussi beau que redoutable. Comme pour les pièces pour un seul instrument, la musique de chambre est exigeante pour le compositeur et les interprètes. Les grandes œuvres orchestrales peuvent avoir des passages plus faibles, Chostakovitch parle même de « pauvreté de pensée » parfois. La musique de chambre par son caractère intime interdit la moindre faiblesse. L’absence de chef demande aussi que chaque interprète soit autant à l’écoute de soi que des autres. Elle réclame donc que la formation soit à la fois en osmose tout en permettant à chaque instrument d’exister, même le piano qui a souvent une fonction d’accompagnement. C’est bien à cet équilibre que sont parvenus les cinq membres du DSCH-Ensemble Chostakovitch qui au fil des années ont appris à se connaître grâce à un répertoire varié et à la direction artistique enthousiaste de Filipe Pinto-Ribeiro, telle qu’elle apparaît notamment dans la présentation de ce premier album.

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Adrian Brendel, crédit Jack Liebeck

 

Le disque s’ouvre sur le premier trio piano, violon, violoncelle écrit en 1923 pour Tatiana Glivienko rencontrée en Crimée. Un seul mouvement, un long « poème » qu’on peut qualifier de romantique et impressionniste tant les influences de ses aînés sont sensibles. Quatre ans plus tard, Chostakovitch sera récompensé au prestigieux concours Chopin à Varsovie. Symbole d’une fidélité aux compositeurs romantiques qu’il étudia et joua beaucoup lorsqu’il débuta comme concertiste. Les interprètes expriment bien tout le lyrisme de cette œuvre de jeunesse qui révèle déjà l’étendue de la sensibilité du compositeur.

Le second trio sera composé près de vingt ans plus tard, en 1944. Chostakovitch non seulement subit la guerre mais connaît la perte d’un être cher, le musicologue Ivan Sollertinsky. L’œuvre débute par un passage très recueilli, chaque musicien semble peser ses notes pour s’approcher au plus près de l’émotion. La suite du premier mouvement et le second sont plus rapides. La virtuosité réclamée par les interprètes sert très bien à traduire le tourment et la révolte face aux tragédies qu’elles soient personnelles ou collectives. On y retrouve cependant aussi le mélange des genres si propres à Chostakovitch avec des passages plus allègres, référence directe à la tradition classique allemande et autrichienne. Peut-être une manière de rappeler que par-delà les drames de l’Histoire, la musique est une forme de résistance. L’expression d’un espoir de voir bientôt le retour à la paix ? Le largo est une magnifique méditation où piano et violoncelle soutiennent la plainte et les réflexions du violon tenu magnifiquement par Corey Cerovsek. Le dernier mouvement reprend des thèmes d’origine juive. Sans doute une forme d’hommage rendu aux victimes des nazis et plus largement à tous ceux qui en Europe ou ailleurs étaient touchés par l’antisémitisme.

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Corey Cerovsek, crédit JB Millot

L’écoute successive des deux trios souligne l’extraordinaire évolution et enrichissement du style et de l’univers musical de Chostakovitch.

La Sonate opus 40 qui ouvre le deuxième disque date de 1934 et correspond à une période un peu plus facile pour Chostakovitch qui reçoit le soutien du Kremlin. Le Quintette opus 57 daté de 1940 lui sera distingué par le prix Staline.

Entre temps, Chostakovitch est passé par des années d’angoisse. En 1936, Staline assiste à une représentation de son opéra Lady Macbeth de Mtsensk et manifeste son mécontentement. Aussitôt, La Pravda, organe officiel du régime, signe deux articles très hostiles au compositeur accusé d’écrire avec trop de formalisme. Il est condamné par l’Union des compositeurs soviétiques. Il échappe de peu à la déportation et oriente alors ses compositions vers un style plus traditionnel et simple, propre à satisfaire le régime.

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Staline

Le Quintette opus 57 est le reflet de cette « évolution » avec un mélange subtil et très bien maîtrisé de modernité et de classicisme déployé à travers plusieurs lignes mélodiques. Une polyphonie qui replace ici Chostakovitch dans la tradition héritée de Bach mais à laquelle il offre une palette d’influences étonnantes. L’intermezzo (lento) a la beauté épurée d’un prélude de Bach que les instrumentistes rendent très bien, formant un dialogue intime particulièrement réussi jusqu’à la dernière note à peine perceptible du piano. J’ai beaucoup aimé aussi l’interprétation du dernier mouvement, l’Allegretto qui est peut-être le plus symbolique de ce genre composite. Les cordes offrent une mélodie chantante et entraînante, presque folklorique par moment. Le piano alterne lyrisme post-romantique, véritable citation de phrases de Fauré, Frank et Saint-Saëns, classicisme le plus pur, notamment dans les mesures où il joue seul et d’autres passages d’une vraie modernité. On songe alors à des musiques de film (genre pratiqué par Chostakovitch) pour le caractère expressif, presque figuratif. Ce Quintette était l’une des œuvres préférées du compositeur sans doute parce qu’il est le portrait fidèle de son esprit.

Cerys Jones HD photo - Kaupo Kikkas

Cerys Jones, crédit Kaupo Kikkas

 

 

La trêve est de courte durée. Dès 1948, le compositeur est à nouveau sévèrement critiqué et il dissimule certaines de ses compositions qu’il sait contraires aux attentes du régime. Une détente ne se produira que progressivement après la mort de Staline en 1953 et Chostakovitch comme d’autres compositeurs pointés du doigt ne sera réhabilité et ne jouira d’une plus grande liberté qu’à partir de 1958. Liberté qui reste tout de même relative. A sa mort, une partie de son œuvre reste méconnue et ne traversera les frontières du bloc Est qu’après la Guerre froide.

Cette intégrale s’achève par la dernière pièce pour musique de chambre composée par Chostakovitch, la Sonate opus 147. Pièce testament mais aussi hommage à l’un des maîtres, Beethoven, dont le piano cite des passages notamment de la Sonate au clair de lune, citations qui ne jurent pas avec la partition résolument moderne de l’alto. Accompagnée avec force par Filipe Pinto-Ribeiro, Isabel Charisius tient longtemps la dernière note comme pour atteindre une forme d’éternité.

Isabelle Charisius

Isabel Charisius, crédit Tabea Vogel

Comme pour tous les régimes autoritaires, on peut se demander si les difficultés sont un frein pour les créateurs ou au contraire, dans une certaine mesure, s’il ne s’agit pas d’un défi à relever qui les oblige à aller plus loin dans leur démarche artistique. Exprimer ce que l’on veut exprimer tout en s’efforçant de ne pas être censuré ou condamné. C’était le destin d’un « homo sovieticus ». A sa façon, bien qu’au prix d’une vie d’angoisse, Chostakovitch est parvenu à exister pour être avant tout un artiste.

 

Dmitri Chostakovitch, intégrale de l’œuvre pour piano et cordes par le DSCH-Ensemble Chostakovitch, Paraty, distribution Harmonia Mundi / PIAS.

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Une expérience avec Bach

bachat35Qui n’a pas à l’oreille le prélude de la première Suite pour violoncelle de Bach, l’un des « standards » de la musique classique ? Tellement joué que l’on finit par ne plus l’écouter vraiment…

Ces Six Suites composées entre 1717 et 1723 par un Bach d’une trentaine d’années font partie du répertoire de tout grand violoncelliste non seulement pour les qualités techniques qui doivent être développées pour l’interprétation mais aussi parce qu’elles forment l’un des plus magnifiques ensembles de pièces pour cet instrument.

La suite est un type de pièce courant au XVIIe et au début du XVIIIe siècle. Chaque suite se compose d’un prélude de forme libre, puis de cinq danses : une allemande, une courante, une sarabande et deux danses qui varient (menuet, bourrée ou gavotte).

A cette époque, le violoncelle n’était utilisé que comme accompagnement au profit de la viole de gambe, instrument très en vogue du temps de Bach et considéré alors comme plus noble. Ces Suites offrent donc au violoncelle une partition riche qui donne parfois l’impression d’entendre un orchestre entier.

Le manuscrit original des Suites est perdu si bien qu’on ne sait pas grand-chose des desseins de Bach lors de la composition. Dès lors, toutes les interprétations sont possibles ou presque.71Z6NvDetbL._SX355_

Marianne Dumas, jeune violoncelliste formée en France puis aux Etats-Unis, vient d’enregistrer ces Six Suites. Une version de plus parmi tant d’autres ? Oui, mais une version qui diffère énormément des interprétations habituelles et permet d’écouter l’œuvre autrement.

Marianne Dumas nous propose un véritable voyage de plus de deux heures dans l’époque baroque.

Pour parvenir à ce résultat étonnant, Marianne Dumas, qui admire profondément Bach depuis l’enfance, s’est livrée à des recherches approfondies sur le violoncelle du temps de Bach afin de mieux saisir la façon d’interpréter l’œuvre. Tout a commencé lors d’un séjour d’étude à Berlin durant lequel la jeune violoncelliste a pu explorer les sonorités d’un violoncelle baroque. Elle s’est vite aperçue que tout changeait avec un jeu basé sur l’inversion de la technique d’archet. Marianne Dumas joue ainsi du violoncelle comme s’il s’agissait d’une viole de gambe. Cette manière de manier l’archet n’est pas une invention de la part de Marianne Dumas mais une technique qu’utilisaient également certains joueurs de violoncelle. « Au lieu de commencer en tirant de gauche à droite, ils commencent en poussant, depuis la pointe de l’archet » explique Johann Joachim Quantz, un compositeur et flutiste allemand, contemporain de Bach.

baroque et moderne cellosDans son enregistrement, Marianne Dumas applique donc cette technique, en utilisant des violoncelles mais aussi archets et cordes fabriqués comme à l’époque baroque notamment un violoncelle à cinq cordes, pour interpréter la sixième Suite composée pour un violoncelle piccolo (instrument doté d’une cinquième corde accordée en mi aigu).

Il en résulte une interprétation empreinte d’une certaine gravité mais aussi de ce sublime qui s’attache à cette forme d’austérité baroque et même calviniste. Ici, pas de fioritures, d’effets de nuance, juste les notes en toute pureté. C’est particulièrement frappant dans le célèbre prélude de la première Suite ou encore dans la sixième Suite, si l’on se prête à un petit exercice de comparaison avec d’autres interprétations comme celle de Yo-Yo Ma, grand violoncelliste qui a encouragé la démarche de Marianne Dumas. Leur façon de jouer par exemple la courante et les gavottes de la sixième Suite ne se ressemblent pas du tout. Le musicien américain les joue plus rapidement et avec une légèreté assez moderne sans tomber cependant dans l’exercice de virtuosité alors que la Française semble imprimer plus profondément chaque note pour des danses plus posées, presque languissantes pour les gavottes et à la sonorité totalement différente. L’ensemble paraît moins nuancé et flatte parfois moins l’oreille non avertie, notamment la cinquième Suite en ut mineur qui est d’ailleurs la plus sombre des six. Certains morceaux savent cependant être très chantants comme la courante de la première Suite ou le prélude et la gigue de la sixième Suite. D’autres ressemblent à des dialogues que le violoncelle entretiendrait avec lui-même comme l’allemande de la deuxième Suite. Ne dit-on pas d’ailleurs que c’est le son du violoncelle qui se rapproche le plus de la voix humaine ?

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Marianne Dumas. Photo Olivier Castets

Cette « neutralité » fait de toute façon partie de la démarche de la jeune violoncelliste qui veut avant tout partager ici son expérience technique avec le public et les autres violoncellistes : ce « projet de recherche […] a toujours présenté un caractère un peu rationnel » et ajoute-t-elle « dans la musique de Bach, je trouve que l’extase se situe au niveau du divin, pas de l’émotion […] Lorsque j’ai enregistré les Suites, je n’étais que dans le son, pas dans l’émotion. »

Entrer dans ce disque réclame donc une forme de concentration (un peu comme de s’habituer aux dialogues en vers dans les premières minutes d’une pièce de Racine ou de Corneille). Mais peu à peu, on est saisi par l’atmosphère harmonieuse qui règne au fil des morceaux et séduit par cette approche baroque.

Le site Internet de Marianne Dumas et celui consacré à ses recherches sur les Suites  permet de saisir en détail cette démarche à la fois théorique et pratique.

Marianne Dumas, Six Suites pour violoncelle de Bach, Urania Records 

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