Une expérience avec Bach

bachat35Qui n’a pas à l’oreille le prélude de la première Suite pour violoncelle de Bach, l’un des « standards » de la musique classique ? Tellement joué que l’on finit par ne plus l’écouter vraiment…

Ces Six Suites composées entre 1717 et 1723 par un Bach d’une trentaine d’années font partie du répertoire de tout grand violoncelliste non seulement pour les qualités techniques qui doivent être développées pour l’interprétation mais aussi parce qu’elles forment l’un des plus magnifiques ensembles de pièces pour cet instrument.

La suite est un type de pièce courant au XVIIe et au début du XVIIIe siècle. Chaque suite se compose d’un prélude de forme libre, puis de cinq danses : une allemande, une courante, une sarabande et deux danses qui varient (menuet, bourrée ou gavotte).

A cette époque, le violoncelle n’était utilisé que comme accompagnement au profit de la viole de gambe, instrument très en vogue du temps de Bach et considéré alors comme plus noble. Ces Suites offrent donc au violoncelle une partition riche qui donne parfois l’impression d’entendre un orchestre entier.

Le manuscrit original des Suites est perdu si bien qu’on ne sait pas grand-chose des desseins de Bach lors de la composition. Dès lors, toutes les interprétations sont possibles ou presque.71Z6NvDetbL._SX355_

Marianne Dumas, jeune violoncelliste formée en France puis aux Etats-Unis, vient d’enregistrer ces Six Suites. Une version de plus parmi tant d’autres ? Oui, mais une version qui diffère énormément des interprétations habituelles et permet d’écouter l’œuvre autrement.

Marianne Dumas nous propose un véritable voyage de plus de deux heures dans l’époque baroque.

Pour parvenir à ce résultat étonnant, Marianne Dumas, qui admire profondément Bach depuis l’enfance, s’est livrée à des recherches approfondies sur le violoncelle du temps de Bach afin de mieux saisir la façon d’interpréter l’œuvre. Tout a commencé lors d’un séjour d’étude à Berlin durant lequel la jeune violoncelliste a pu explorer les sonorités d’un violoncelle baroque. Elle s’est vite aperçue que tout changeait avec un jeu basé sur l’inversion de la technique d’archet. Marianne Dumas joue ainsi du violoncelle comme s’il s’agissait d’une viole de gambe. Cette manière de manier l’archet n’est pas une invention de la part de Marianne Dumas mais une technique qu’utilisaient également certains joueurs de violoncelle. « Au lieu de commencer en tirant de gauche à droite, ils commencent en poussant, depuis la pointe de l’archet » explique Johann Joachim Quantz, un compositeur et flutiste allemand, contemporain de Bach.

baroque et moderne cellosDans son enregistrement, Marianne Dumas applique donc cette technique, en utilisant des violoncelles mais aussi archets et cordes fabriqués comme à l’époque baroque notamment un violoncelle à cinq cordes, pour interpréter la sixième Suite composée pour un violoncelle piccolo (instrument doté d’une cinquième corde accordée en mi aigu).

Il en résulte une interprétation empreinte d’une certaine gravité mais aussi de ce sublime qui s’attache à cette forme d’austérité baroque et même calviniste. Ici, pas de fioritures, d’effets de nuance, juste les notes en toute pureté. C’est particulièrement frappant dans le célèbre prélude de la première Suite ou encore dans la sixième Suite, si l’on se prête à un petit exercice de comparaison avec d’autres interprétations comme celle de Yo-Yo Ma, grand violoncelliste qui a encouragé la démarche de Marianne Dumas. Leur façon de jouer par exemple la courante et les gavottes de la sixième Suite ne se ressemblent pas du tout. Le musicien américain les joue plus rapidement et avec une légèreté assez moderne sans tomber cependant dans l’exercice de virtuosité alors que la Française semble imprimer plus profondément chaque note pour des danses plus posées, presque languissantes pour les gavottes et à la sonorité totalement différente. L’ensemble paraît moins nuancé et flatte parfois moins l’oreille non avertie, notamment la cinquième Suite en ut mineur qui est d’ailleurs la plus sombre des six. Certains morceaux savent cependant être très chantants comme la courante de la première Suite ou le prélude et la gigue de la sixième Suite. D’autres ressemblent à des dialogues que le violoncelle entretiendrait avec lui-même comme l’allemande de la deuxième Suite. Ne dit-on pas d’ailleurs que c’est le son du violoncelle qui se rapproche le plus de la voix humaine ?

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Marianne Dumas. Photo Olivier Castets

Cette « neutralité » fait de toute façon partie de la démarche de la jeune violoncelliste qui veut avant tout partager ici son expérience technique avec le public et les autres violoncellistes : ce « projet de recherche […] a toujours présenté un caractère un peu rationnel » et ajoute-t-elle « dans la musique de Bach, je trouve que l’extase se situe au niveau du divin, pas de l’émotion […] Lorsque j’ai enregistré les Suites, je n’étais que dans le son, pas dans l’émotion. »

Entrer dans ce disque réclame donc une forme de concentration (un peu comme de s’habituer aux dialogues en vers dans les premières minutes d’une pièce de Racine ou de Corneille). Mais peu à peu, on est saisi par l’atmosphère harmonieuse qui règne au fil des morceaux et séduit par cette approche baroque.

Le site Internet de Marianne Dumas et celui consacré à ses recherches sur les Suites  permet de saisir en détail cette démarche à la fois théorique et pratique.

Marianne Dumas, Six Suites pour violoncelle de Bach, Urania Records 

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Crépuscule du romantisme

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Aurélienne Brauner (à gauche) Lorène de Ratuld (à droite)

Aurélienne Brauner, violoncelliste et Lorène de Ratuld, pianiste, se sont rencontrées durant leurs études au Conservatoire de Paris puis se sont retrouvées en 2011 lors d’un concert. C’est ainsi que débuta leur collaboration et naquit leur duo Luperca. Elles s’attachent depuis à mettre en valeur le répertoire français peu connu comme les œuvres de Fernand de la Tombelle, Lucien Durosoir ou Rita Strohl.

Au bout de cinq ans de concerts, pour fêter leurs noces de bois musicales, elles ont enregistré Crépuscule, un premier disque avec Franck, Fauré et Vierne au programme. Hasard des sorties, j’ai parlé de la Sonate opus 27 de Louis Vierne dans un précédent billet. Hasard peut-être pas tout à fait, plutôt vent de redécouverte de cette musique française de la fin du XIXe et du début du XXe qui séduit de jeunes musiciens et offre ainsi différentes interprétations.

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Louis Vierne

La Sonate de Vierne, grand organiste et ancien élève de Franck, a été écrite en 1911, onze ans avant la Sonate opus 117 de Fauré également enregistrée sur ce disque. C’est pourtant bien celle de Vierne, de vingt-cinq ans le cadet de Fauré, qui apparaît comme la plus moderne des trois. On y trouve bien sûr des motifs communs avec les œuvres de ses aînés mais elle semble ouvrir les voies d’une musique moins lyrique, plus abstraite. Si les trois musiciens incarnent cette génération qui clôt le XIXe siècle dominé par le romantisme, c’est Louis Vierne qui nous fait le mieux comprendre ce qui viendra ensuite. Et si on ne savait pas qu’elle avait été composée avant la Grande Guerre on daterait l’œuvre de Vierne après le conflit, tant, par endroits et particulièrement dans le molto largamente, elle semble traduire la désolation qui toucha l’Europe pendant quatre ans et la fin d’un monde.

La Sonate en la majeur de Franck est une transcription pour piano et violoncelle de l’œuvre composée pour piano et violon. Transcription réalisée par Jules Delsart et que Franck avait approuvée mais qui reste peu jouée et encore moins souvent enregistrée. Les passionnés de violoncelle, entre autres, auront donc plaisir à entendre cette version.

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Deux hommes pour crépuscule à la mer – Caspar David Friedrich

Cette célèbre sonate serait l’une des sources d’inspiration de la Sonate de Vinteuil d’A la recherche du temps perdu et constitue surtout la bande-son de la Belle Epoque et de ses salons. Elle offre une partition très égale entre le piano et le violon ou ici le violoncelle. La partition du violoncelle suit presque intégralement celle originale du violon mais une octave en dessous. Cela n’ôte en rien le lyrisme mais le rend tantôt plus langoureux tantôt plus sombre. L’ensemble apparaît plus mélancolique que dans la version pour violon, ce qui est particulièrement sensible dans les passages très connus que tout mélomane a dans l’oreille avec le violon.

Le duo Luperca propose une interprétation pleine de contrastes, peut-être plus dynamiques que d’autres, particulièrement dans l’allegro et l’allegretto. On sent que Lorène de Ratuld est aussi très familière des romantiques allemands, elle donne à son interprétation une exaltation parfois assez schumanienne. Les passages très lents notamment dans le troisième mouvement (recitativo) donnent l’impression que les respirations des deux instruments qu’on entend se mêlent plus étroitement, traduisant bien cette intimité que César Franck avait voulu créer entre eux.

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Gabriel Fauré

Transcription d’un Chant funéraire pour instruments à vent commandé pour le centenaire de la mort de Napoléon 1er l’andante de la Sonate de Fauré est une sublime partition pour violoncelle. Aurélienne Brauner semble interpréter l’œuvre d’un seul souffle, concentré et puissant, qui fait aussi retenir notre respiration. Dans les deux autres mouvements, le piano a lui aussi ses moments de pleine expression, notamment dans l’Allegro et l’Allegro vivo où les doigts de Lorène de Ratuld virevoltent avec une allégresse sensible sur le disque.

L’entrain que les deux musiciennes mettent dans la composition d’un Fauré de 77 ans n’a rien de crépusculaire mais témoigne au contraire de leur complicité et donne envie de les suivre vers d’autres œuvres.

 

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Crépuscule du duo Luperca (Aurélienne Brauner et Lorène de Ratuld) chez Anima Records 

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Debussy : la nature en musique

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Claude Debussy

J’ai écouté Dialogue de l’Eau et de l’Air des pianistes Véra Tsybakov et Romain Hervé, en revenant d’un séjour à Pékin durant lequel j’ai participé à une table ronde consacrée à Debussy. Il était intéressant de découvrir comment des Chinois, avec une culture, une tradition musicale différentes pouvaient appréhender, écouter, s’approprier celui que Gabriele D’Annunzio appela Claude de France.

Véra Tsybakov et Romain Hervé, à leur façon, nous invitent aussi à une autre écoute de Debussy. Dans la première partie de leur disque, ils n’ont pas choisi de jouer une œuvre intégrale mais de faire dialoguer des œuvres de recueils différents entre elles (Images, Estampes et Préludes). Des œuvres évoquant l’Eau jouées par Véra Tsybakov parlent avec des œuvres évoquant l’Air interprétées par Romain Hervé.

C’est ainsi que « Jardins sous la pluie », l’une des Estampes, est suivie du Vent dans la plaine, l’un des vingt-quatre Préludes. Le prélude « La Cathédrale engloutie » à la fois solennelle, mystérieuse et émouvante voisine avec le fougueux et tourbillonnant « Ce qu’a vu le vent d’Ouest », un autre prélude, bousculant l’ordre du recueil des Préludes.Paraty118166_Debussy_Dialogue_COUV.BR

Ces morceaux dialoguent parfaitement entre eux et soulignent la cohérence de l’univers de Debussy. Si j’avais devant moi un néophyte désireux de découvrir le compositeur, je lui conseillerais d’écouter ce disque tant il me semble révélateur de l’art pianistique de Debussy et de ses sonorités. Une magnifique porte d’entrée pour pénétrer dans un monde où chaque note participe à l’expression d’une sensation, d’une impression.

Ces échanges entre l’Eau et l’Air prennent même des allures de colloque sentimental car les deux protagonistes (tout comme les deux pianistes) sont tout au long du disque en étroite relation comme le prélude « Voile », symbole de l’Air et « En bateau » pour l’Eau qui font penser tous les deux à une promenade sur les flots. Car qu’il s’agisse de l’évocation de reflets sur l’eau ou d’une invocation à Pan, dieu du vent d’été, le point commun est la nature comme source d’inspiration poétique, musicale. Or, la nature était sans aucun doute la première muse de Debussy. « La musique est partout, déclara-t-il en 1908. Elle n’est pas enfermée dans des livres. Elle est dans les bois, dans les rivières et dans l’air. »

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La Pluie de Claude Monet (1886)

Dans le dernier dialogue, les deux pianistes tiennent ensemble le rôle de l’Eau puis de l’Air avec deux jolies pièces à quatre mains : « En bateau » qui rappelle Chopin et l’Epigraphe antique « Pour invoquer Pan, dieu du vent d’été ».

Si le prélude se rattache notamment à Chopin, l’un des maîtres de Debussy, les Images et Estampes rappellent la passion de Debussy pour l’image qu’il disait aimer presque autant que la musique. Des images qui appartiennent parfois au registre de l’impression, de l’impalpable comme « Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir ». Si Véra Tsybakov et Romain Hervé font preuve d’une très belle technique, la virtuosité que réclament certains morceaux comme « Jardins sous la pluie » et bien sûr « La Mer » est au service d’une interprétation souple et expressive. Proche de la nature, justement.

DD00660600Le disque se termine par le grand « triomphe » de l’Eau avec La Mer dans une transcription réalisée par Debussy pour quatre mains. Un triomphe partagé avec l’Air bien sûr ! Ainsi, dans la deuxième partie, « Jeux de Vagues », les deux pianistes par leur touché aérien et évocateur nous donnent l’impression de sentir la brise qui vient accompagner le mouvement des flots pour faire jouer les eaux tantôt avec légèreté, tantôt avec une puissance qui peut être celle de la Mer, une puissance qui peut nous engloutir. Quant à la dernière partie de l’œuvre, elle s’intitule tout simplement « Dialogue du Vent et de La Mer », parfaite conclusion du disque.

J’ai l’impression qu’avec cette transcription on sent davantage le rapport intime de Debussy à la mer, comme un prolongement parfait aux œuvres précédentes. Est-ce le récent voyage à Pékin ? j’ai été aussi particulièrement sensible aux sonorités asiatiques qu’on perçoit davantage je trouve au piano seul qu’à l’orchestre. Ces musiques traditionnelles asiatiques, souvenirs de cette Exposition universelle de 1889 durant laquelle il les a découvertes et qui ont nourri Debussy tout au long de sa vie.

20180514_144518La mer est sans doute l’élément de la nature que le compositeur préférait. Il écrivit ainsi à son éditeur Jacques Durand : la Mer « est toujours innombrable et belle. C’est vraiment la chose de nature qui vous remet le mieux en place. » Si Debussy l’aime autant c’est non seulement pour ses couleurs et ses sons mais aussi parce que sa contemplation est déjà un voyage en soi. Un voyage qui peut aussi s’effectuer en musique comme l’illustrent très bien Véra Tsybakov et Romain Hervé.

 

Dialogue de l’Eau et de l’Air,  œuvres de Debussy par Véra Tsybakov  et Romain Hervé, piano à deux et quatre mains, Paraty Productions. 

 

Véra Tsybakov et Romain Hervé donneront un concert le 8 juin à 20h30 au Bal Blomet à Paris pour le lancement de leur disque.

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Musique sacrée d’hier et d’aujourd’hui

cover terra desolata rectoJ’ai déjà parlé de Thierry Escaich dans un précédent billet. La composition que j’évoquais alors, Un nocturne, se plaçait à la suite d’œuvres de deux autres grands organistes comme lui, Charles Widor et Louis Vierne.

Le premier disque enregistré par l’ensemble Zoroastre, dirigé par Savitri de Rochefort, propose aussi une œuvre de Thierry Escaich qui tient lui-même la partition de l’orgue. Avec Terra Desolata, Thierry Escaich se situe également dans une longue tradition, la musique sacrée dont il reprend les harmonies, le style, mais en y apportant sa modernité particulière, fruits de diverses autres influences. L’œuvre composée en 2002 a été d’ailleurs créée par le Concert spirituel, un orchestre baroque qui approchait ainsi un répertoire qui n’était pas le sien sans lui être totalement étranger.

Outre cette œuvre de Thierry Escaich, l’ensemble Zoroastre interprète deux œuvres de Johann Adolf Hasse et Georg Friedrich Haendel. Créé en 2012, cet ensemble tire son nom d’un prophète perse et s’attache à explorer le répertoire de musique sacrée classique et contemporaine. Outre ce choix dans les œuvres, l’ensemble est constitué de musiciens professionnels expérimentés et de jeunes diplômés, créant ainsi un mélange de sensibilité et d’expériences assez uniques, le tout dirigé par une femme, Savitri de Rochefort, autre particularité, les femmes étant (trop) minoritaires à la baguette.

Savitri de Rochefort et Thierry Escaich 11022018 © Simone Strähle Music 'N Com

Savitri de Rochefort et Thierry Escaich 11-02-2018 © Simone Strähle Music ‘N Com

Savitri de Rochefort a cependant débuté assez tardivement dans la direction. Elle a commencé enfant par le violon et s’est vite passionnée pour le solfège, le chant et la composition, suivant des études à Paris puis aux Etats-Unis avant de se former à la direction de chœur. Son ensemble est à son image : plein d’enthousiasme pour faire découvrir la musique classique avec des répertoires parfois méconnus et porté par un désir de transmettre à travers la musique une forme de spiritualité dont le monde aujourd’hui semble parfois si cruellement dépouillé.

Les présentations faites, revenons à ce premier disque.

Terra Desolata est composé sur le chapitre 12 du livre de Jérémie et exprime la colère de Dieu dont la maison est devenue une région désolée, en proie aux destructeurs.… Si le propos est tragique, Thierry Escaich mêle dans les dix minutes que dure son œuvre des moments très sombres et inquiétants avec d’autres plus clairs parce que soutenu malgré tout par la grâce de la voix humaine accompagnée parfois dans une sorte de long lamento par le théorbe. Quelques passages m’ont fait penser à l’une des plus célèbres musiques de film de Bernard Herrmann, Psychose d’Hitchcock avec lequel Herrmann a beaucoup travaillé tout comme avec Orson Welles. Le rapprochement pourrait étonner tant on semble loin ici d’Hollywood mais Herrmann, dont la famille était originaire de Russie, a aussi baigné dans une atmosphère spirituelle et a appris la composition en étudiant et en puisant chez des musiciens passés tels que Debussy. Cette Terra Desolata sans perdre ce qui fait son unité de ton raconte véritablement une histoire en nous transportant d’une impression à une autre, d’une inspiration à une autre.

Johann Adolf Hasse

Johann Adolf Hasse

Le disque se poursuit avec deux œuvres classiques mais peu jouées : le Miserere en ré mineur de Johann Adolf Hasse et le Dixit Dominus de Haendel. Il peut paraître surprenant d’avoir débuté par la composition contemporaine. Mais le but n’est pas ici de souligner des évolutions esthétiques mais une progression spirituelle, de la désolation et la colère à la lumière et la joie en passant par la pénitence. L’œuvre de Hasse est ainsi inspirée par le repentir et celle de Haendel est une annonce de la venue du Messie.

L’œuvre de Hasse, compositeur allemand dont la carrière se déroule pendant une bonne partie du XVIIIe siècle (il meurt en 1783 à 84 ans) n’a rien à envier aux pièces sacrées des musiciens restés plus célèbres et offre une partition pleine d’intensité et de nuances à un chœur de quatre voix de femmes. Le « Tibi soli peccavi » avec la soprane Nathalie Gauthier est pour moi l’un des passages les plus émouvants de l’œuvre tant on sent la force du poids du péché mais aussi la possibilité d’obtenir la rédemption par la foi sincère.

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Haendel vers l’époque de son séjour en Italie

La dernière œuvre, le Dixit Dominus, composée en 1707 par un Haendel de 22 ans qui séjourne depuis quelques mois à Rome, est la plus lumineuse mais aussi la plus technique. Sans même voir les interprètes, on sent en écoutant le disque l’énergie qu’ils déploient pour servir la grandeur du Seigneur et de la partition. J’ai particulièrement été touchée par le duo Joanna Malewski et Catherine Padaut (« De torrente in via bibet ») accompagné avec une solennité délicate par les cordes et le chœur. Haendel passera par bien des épreuves et des expériences avant, trente-quatre ans plus tard, de composer son fameux Messie. Mais la maturité a permis à Haendel non d’évoluer mais d’approfondir la musique qu’il portait en lui dès ses débuts et dont le Dixit Dominus est l’un des plus flamboyants exemples. Bien des passages annoncent déjà le Messie ! notamment dans la première partie, « Dixit Dominus » et la huitième et dernière partie (« Gloria Patri »).

 

Pour lancer ce disque, l’ensemble Zoroastre et Thierry Escaich donneront un concert le 12 avril prochain dans la cathédrale américaine de Paris, soirée en hommage aux victimes de la Grande Guerre avec au programme Terra Desolata et le Requiem de Mozart.

 

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Ensemble Zoroastre direction Savitri de Rochefort. Concert à Saint-Etienne du Mont ©David Blondin

Dans une interview Savitri de Rochefort avoue avoir été bercée par ce Requiem enfant puis l’a chanté comme soprano colorature à l’orchestre de Paris lors du bicentenaire de la mort de Mozart. Elle le retrouve une nouvelle fois mais en étant cette fois au cœur même de l’œuvre puisqu’elle va la diriger. On imagine sans peine l’émotion qu’elle va ressentir en abordant cette autre œuvre sacrée. Mais ce que j’ai entendu de son ensemble me laisse penser que le trac n’aura pas l’avantage ni sur elle ni sur les autres interprètes et que l’émotion restera bien présente et maîtrisée.

 

Terra Desolata par l’Ensemble Zoroastre dirigé par Savitri de Rochefort et avec Thierry Escaich, composition et orgue, chez Klarthe (http://www.klarthe.com/index.php/fr/).

Présentation du CD sur https://www.youtube.com/watch?v=0qcXRBViXHc&feature=youtu.be

Pour le concert du 12 avril à la Cathédrale Américaine http://ensemble-zoroastre.fr/reservation/

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Musiques proustiennes

Proust_digipack_3000Dans cette œuvre cathédrale qu’est A la recherche du temps perdu, la musique est peut-être l’art qui tient la place la plus importante à travers des réflexions, des images et comparaisons, des références à des œuvres et des compositeurs. Rien d’étonnant que Proust soit ainsi souvent le point de départ d’un concert ou d’un disque comme Le Violon de Proust proposé par Gabriel et Dania Tchalik.

Partons d’abord de la question que tout le monde pose aux proustiens : à quelle œuvre Proust fait-il allusion à travers la Sonate de Vinteuil et notamment cette fameuse « petite phrase » que Swann et Odette entendent chaque fois qu’ils se rendent chez les Verdurin ? On a beau être dans un roman, on cherche à tout prix à savoir qui se cache derrière les personnages fictifs et les inventions de l’auteur. Et pourtant, il vaudrait beaucoup mieux penser que la Sonate de Vinteuil (comme son Septuor dont il question dans La Prisonnière) existe par elle-même, qu’elle est vraie, en dehors de tout modèle, et en tant que composition intérieure de Proust. Dans le long texte que Gérard Kaiser consacre à la musique dans La Recherche en guise d’introduction au Violon de Proust, l’auteur revient sur cette question du modèle et s’empresse de citer Proust à qui Jacques Lacretelle avait posé justement la question. Proust répond que cette sonate imaginée est le résultat d’un ensemble de souvenirs musicaux, d’impressions de concert et cite aussi bien Saint-Saëns, Franck que Schubert et Fauré. Dans les trois œuvres interprétées par ce duo fraternel que constituent Gabriel Tchalik au violon et Dania Tchalik au piano, il me semble qu’on retrouve bien ce que pouvaient être certaines de ces impressions. On plonge directement dans le monde musical de la Belle Epoque à travers des compositeurs de trois générations différentes et pourtant proches dans une part de l’inspiration : César Franck (1822-1890), Saint-Saëns (1835-1921) et Reynaldo Hahn (1874-1947).

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Mais avant de revenir sur les œuvres et les interprètes, encore quelques mots sur l’introduction de Gérard Kaiser. Il faut souligner la qualité de son texte qui offre un bel éclairage sur la musique. Gérard Kaiser replace celle-ci, et particulièrement la Sonate de Vinteuil, dans le contexte de La Recherche, notamment en montrant comment elle reflète les états d’âme de Swann. Mais il montre aussi comment, à travers les réflexions, les sentiments du narrateur, la musique (le Septuor de Vinteuil, désigné comme son chef-d’œuvre mais aussi la création musicale de façon plus générale) donne accès à un autre monde, le monde de l’art, autre chose « que le néant que j’avais trouvé dans tous les plaisirs et dans l’amour » dit le narrateur. « Le vrai bain de jouvence, le vrai paysage nouveau, ce n’est pas d’aller dans un pays que nous ne connaissons pas, c’est de laisser venir à nous une nouvelle musique, » écrivait aussi Proust dans le Carnet 3. C’est notamment par la musique de Vinteuil que le narrateur sent qu’il peut puiser la force pour écrire ce roman auquel il songe depuis si longtemps.

Gérard Kaiser lance donc de vraies pistes pour réfléchir plus longuement à ce thème. Et si on écoute le disque ensuite et non avant de le lire, il n’est pas dit que l’on ne le découvrira pas avec une oreille plus littéraire, plus proustienne. Du reste, avant ou après, l’écoute de ce disque offre un grand moment de musique avec deux jeunes interprètes qui n’en sont cependant pas à leurs débuts. Outre les deux disques de Gabriel Tchalik seul, Dania et Gabriel ont déjà enregistré un disque (Europe 1920, Evidence Classics ) et se sont produits dans des festivals et lieux prestigieux en France et en Europe notamment en quatuor et quintette avec les autres membres de leur fratrie (Louise au violon, Sarah à l’alto et Marc Tchalik au violoncelle).

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César Franck

Le programme débute par la célèbre Sonate en la majeur de César Franck qui est certainement l’une des œuvres qui évoquent le mieux l’atmosphère musicale de La Recherche. Le premier mouvement notamment offre au violon une partition mélancolique et impressionniste et au piano des élans passionnés alternant avec des passages plus aériens. Ce dialogue entre les deux instruments, que les frères Tchalik tiennent du début à la fin, est la base sur laquelle repose toute cette Sonate. Si l’un des instruments domine ou s’ils semblent jouer chacun de leur côté, c’est tout l’équilibre et l’esprit de l’œuvre qui sont perdus (par exemple, le piano pourrait écraser le violon dans l’Allegro, dans les passages les plus exaltés où l’on retrouve des intonations romantiques). Parfois dissemblables et parfois à l’unisson dans les sentiments exprimés, le violon et le piano doivent tenir en tout cas une place égale. Peut-être parce qu’ils sont frères, parce qu’ils ont l’habitude de partager la musique depuis l’enfance, Gabriel et Dania font corps l’un avec l’autre et proposent une magnifique interprétation comme par exemple celle donnée par Renaud Capuçon et Khatia Buniatishvili il y a quelques années. J’ai trouvé que le Recitativo-fantasia était le mouvement le plus réussi dans cette communion musicale des frères Tchalik. Même dans ces triolets à jouer legatissimo et pianissimo, reprenant le motif initial, le piano se fait admirablement bien entendre alors qu’il pourrait ne tenir alors qu’un rôle d’accompagnement.

 

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Reynaldo Hahn

Pour un disque autour de Proust, il n’était pas possible de ne pas mettre au programme Reynaldo Hahn qui fut l’ami le plus intime de Proust depuis sa jeunesse jusqu’à sa mort en 1922. Composée en 1927, cette Sonate en do majeur résume bien tout l’art à la fois moderne et classique de Reynaldo Hahn. Le premier mouvement est simple, chantant et très classique, le troisième, plus lent, est imprégné aussi de réminiscences romantiques : on pourrait croire que ces deux mouvements sont bien antérieurs à Franck. Au contraire, le second mouvement, intitulé « Véloc 12 CV, 8 cyl., 5000 tours » est résolument moderne mais aussi plein d’humour. On sent que Gabriel et Dania Tchalik ont adhéré à l’esprit du compositeur et s’amusent à faire avancer la voiture de Reynaldo Hahn. Gabriel Tchalik déploie toutes les possibilités offertes au violon pour évoquer les bruits de moteur.

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Gabriel et Dania Tchalik photo de Claire Douieb

Le disque s’achève sur la Sonate n°1 opus 75 de Saint-Saëns, composée en 1885, l’un des modèles supposés pour la Sonate de Vinteuil. Elle donne aussi l’occasion aux musiciens, notamment à Gabriel Tchalik de mettre en évidence sa virtuosité sans tomber dans le spectaculaire. Les deux musiciens restent en effet naturels et lyriques. On finit quand même un peu avec un morceau de bravoure, une façon traditionnelle de terminer un concert. Nul doute que les Verdurin auraient apprécié ce choix. Applaudissons donc au côté d’Odette, de Swann, du docteur Cottard et du pauvre Saniette, les hôtes habituels des Verdurin…

Le Violon de Proust par Gabriel Tchalik au violon et Dania Tchalik au piano, chez Evidence Classics, le teaser du disque  et le site de Gabriel Tchalik

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Tradition française

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©Maria-Helena Buckley BR

Armance Quéro et Joseph Birnbaum font partie de la toute nouvelle génération de chambriste. Armance Quéro appartient au trio à cordes Les Equilibres et a déjà sorti un disque avec cette formation. Joseph Birnbaum vient d’obtenir un prix de piano au Conservatoire de Paris. S’il se perfectionne au clavier, il n’a pas délaissé le violon dont il joue également… une double pratique qui lui donne naturellement de grandes dispositions pour la musique de chambre. La réussite du premier disque de ce duo, avec un choix original et significatif, est une incitation à les suivre.

Le titre Jeux à la française laisse entendre qu’au-delà des spécificités de chacun, les quatre compositeurs français interprétés ici sont héritiers d’une certaine tradition musicale, que revendiquait d’ailleurs Debussy. Tradition qu’incarnent aussi Widor et Vierne, le premier ayant été l’un des maîtres du second. Le mot « jeux » est aussi une façon de rappeler que trois des compositeurs ont été ou sont de grands organistes et nul doute que Thierry Escaich, né en 1965, joue aussi sur les pas de Widor et Vierne.

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©Maria-Helena Buckley BR

Louis Vierne, né en 1870, a été l’un des grands organistes de Notre-Dame de Paris. Elève et ami de Charles Widor, il a essentiellement composé pour orgue. Il n’a écrit que huit œuvres pour musique de chambre. La Sonate interprétée ici se situe à mi-chemin de son parcours et date de 1911. On y retrouve des tonalités qui rappellent Fauré. Le molto largamento est une belle partie lyrique et impressionniste dans laquelle le violoncelle joue une partition pleine de gravité accompagné doucement, parfois de façon cristalline par le piano. Le troisième mouvement a des allures de course poursuite entre le piano et le violoncelle et met particulièrement en évidence la connivence entre Armance Quéro et Joseph Birnbaum, des amis de longue date.

Charles Widor, né en 1844 et mort en 1937, traverse près d’un siècle de musique. Célèbre comme organiste, mais aussi pour sa musique de chambre et symphonique, il a cherché à se détacher des modèles allemands pour concevoir une musique à la française. C’est aussi tout le projet de Debussy qui lutte contre la suprématie allemande et a voulu non seulement créer une musique française mais aussi rendre hommage aux grands aînés comme Couperin et Rameau. Le voisinage entre Widor et Debussy a tout son sens, ce sont deux maillons de la chaîne, deux acteurs de ces jeux à la française.

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Charles Widor

L’œuvre de Widor a été composée en 1875. Je ne la connaissais pas et c’est pour moi et peut-être pour d’autres une belle découverte. Certes, Charles Widor n’a pas révolutionné la musique mais ce morceau témoigne d’une réelle sensibilité, d’un don de composition et d’une vraie personnalité. Dans le premier morceau, le violoncelle semble littéralement chanter. On dirait une voix de femme un peu grave, douce, sensuelle. Comme si le violoncelle était une contralto et on a vite fait d’imaginer Armance Quéro en cantatrice. Dans ces trois œuvres, le violoncelle est le roi, le piano étant davantage un accompagnement qu’un autre instrument jouant en duo. C’est particulièrement sensible par rapport à la place plus importante que Vierne et Debussy donnent au clavier. Cela ne signifie pas que chez Widor le piano soit moins intéressant… c’est tout un art de savoir mettre en valeur l’autre et Joseph Birnbaum y réussit fort bien. Le deuxième morceau, vivace appassionato, est rythmé, entraînant comme une danse populaire. Le piano qui se fait discret a cependant le mot de la fin, ponctuant de façon résolue ce morceau. Quant à la dernière pièce, andante, elle offre peut-être moins de richesse mélodique mais de beaux passages langoureux.

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Claude Debussy

La Sonate de Debussy, écrite en 1915, fait partie de ses dernières grandes œuvres alors que le compositeur souffre de plus en plus du cancer qui le ronge depuis plus de cinq ans et qui l’emportera en mars 1918. Dans cette Sonate, les trois mouvements attendus sont devenus Prologue, Sérénade et Finale. Cette Sonate bouscule le genre, dans son fond et sa forme et nous fait entrer dans la modernité. Et pourtant, ce qui frappe au début du Prologue c’est ce mélange d’époque purement classique et de moderne, une ligne mélodique simple, rigoureuse à la manière d’un Bach et en même temps épurée comme une œuvre abstraite. La Sérénade rappelle l’influence des musiques espagnoles sur Debussy dans la dernière partie de sa vie. Ce mouvement nous transporte vers le sud avec parfois un violoncelle qui devient guitare et un piano qui semble jouer une partition rythmée comme du flamenco. Mais cette sensualité a aussi quelque chose de mélancolique, presque inquiétante parfois. Le Finale au contraire débute dans un élan joyeux pour ensuite nous offrir un tableau musical impressionniste.

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Thierry Escaich. Photo de Sébastien Erome

Le Nocturne de Thierry Escaich date de 1997. C’est l’œuvre la plus sombre, la plus tourmentée, la plus moderne aussi bien sûr. A l’aube du 21e siècle, on pouvait imaginer que nous entrions dans une nouvelle ère plus calme, plus confortable avec tous ces progrès technologiques. Le mois de septembre 2001, comme un prélude tragique, allait vite nous faire déchanter. La composition de Thierry Escaich peut ainsi apparaître comme prémonitoire. Les deux dernières minutes semblent sonner le glas de nos espérances avec ces accords au piano puissants, graves, qui envahissent tout l’espace sonore ne laissant plus au violoncelle qu’une note ultime à la dernière mesure. Ecouter ce Nocturne, c’est un peu comme lire Cioran, on se dit que c’est décidément trop pessimiste tout en pensant que l’artiste n’est que dans la clairvoyance. Et cette clairvoyance ne nous fait que mieux apprécier les beautés qui s’offrent à nous, celles du jour que nous vivons, celles de la musique, des beaux-arts, de la littérature…

 

Jeux à la française avec Armance Quéro au violoncelle et Joseph Birnbaum au piano, chez Etcetera (www.etcetera-records.com)

Le 2 décembre prochain, le duo participera à l’émission Génération jeunes interprètes sur France Musique

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Pablo Casals : liberté, fraternité et musique

 

 

240-Festival-Pablo-Casals-2017_focus_events« La musique chasse la haine chez ceux qui sont sans amour. Elle donne la paix à ceux qui sont sans repos, elle console ceux qui pleurent. » On peut lire cette phrase de Pablo Casals dans la présentation du festival qui porte son nom et qui se déroule à Prades depuis 1950.

Pablo Casals fait partie de ces musiciens du XXe siècle comme Rostropovitch par exemple qui ont été aussi des hommes engagés en faveur de la liberté et de la démocratie, payant leur engagement par l’exil ou le retrait. Alors qu’il mène une grande carrière internationale, Pablo Casals refuse à partir de 1933 de jouer en Allemagne tant que le pays ne sera pas libéré de son dictateur. Entre 1936 et 1938, il multiplie les concerts de bienfaisance pour les victimes de la guerre civile qui touche son pays avant fin janvier 1939 de quitter Barcelone alors occupé par Franco. Il s’installe alors à Prades et cesse de se produire. Un silence symbolique pour l’Espagne qui le reconnaissait comme son plus grand violoncelliste et le reste du monde tant la place de Pablo Casals au sein du monde musical était importante.

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Mariona Camats (Kronberg Academy – Lutz Sternstein)

Le festival de Prades est peut-être le seul festival de musique à avoir une origine aussi politique puisqu’il est lié à l’acte de résistance de Casals tout en célébrant la gloire d’un grand maître ancien : Bach dont on célébrait en 1950 les 200 ans de la mort. Le festival depuis a pris de l’ampleur et se développe à Prades, à l’église Saint-Pierre où tout commença mais aussi ses proches environs dans des lieux exceptionnels tels que l’abbaye Saint-Michel de Cuxa à Codalet, lieu principal du festival, le prieuré de Serrabonne, l’abbaye Saint-Martin du Canigou ou encore l’église de Villefranche de Conflent et le grand hôtel de Molitg. Entre le 24 juillet et le 13 août une quarantaine de concerts sont programmés avec plus d’une cinquantaine de musiciens dont cinq violoncellistes (François Salque, Frans Helmerson, Mariona Camats, David Cohen et Ivan Monighetti). Tout le programme est présenté sur le site Internet du festival.

Les lieux qui ont accueilli Casals résonnent ainsi de musique pendant ces trois semaines… à des horaires habituels de concert mais aussi à des moments inattendus mais non moins propices à l’écoute comme à l’heure où le soleil se lève avec le 30 juillet un concert prévu à 6h du matin au sommet du Canigou. Ou comment la nature – la naissance à la fois ordinaire et poétique d’un nouveau jour – se trouve sublimée, célébrée par l’art musical. Un programme matinal choisi avec soin entre Haydn et sa symphonie Le Matin, Schubert et le compositeur hongrois Ferenc Farkas avec de joyeux « airs et danses antiques » ainsi que Le Chant des oiseaux de Casals d’après un air populaire catalan que le violoncelliste joua notamment aux Nations Unies lorsqu’il reçut la Médaille de la Paix en 1971. Un chant mélancolique et profond qui incite au recueillement, une autre façon d’accueillir le jour nouveau. En écrivant ce billet, je pense à ce 14 juillet 2017 durant lequel, à l’heure du feu d’artifice, Nice va retentir non de fusées de feux d’artifice mais de musique avec l’orchestre philharmonique de la ville et son chœur de l’opéra en hommage aux victimes de l’attentat sur la promenade des Anglais, l’an dernier. La musique n’est-elle pas l’art qui console le mieux ? Qui permet avec sept petites notes de partager la tristesse et l’espoir ? La citation de Casals qui ouvre mon billet est à la fois le message d’un humaniste idéaliste et une phrase parfaitement juste.

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Grottes des Canalettes

Et pour rester dans cette harmonie entre nature et art, ce 30 juillet verra aussi l’heure de midi et le soir célébrés en musique avec un concert à l’heure du déjeuner dont la symphonie Le Midi de Haydn au Casino de Vernet-les-Bains et un autre dans les grottes des Canalettes à l’arrivée de la nuit où la symphonie Le Soir sera suivie d’un programme éclectique avec Jolivet, Barber, Bério et Mozart. Entre les 2148 mètres d’altitude du mont Canigou et les grottes, ce sera l’occasion d’écouter autrement, tant ces acoustiques « extraordinaires » nous font percevoir des œuvres, même bien connues, tout à fait différemment.

Fondé par un musicien résistant qui avait choisi le silence, ce festival garde les marques de cet engagement sans s’interdire l’humour comme avec ce « forfait beautés » proposé au grand hôtel de Molitg avec entre autres la sonate « La Superbe » de Couperin. Le concert musique-cinéma avec des morceaux joués dans Titanic, Rabbi Jacob ou encore La Liste de Schindler et le concert pour les enfants avec le classique Carnaval des animaux rappellent que la plupart des festivals de musique classique ont vocation à s’adresser à tous les publics, même à ceux à qui la musique classique fait peur ou qui croient qu’elle n’est pas faite pour eux. Certes, en dépit de ces initiatives que je ne manque jamais de souligner dans les festivals dont je parle car elles me semblent importantes, il reste une foule de gens qui ne passeront pas la porte. Mais il suffit que quelques personnes, notamment des oreilles d’enfants, soient conquises à chaque fois pour dire que le pari est réussi.

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Michel Lethiec ©Josep Molina

Pablo Casals avait à cœur de transmettre et de soutenir les jeunes musiciens (comme lui avait été soutenu dans ses débuts notamment par Albéniz et Granados) à travers les leçons qu’il donnait. Le directeur artistique et clarinettiste Michel Lethiec s’inscrit dans cet esprit en offrant aux jeunes solistes l’occasion de jouer. On pourra notamment entendre cette année Szymon Nehring, Polonais de 22 ans, lauréat du prix du public au prestigieux concours Chopin et le Quatuor Arod qui depuis sa création en 2013 multiplie les concerts en France et à l’étranger. Cette année encore dans l’église de Catllar seront présentées les huit révélations classiques de l’Adami qui se produiront dans le cadre d’une grande soirée. Le pianiste Tanguy de Williencourt, une des révélations 2016, revient quant à lui pour un récital avec notamment des transcriptions de Tannhäuser par Liszt et six Préludes de Debussy.

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Le quatuor Arod ©Verena Chen

Ce festival se place donc résolument dans le présent et l’avenir en permettant à de nouveaux interprètes de se faire connaître, à des compositeurs actuels d’être joués tels que l’Argentin Osvaldo Golijov et Thierry Escaich mais suscite aussi directement des œuvres à travers un concours international de composition de pièces pour musique de chambre… avec violoncelle obligatoire ! Ce concours qui a lieu un an sur deux depuis 2005 fêtera donc sa septième édition. Le compositeur choisi se verra commander une seconde œuvre pour musique de chambre qui sera interprétée l’an prochain.

A l’approche des 40 ans de la mort de son fondateur, le festival de Prades reste plus que jamais un hymne à la vie, à la jeunesse et à la création à travers cet art si sensoriel et spirituel qu’est la musique. Un art qui n’a rien de pauvre, n’en déplaise au Catalan Salvador Dalí ! Pour ultime preuve ? Cette séance d’improvisation par les solistes de festival qui se déroulera le 31 juillet au musée d’art moderne de Céret, devant des tableaux de Dalí.

 

Festival Pablo Casals du 24 juillet au 13 août 2017

http://prades-festival-casals.com

 

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