L’âme vibrante du violon

 

En est-il des festivals comme des romans ? La première édition, comme le premier roman, bénéficie de l’attrait que procure la nouveauté. Le second roman est toujours plus difficile à lancer : l’auteur doit à la fois faire ses preuves, montrer qu’il a mûri et se renouveler. C’est aussi ce qu’on attend d’un festival.

 

Anton Martynov et Michael Guttman

A. Martynov et M. Guttman

J’avais parlé il y a un an du premier Printemps du Violon qui se déroulait dans le VIIe arrondissement à Paris. J’étais curieuse de savoir quel serait le programme de la seconde édition qui débute le 21 mars prochain (avec à la direction artistique toujours Anton Martynov rejoint par Michaël Guttman). Je ne suis pas déçue. Le programme reste à la fois fidèle à son parrain (Bach et la musique baroque) tout en s’ouvrant à d’autres compositeurs, d’autres styles afin de montrer combien le répertoire du violon est étendu. Après le jazz en 2016, on pourra ainsi entendre entre autres des chansons pour violoncelle et piano de Manuel de Falla et des œuvres de Piazzola, Gardel et autres auteurs de tango… Un petit voyage en Argentine programmé évidemment à la Maison de l’Amérique latine.

 

La Suisse est cette année mise à l’honneur avec notamment un concert réunissant cinq de ses compositeurs : Joachim Raff, Othmar Schoeck, Ernest Bloch, Jean-Luc Darbellay, sans oublier Arthur Honegger. Un film suivi d’un petit concert permettra aussi de découvrir la carrière du compositeur genevois Pierre Wissmer et une conférence musicale sera consacrée à l’écrivain et mélomane Robert Walser. L’orchestre suisse, le Menuhin Academy Soloists dirigé par Oleg Kaskiv participera, quant à lui, à deux concerts dont une soirée hommage au chef d’orchestre bâlois Paul Sacher.

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Paul Sacher

La nouvelle génération de violonistes, toute nationalité confondue, retrouvera comme en 2016 son rendez-vous avec la remise du prix Ivry Gitlis et un grand concert au programme surprise où jeunes et aînés joueront ensemble avec parmi eux Ivry Giltis bien sûr mais aussi Laurent Korcia qui excelle aussi bien dans Paganini et Bartók que dans le jazz et la musique tzigane.

Le Printemps du Violon, à l’instar de beaucoup de festivals de musique classique, cherche aussi à s’adresser au jeune public. Nous retrouverons donc comme lors de la première édition un concert pédagogique pour les scolaires, un concert pour les familles avec notamment quelques airs venus de Suisse, sans oublier l’atelier de lutherie accessible gratuitement. A un moment où le sujet de l’éducation fait l’objet de débats, de promesses électorales dont on ignore à quoi elles aboutiront, on se dit que les initiatives privées pour éduquer, initier les enfants sont toutes les bienvenues. Former leurs oreilles, leur sensibilité à la musique, leur montrer concrètement les instruments est une façon de les ouvrir au monde, à la beauté et même si beaucoup d’enfants ne deviendront pas des musiciens, ces expériences auront participé à leur développement intellectuel et artistique et leur serviront dans leur vie d’adulte.

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Boîte au violon de Suzanne Valadon

Mais la nouveauté par rapport à la première édition est la façon dont ce festival s’ouvre aux autres disciplines artistiques, engageant, à travers le violon, un dialogue avec d’autres arts, ici les arts plastiques et visuels et la littérature. Une conférence proposée par Michael Krethlow aura ainsi pour thème le violon en peinture au fil des siècles et une exposition à la mairie du VIIe arrondissement déclinera cet instrument en peinture, photos, vidéos et performances. Quant à la littérature, elle s’invite à travers la conférence sur Robert Walser et surtout, l’un des temps forts du festival, la création d’une pièce de théâtre. Intitulée Confessions d’un violon, cette pièce a été écrite et sera interprétée par Audrey Guttman et mise en scène par Emmanuelle Kaltcheva-Djaima, spécialement pour le festival.

affiche confessions d'un violonJe me suis intéressée à la façon dont la pièce avait été élaborée, à la façon dont Audrey Guttman avait fait d’un instrument de musique un sujet de texte théâtral. Ne pas jouer de cet instrument pouvait de prime abord être un handicap, que l’auteur, comme elle l’explique, voulut d’abord compenser en se documentant beaucoup sur la lutherie, l’histoire de violon, en interrogeant des violonistes sur leur pratique. Mais, elle s’est aperçue que tout ce savoir ne la menait nulle part ou du moins pas à un texte satisfaisant. Et elle a compris alors que ce qui était un handicap était plutôt une chance : n’étant pas violoniste, elle pouvait avoir un regard plus frais et plus libre sur cet instrument. Elle était aussi plus à même de s’adresser à tous les publics, notamment ceux qui ne sont pas musiciens en manipulant le violon comme bon lui semble. Elle est revenue aussi à son enfance, bercée par le violon. Pour un petit enfant, tout ce qui l’entoure est animé. Pour l’amuser on fait parler un jouet, un objet et le tout-petit croit que celui-ci parle, vit. Et puis, un jour, nous faisons la différence entre les êtres vivants et les choses inanimées (ou qui ne s’animent que par l’action humaine). Audrey Guttman a peut-être cherché à retrouver au fond d’elle ce moment où elle croyait que les objets étaient animés. En tout cas, ses souvenirs de petite fille ont participé à l’élaboration de sa pièce, elle s’est notamment rappelée avoir passé son « enfance à danser autour de [s]on père qui jouait du violon ».

Dans sa pièce, le violon est un personnage, le personnage dont elle se fait l’interprète. Le violon n’est pas ici le faire-valoir du musicien et du compositeur, il est lui-même en tant qu’objet devenant âme avec une histoire, des sentiments. Bien sûr, comme tout écrivain, Audrey Guttman a mis beaucoup d’elle-même dans son héros : des sentiments, des sensations, des souvenirs mais aussi de l’imagination pour faire monologuer l’instrument. Emmanuelle Kaltcheva-Djaima, quant à elle, est violoniste et elle a travaillé en étroite relaPDV_2017_Affichetion avec l’auteur, le texte se déployant en même temps que se faisait la mise en scène. Un duo complémentaire pour donner corps et âme au violon. Et finalement, n’est-ce pas plus largement l’esprit de ce festival : laisser chanter librement et joyeusement le violon ?

Deuxième Printemps du Violon du 21 au 31 mars dans différentes salles du VIIe arrondissement.

Programme complet et réservation sur https://www.leprintempsduviolon.com

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Michel Houellebecq, homme pot-au-feu ?

1540-1L’univers de Houellebecq est assimilé à la misère sexuelle (la solitude de l’homme qui a recours aux relations tarifées ou se contente de liaisons sans avenir, mal assorties), à la malbouffe et à la nourriture industrielle (la solitude de l’homme qui mange devant sa télé une pizza livrée dans l’heure ou réchauffe une barquette micro-ondable), à l’absence de repères (la solitude de l’homme qui semble n’avoir jamais eu de famille).

Les romans de Houellebecq sont comme un long portrait de l’homme occidental depuis le milieu des années 1980 à aujourd’hui. De l’homme qui essaye d’imaginer comment il pourrait être heureux ou tout au moins comment il pourrait se délivrer des frustrations et vivre de manière (assez) satisfaisante. Dans Extension du domaine de la lutte, Tisserand se compare à une cuisse de poulet en barquette (que pas une femme ne veut déguster). Michel dans Les Particules élémentaires imagine un avenir où il n’y aura plus de famille, de relations hommes femmes mais seulement des êtres qui se reproduisent pas clonage (utopie décrite dans La Possibilité d’une île). Dans ce monde nouveau, les plaisirs (et souffrances) de la chair/chère auront disparu, les néohumains s’alimentant avec des pilules. Deux exemples qui montrent combien le sexe et la nourriture sont liés.

Michel houellebecq par Manuel-Lagos-Cid

Michel Houellebecq par Manuel Lagos-Cid

Même ceux qui n’ont pas lu ou peu lu Houellebecq ont généralement une idée sur l’écrivain ou l’homme : ils s’appuient sur les médias et les scandales provoqués par la parution de chacun de ses romans. Entre pornographie, tourisme sexuel et islamophobie Houellebecq sent le soufre.

Mais grâce à Jean-Marc Quaranta nous découvrons aussi que Houellebecq sent le pot-au-feu, la croustade landaise ou encore les beignets de courgette et le risotto aux fruits de mer ! Maître de conférences à l’université d’Aix-Marseille, ce chercheur, spécialiste de Proust, a relu tous les romans de Houellebecq en y étudiant la place et le rôle de la cuisine (les moments des repas et ce que mangent les personnages). Statistique : pas moins de deux cents plats cités. Au-delà de ce chiffre qui est tout de même significatif, il y a le choix des plats, ce qu’ils peuvent symboliser et le contexte dans lesquels ils sont mangés (et parfois préparés).

Jean-Marc Quaranta

Jean-Marc Quaranta

En plus d’être chercheur, l’auteur est aussi un cuisinier amateur qui donne les recettes de soixante-seize plats cités dans les six romans. Cet essai littéraire est donc aussi un authentique livre de cuisine. Ce qui peut sembler une idée originale et amusante est aussi une façon d’appréhender concrètement son sujet : « en faisant les plats, explique l’auteur, on se rend compte de la cohérence de la cuisine de Houellebecq, on découvre les échos qui existent entre les plats. Réaliser les recettes permet de lire à livre (de cuisine) ouvert les fables culinaires que Houellebecq semble avoir glissées dans les menus de ses personnages… »

En donnant les recettes, c’est-à-dire en introduisant des éléments qui n’appartiennent pas au registre de l’essai, Jean-Marc Quarante bouscule le genre. Il le bouscule aussi en s’exprimant aussi parfois à la première personne, montrant ainsi que derrière l’universitaire, il y a toujours un individu, un lecteur avec sa subjectivité, avec sa vie qui influence forcément même ponctuellement sa pensée. Cette façon plus personnelle de s’exprimer sans négliger le sérieux des propos est une tendance actuelle qui j’espère est appelée à se développer. J’en avais déjà parlé dans mes billets sur Ivan Jablonka et Michel Erman.

Jean-Marc Quaranta revient d’abord sur le terrain houellebecquien attendu : la malbouffe. Cette malbouffe renvoie à la solitude, à l’absence de repères, au vide affectif qui entraîne des troubles alimentaires comme la boulimie de Bruno dans Les Particules. Mais la malbouffe rend d’autant plus importants les moments où les personnages de Houellebecq font un vrai repas. Jean-Marc Quaranta montre tout au long de son livre que la nourriture est chez lui lié au bonheur de l’enfance et au bonheur amoureux. Deux éléments qui ont aussi leur place dans ses romans.

10264635Bruno et Michel dans Les Particules se rappellent avec nostalgie des plats que leur grand-mère respective leur préparait. Bruno retrouve un appétit de vivre sain avec Christiane qui enchante ses sens par son corps mais aussi par la cuisine qu’elle fait pour lui ou à travers les dîners qu’ils partagent au restaurant. Michel Houellebecq, le personnage de La Carte et le Territoire, sort de sa dépression et de ses mauvaises habitudes alimentaires (la charcuterie) en s’installant dans la maison dans laquelle il a vécu enfant avec sa grand-mère. Il reçoit Jed Martin dans cette maison et lui prépare un pot-au-feu. De même Michel dans Plateforme se met à cuisiner quand il vit une vraie relation amoureuse avec Valérie et jouit d’un authentique repas de famille chez les parents de cette dernière. Jean-Marc Quaranta étudie avec précision les relations entre les personnages et entre les personnages et la société et leur application dans le domaine de la nourriture. Chaque argument est étayé de citations des romans de Houellebecq mais aussi de recettes comme la confiture qui accompagne les ébats de Michel et Valérie, la selle d’agneau que prépare la mère de Valérie pour sa fille et Michel. Ce Michel « ramené à la vie par Valérie, sa sexualité et la cuisine, (…) ne s’identifie plus à ces animaux destinés à l’abattoir » . Ou encore la choucroute et les rollmops qui jalonnent le récit confession et salvateur que Bruno fait à une Christiane à l’écoute dans un restaurant des Halles. Des plats classiques finalement rassurants parce qu’ils sentent bon les traditions.

boutiqueJean-Marc Quaranta explique également que la nourriture renvoie tout autant aux faux terroirs dont use et abuse l’agroalimentaire qu’au véritable terroir plus discret mais bien ancré dans la mémoire du ventre. Car Houellebecq nostalgique du monde d’avant 68 est donc aussi nostalgique des charcutiers-traiteurs de centre-ville, des cahiers de recettes qu’on se passait de mère en fille… Jean-Marc Quaranta analyse ainsi la fête des terroirs organisée par Jean-Pierre Pernaut dans La Carte et le Territoire en montrant que le véritable terroir en est absent. Celui-ci trouve refuge dans le village de Souppes où Jed Martin se rend à l’invitation de Michel Houellebecq.

Philippe harel et Jose-Garcia-dans-Extension du domaine de la lutte, film de P. Harel

Philippe harel et Jose-Garcia-dans-Extension du domaine de la lutte, film de P. Harel

Enfin, la nourriture décrite chez Houellebecq nous rappelle que nous vivons dans un monde où les cuisines n’ont pas de frontières pour le pire mais aussi le meilleur. Si les plats étrangers sont parfois des façons de distraire la solitude des héros qui ont l’impression de voyager et d’ajouter un peu de saveur à leur dîner plateau télé, ces plats montrent qu’en dehors des conflits idéologiques, économiques et religieux, les cuisines se parlent entre elles et même se ressemblent. Tisserand et le narrateur d’Extension vont au Flunch et Tisserand choisit un couscous. Le restaurant irlandais où Houellebecq et Jed Martin se rendent dans La Carte et le Territoire propose aussi des plats pakistanais du fait des origines du cuisinier. Avec pertinence et malice, Jean-Marc Quaranta explique également que notre traditionnelle souris d’agneau est la sœur du tagine (la façon de faire cuire la viande est la même), deux plats que François, le héros de Soumission mange à deux moments bien précis du roman (le premier dans un élan de « résistance », le second dans un élan de soumission ou tout au moins d’accommodement). De même la croustade landaise  utilise de la pâte phyllo comme les pâtisseries orientales et le couscous et le pot-au-feu mélangent tous deux légumes et viandes cuits dans beaucoup d’eau.

Pour se convaincre des similitudes entre les cuisines du monde, retrouver des goûts de l’enfance ou bien concocter et partager un repas avec les amis, la famille ou l’être aimé, il ne reste plus au lecteur qu’à se mettre à son tour aux fourneaux. Et s’il voit des visages faire la grimace lorsqu’il annoncera qu’il a préparé un dîner inspiré de Houellebecq avec du céleri rémoulade en entrée, il pourra toujours citer les pages gourmandes que Jean-Marc Quaranta consacre à ce sujet.

Houellebecq aux fourneaux de Jean-Marc Quaranta, éditions Plein jour

La Bellevilloise, halle aux oliviers

La Bellevilloise, halle aux oliviers

Un banquet houellebecquien sera aussi organisé dans le cadre du festival Paris en toutes lettres à la Bellevilloise le 16 novembre. La Bellevilloise proposera une carte spéciale composée uniquement de plats cités par Houellebecq. Jean-Marc Quaranta commentera le menu et évoquera la place de la nourriture chez l’auteur de Soumission. Il sera accompagné de Noam Morgensztern de la Comédie française qui lira des textes.

Infos et réservation  : http://www.labellevilloise.com/2016/11/banquet-houellebecquien/

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Musique romantique salle Gaveau

beethovenAvant la mise en ligne d’un nouveau billet, quelques mots sur le prochain concert de Maxence Pilchen dont j’ai déjà parlé sur ce blog tant sa façon personnelle et subtile d’interpréter Chopin m’a séduite. Le 9 novembre prochain, il reviendra salle Gaveau pour un voyage romantique depuis ses sources avec Beethoven et Schubert jusqu’à son apogée avec Mendelssohn et Chopin.

Maxence Pilchen interprétera l’une des plus belles sonates de Beethoven, la Waldstein  ainsi que l’Impromptu n° 2 op 90 de Schubert. Le récital se poursuivra avec Mendelssohn et ses 17 Variations sérieuses et la Grande Polonaise Brillante précédée d’un Andante Spianato op.22 de Chopin. Une oeuvre qui nous fait entendre un Chopin à la virtuose, fougeux quand il s’agit d’exalter son pays natal et toujours lyrique.

Toutes les informations sur http://www.sallegaveau.com/la-saison/1100/maxence-pilchen

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De Brahms au post-romantisme de Berg

record_thumbnail_7Brahms et Berg sur un même disque ? La réunion peut surprendre tant, au premier abord, ces deux compositeurs nous semblent différents et appartenir à des univers musicaux éloignés. La troisième (et dernière) sonate pour piano de Brahms qui voisine dans le dernier disque de Vincent Larderet avec celle de Berg ont cependant en commun d’être des œuvres de jeunesse puisque les musiciens ont moins de vingt-cinq ans lorsqu’ils les composent. N’est-il pas passionnant de « comparer » des œuvres entre elles sur ce critère qui en dit déjà long sur le talent naissant des compositeurs mais aussi sur les influences dans lesquelles ils baignent ? C’est en tout cas l’une des raisons avancées par Vincent Larderet dans la présentation de son album.

La sonate n°3 en fa mineur comprend cinq mouvements. Brahms offre avec cette longue et dernière sonate une sorte de condensé personnel de l’époque romantique (et même pré-romantique). L’andante espressivo rappelle en effet le Beethoven le plus tendre et le plus lyrique comme dans la Sonate au clair de lune. Brahms mérite bien d’être appelé le « successeur de Beethoven » mais sans nier cependant son génie particulier. Successeur ne veut pas dire imitateur.

Brahms en 1853

Brahms en 1853

Les mouvements plus rapides nous transportent avec exaltation dans l’univers purement romantique d’un Schumann dont Brahms a été si proche ou d’un Mendelssohn et d’un Liszt. Vincent Larderet rend avec virtuosité mais aussi sensibilité le caractère orchestral de cette grande sonate, notamment dans l’allegro maestoso. Dans le finale, allegro moderato ma rubato, il alterne avec grande souplesse les passages rythmés et les mesures plus mélodiques et douces, rendant à ce dernier mouvement toute sa force créative et juvénile.

En écoutant la sonate puis les Intermezzi opus 117, j’ai senti qu’il se détachait du jeu de Vincent Larderet une familiarité avec Brahms, l’impression vague et pourtant profonde qu’il y avait une intimité entre ce compositeur et lui. Vincent Larderet est un ancien élève de Bruno Leonardo Gelber, grand interprète de Brahms… ceci explique sans doute cela. Ce sixième disque personnel est donc probablement aussi pour le pianiste un hommage à l’un de ses maîtres et à sa propre jeunesse.

Entre les Intermezzi composés en 1892 et l’unique sonate de Berg composée en 1908-1909, il n’y a que 16 ans… ces trois pièces sont une façon pour Vincent Larderet de proposer comme il le dit une « transition » entre les deux sonates.

brahms1892cropCes 16 ans peuvent aussi symboliser l’écart entre deux époques qui ne s’opposent pas : la seconde prolonge plutôt l’autre en lui offrant d’autres perspectives, d’autres sonorités. Dans les Intermezzi, Brahms utilise pleinement la liberté qui lui est offerte avec cette forme de pièce. Agé de 59 ans, il lui reste cinq ans à vivre et il ne composera plus que quelques pièces (les dernières, opus 122, sont des préludes de choral pour orgue). Célèbre et célébré dans toute  l’Europe, il reste ce romantique lyrique qu’il a toujours été en y ajoutant peut-être une mélancolie plus grande comme dans le magnifique deuxième intermezzo, le plus connu des trois. Vincent Larderet interprète ces pièces avec subtilité dans les nuances et le touché, faisant ainsi entendre plusieurs voix, plusieurs sentiments qui se croisent et se mêlent dans ce que le pianiste considère comme « une sorte de testament pianistique ». Si beaucoup de mélancolie perce en effet dans ces trois pièces, j’y entends aussi une force, une exaltation semblable à celle de la sonate… peut-être le bonheur que procure la musique en dépit des souffrances, des fatigues, des regrets, des deuils… Ou bien peut-être est-ce la joie de Vincent Larderet lui-même ? ou les deux ?

Alban Berg

Alban Berg

Dernier chiffre…. Brahms et Berg ont 52 ans d’écart. Brahms est le dernier des romantiques alors que Berg fait partie de la génération qui incarne le renouveau artistique viennois avec la Seconde Ecole de Vienne à laquelle il appartient avec Schönberg et Webern. Au même moment émerge en peinture le mouvement de Sécession représenté par Klimt puis l’expressionnisme mais aussi des écrivains comme Hofmannsthal, Zweig, Roth.

L’unique sonate d’Alban Berg, « son chef-d’œuvre » d’après Theodor Adorno qui lui a consacré une analyse, ne comporte qu’un mouvement. Je disais plus haut que la Sonate de Berg ouvrait d’autres perspectives musicales mais en restant sur une forme finalement romantique : celle des contrastes, des variations de nuances et de tempo et de façon d’autant plus marquée qu’il n’y a justement qu’un mouvement. En cet unique mouvement, Berg ne traduit-il pas en sons ce qui fait la complexité de l’âme humaine ? Vincent Larderet n’est pas moins à l’aise dans Berg que dans Brahms. Il met dans Berg la même habileté à suivre la structure libre et maîtrisée de la Sonate qui apparaît comme une déclinaison presque infinie d’un même thème. L’interprète a cette souplesse pour passer par exemple d’une ligne mélodique simple à une « symphonie » d’accords, cette capacité à faire résonner le piano même dans les instants les plus lents, les plus épurés comme ici dans les dernières mesures. Je crois que sa longue fréquentation de Ravel notamment lui a permis de cultiver ces qualités pianistiques nécessaires.

Salué par la critique française et étrangère, lauréat de grands concours, distingué par le titre de Steinway Artist, Vincent Larderet a joué seul ou avec des ensembles et des orchestres sur de prestigieuses scènes comme le Kennedy Center de Washington, les salles Pleyel et Gaveau, le Toppan Hall de Tokyo et s’est produit dans le cadre de festivals tels la Roque d’Anthéron, la Folle Journée de Nantes ou encore l’Orpheum Music festival de Zurich.

affichepianobdInterprète au répertoire étendu, curieux et sensible, Vincent Larderet vient d’ajouter une corde à son arc en devenant directeur artistique du premier festival Piano au musée Würth, un établissement – installé à Erstein – dédié à la collection d’art contemporain du groupe Würth. Cet unique festival de piano en Alsace se déroulera sur deux week-ends du 28 octobre au 6 novembre 2016.

Au programme, récitals de piano, musique de chambre, master class et émissions de radio proposées par Accent 4. Des musiciens à la renommée internationale comme Vincent Larderet qui ouvrira les festivités, Philippe Cassard  ou encore Michel Dalberto, Lisa et Lara Erbès et Luis Fernando Perez, voisineront avec de jeunes talents et même avec des élèves de l’école municipale de musique d’Erstein. Une façon de rappeler que tout musicien a aussi été un enfant débutant et de relier la vie musicale de cette petite ville située près de Strasbourg à ce festival ambitieux.

Le programme cherche aussi à réunir mélomanes et simples curieux avec des œuvres variées et accessibles. Chopin, Beethoven, Schubert, Debussy, Ravel mais aussi Albéniz, Granados, Prokofiev, et une soirée lyrique avec la soprano Amélie Robins qui interprétera des airs de Mozart, Verdi, Strauss, Massenet ou encore Bernstein accompagnée par la pianiste Virginie Martineau.

Une programmation qui nous fera voyager du sud au nord de l’Europe, de la fin du XVIIIe siècle au début du XXe. L’auditorium du musée va plus que jamais chatoyer de musique.

 

Album Brahms Berg Piano Works de Vincent Larderet, ARS Produktion, sortie le 21 octobre 2016 www.vincentlarderet.com

 

Festival « Piano au Musée Würth » du 28 octobre au 6 novembre 2016

Toutes les informations et le programme sur

http://www.musee-wurth.fr/wp/index.php/festival-piano-au-musee/

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Un fugueur devenu écrivain

9782070130993_1_75Avant de lire Jean Genet Matricule 192.102 je ne savais pas grand-chose de l’écrivain. J’ai vu trois fois au théâtre Les Bonnes, la première alors que je devais être encore au lycée. Je n’ai jamais lu la pièce mais à chacune des représentations, j’ai été frappée par ce mélange de violence et de raffinement. Les quelques extraits d’autres textes de Genet que j’ai pu lire, un peu par hasard, m’ont toujours étonnée par leur beauté précieuse. Cela tranchait avec l’image que j’avais de l’écrivain : un enfant abandonné, un petit truand qui avait passé pas mal de temps en prison, un mauvais garçon ayant débarqué à Saint-Germain-des-Près dans le salon de Sartre et Beauvoir.

Je me souviens, il y a quelques années d’un numéro spécial du Magazine littéraire sur Genet. On commémorait les 30 ans de sa disparition. Le journal révélait des documents sur sa mère, publiant une reproduction de la lettre que la pauvre fille mère avait envoyée à l’Assistance publique pour leur demander de prendre soin de son bébé de sept mois parce qu’hélas elle n’était pas en mesure de subvenir à ses besoins, c’est-à-dire payer la nourrice qui le gardait pendant qu’elle travaillait.

503_Genet_lightLe mensuel reprenait des documents qui venaient de sortir dans un ouvrage intitulé Jean Genet Matricule 192.102 d’Albert Dichy et Pascal Fouché. Le journal révélait aussi que Camille Gabrielle Genet avait écrit plusieurs fois à l’Assistance publique pour avoir des nouvelles de son fils. Ces courriers montrent qu’elle avait un niveau scolaire tout à fait honorable, s’exprimant bien, sans fautes d’orthographe et surtout qu’elle avait aimé son enfant, qu’elle était inquiète pour lui (ainsi que pour son second fils, né trois ans plus tard et qu’elle sera obligée d’abandonner alors qu’il n’avait que quelques semaines, lequel est probablement mort peu après l’Assistance publique n’a jamais pu la renseigner sur le sort du nourrisson). L’existence de Camille Genet n’a pas été facile et on peut penser que la Grande Guerre l’a rendue encore plus compliquée. Elle est morte en 1919, à 30 ans, des suites sans doute de la grippe espagnole qui fit  des ravages en Europe. Elle était née à Lyon en 1888 dans une famille de quatre enfants d’un père manœuvre (déclaré « employé » à la naissance de Camille) et d’une couturière. Il n’existe aucune photo d’elle. Genet n’a pas su que sa mère était morte alors qu’il avait 9 ans. Il n’a jamais rien su d’elle, à part son deuxième prénom, Gabrielle. L’Assistance publique a toujours refusé de lui fournir des renseignements, renseignements qu’il a demandés notamment au moment où il a commencé à écrire, en 1941. Il aurait pu en savoir plus, enfin, aux débuts des années 1970 (à titre confidentiel et exceptionnel) mais il jugea que ces révélations arrivaient trop tard. Comme le disent Albert Dichy et Pascal Fouché, nous sommes plus renseignés sur la malheureuse que ne l’a été le principal intéressé. Cette petite remarque, au début du livre, m’a déjà arrêtée. Elle  permet de prendre la mesure du peu que savait Jean Genet de ses origines et, pour moi, de créer d’emblée une relation d’empathie avec lui.

Alligny_1905Un témoin, Lucie Wirtz, la marraine de Genet, elle-même pupille de l’Assistance publique et recueillie par les Régnier chez qui elle vivait encore à l’arrivée de Jean Genet bébé à Alligny-en-Morvan rapporte une conversation qu’elle a eue avec son filleul âgé de 9 ans environ et qu’elle n’a jamais oubliée : « “Il y a une chose que je n’arrive pas à comprendre, c’est pourquoi ma mère m’a abandonné.“ Vraiment il avait cette histoire à cœur ! Ça le tourmentait… Il me posait un tas de questions, sur ma mère, sur la façon dont moi-même j’avais été abandonnée… J’avais beau lui expliquer, lui dire qu’il fallait admettre cela, il ne voulait rien comprendre. Il en voulait à sa mère. Il n’admettait pas qu’elle ait pu faire une chose pareille. » Cet abandon en le tourmentant toute sa vie lui a servi aussi d’éléments (voire de déclencheur) pour écrire. Les auteurs rappellent notamment l’importance de la figure de Pietà dans Un captif amoureux, ultime livre de Genet.

S’il n’a jamais accepté d’avoir été abandonné (et de ne pas avoir d’explication), on peut pourtant dire que Genet a été un pupille chanceux. Albert Dichy et Pascal Fouché expliquent que beaucoup d’orphelins d’Ile-de-France étaient placés dans le Morvan et que sans être forcément maltraités, ils étaient garçons de ferme, domestiques. Genet fut aimé comme un fils par sa nourrice, Eugénie Régnier et son mari, Charles qui s’étaient déjà occupés d’autres pupilles en plus de leurs deux enfants alors adultes. Charles était menuisier et Eugénie tenait un bureau de tabac dans le village. Genet était libre d’étudier, de lire, de s’abandonner à sa nature rêveuse et solitaire. A la mort d’Eugénie en 1922, c’est sa fille qui devint la nourrice de Genet. Mais en dépit de ce cadre affectueux, on peut comprendre que Genet ne se soit pas remis de son abandon « inexpliqué » et qu’il n’ait pas considéré que sa nourrice remplaçait celle qui l’avait mis au monde.

genet-portraitCes lettres si simples, si sincères, si tristes de la mère de Genet, je ne les avais pas oubliées. En écrivant mon Petit éloge de l’héroïsme, j’ai pensé non à Genet mais aux poilus orphelins. Cendrars, entre autres, raconte que les soldats blessés ou à l’agonie, appelaient leur mère. J’ai essayé alors de me mettre à la place d’un soldat qui n’avait pas connu la sienne. Certes, il avait peut-être été élevé par une grand-mère, une tante, une nourrice désignée par l’Assistance publique (qui n’était pas toujours une mère de substitution entourant le pupille d’affection) mais il n’avait pas la pensée réconfortante de la mère pour l’accompagner dans la souffrance voire la mort. Je trouvais ces poilus orphelins encore plus héroïques parce que privés dans ces instants terribles d’une image maternelle rassurante, les renvoyant à des souvenirs de douceur, d’affection.

Mais revenons à Jean Genet qui, s’il a passé quelques années dans l’armée, notamment en Syrie et au Maroc, n’a jamais été dans des situations de grands dangers.

J’avais l’image d’un écrivain un peu truand. Or, dès l’enfance, c’était un être doux, docile, assez peureux ; c’est de cette façon que le décrivent bon nombre de gens qui l’ont connu. C’est aussi un rêveur qui préfère la lecture de romans, de récits d’aventures aux jeux avec les autres enfants. Jean Genet apparaît dès qu’il sait lire comme un être qui veut s’évader, qui croit qu’ailleurs ce sera mieux.  Ainsi, il se porte volontaire pour partir au Maroc  et en Syrie  dans l’espoir de trouver là une activité qui le dépayse, le tire de sa langueur et de ses frustrations.

cartes-postales-photos-Colonie-de-Mettray--Depart-pour-la-Promenade-METTRAY-37390-37-37152003-maxiAprès son certificat d’étude, il intègre l’école d’Alembert où il devait suivre une formation d’ouvrier typographe. Ses excellents résultats scolaires et son manque de goût pour les travaux de la ferme lui permettent d’échapper au sort de la plupart des assistés qui deviennent des domestiques ou des employés de ferme. Mais il s’enfuit vite de cette école pour gagner la Côte d’Azur, où il est récupéré par la police qui le remet entre les mains des antennes de l’Assistance publique d’où il s’échappe presque aussitôt. Quelques évasions plus tard, il est placé à Paris chez un musicien aveugle, René de Buxeuil, pour servir de secrétaire. Place dont il est renvoyé au bout de quelques mois après avoir utilisé de l’argent qui lui avait été confié pour une escapade dans une fête foraine. Il intègre une usine de verrerie d’où il s’échappe très vite. Après l’avoir fait examiner par des psychiatres l’Assistance publique finit par envoyer ce pupille jusqu’à sa majorité (21 ans) à la colonie agricole pénitentiaire de Mettray. Malgré la surveillance, il s’en échappe aussi et décide de faire son service en devançant l’appel. Il a 19 ans. Mais l’’armée, si elle le séduit un temps, finira aussi par l’ennuyer.

6597Il y a un côté répétitif dans cette trentaine d’années de jeunesse : à peine arrivé quelque part, Genet ne cherche qu’à s’en aller sans but précis ; à peine sorti de prison pour un larcin, il recommence à voler. Les auteurs passent vite sur toutes les étapes de sa jeunesse vagabonde ; même son voyage en Italie et en Europe de l’Est est rapidement traité, toujours essentiellement sous l’angle administratif : Genet, déserteur, muni de papiers falsifiés est de tout façon expulsé successivement de tous les pays dans lesquels il entre. De ce périple en Europe on sait qu’il a rencontré Lily Pringsheim chargée de le protéger par la Ligue des droits de l’homme (les autorités tchèques ne sachant que faire de ce Français l’ont remis à la Ligue) ainsi qu’Anne Bloch et sa mère à qui il donne des cours de français et avec lesquelles il correspondra. Les auteurs font aussi allusion à quelques passages du Journal du voleur ou à de lettres à Ibis, une jeune intellectuelle rencontrée à Paris mais ne donnent aucune information plus générale sur le contexte dans lequel vit Genet lors de ses multiples périples.

Après un premier engagement dans l’armée, il va vagabonder, se réengager puis déserter et se mettre à voler (activité à laquelle il se livrait déjà enfant) ce qui lui vaut chaque fois qu’il est pris en flagrant délit des peines de prison de quelques mois. Au rythme des fugues succède donc celui de ses douze condamnations pour vol. Les auteurs décrivent ses larcins (mouchoirs au Bazar de l’Hôtel de ville, coupons de tissu, livres chez Gibert…) en adoptant le ton des procès-verbaux. Ils citent aussi des courriers de l’Assistance publique le concernant, des lettres envoyées par Genet à cette administration et à l’administration militaire notamment pour réclamer les primes qui lui sont dues. Les auteurs citent également abondamment des procès-verbaux, les minutes des procès (reproduit en intégralité en annexe) ou encore les rapports de médecins et de psychiatres qui ont examiné Genet depuis l’enfance notamment celui du docteur Claude réalisé en 1943 à la demande du juge d’instruction alors que Genet est en prison. A ces documents s’ajoutent quelques extraits d’entretiens de Genet dans lesquels il revient sur des éléments de sa jeunesse. On se prend à lire tout cela aisément, d’un bout à l’autre avec grand intérêt, on suit Genet presque comme on pourrait suivre le parcours de n’importe quel autre enfant de l’Assistance (presque car les auteurs font quelques rapprochements entre des faits biographiques et ce qu’ils deviennent dans tel ou tel livre de l’écrivain mais sans se lancer dans des analyses littéraires).

Prison de la santé. Paris (XIVème arr.), vers 1930.

Prison de la santé. Paris (XIVème arr.), vers 1930.

Comment un ouvrage qui ne traite que de la pupille matricule 192.102, qui s’arrête au moment où Genet commence à publier, donc à sortir de l’anonymat et devenir pleinement écrivain, un ouvrage qui livre sans affect outre quelques témoignages individuels comme ceux des anciens camarades de classe de Genet, essentiellement des documents administratifs et quelques développements historiques et sociologiques sur la colonie de Mettray ou encore la gestion de l’Assistance publique au début du XXe siècle ; comment ce livre peut-il se lire sans ennui et même avec plaisir ?

C’est une question que je me suis posée par rapport à ma démarche personnelle de biographe. Par rapport aussi à des biographies que j’ai lues, certes très savantes mais assez ennuyeuses, dénuées d’empathie pour le sujet ou au contraire des essais dans lesquels les recherches et l’érudition laissaient place aussi à la voix plus personnelle de l’auteur (voir par exemple mes billets sur Jablonka et Erman ou encore cet essai lu récemment Houellebecq aux fourneaux dans lequel Jean-Marc Quaranta en analysant la place de la nourriture chez Houellebecq et la signification des plats cités dans les romans parle également de son rapport à la cuisine et aux recettes qu’il donne dans son livre, soulignant ainsi le côté affectif de la nourriture qu’il a décelé chez Houellebecq.)

Mystérieux Jean Genet matricule 192.102

Peut-être ce livre est-il passionnant parce que sous des apparences froides et objectives, il a un vrai pouvoir évocateur. En effet, il nous fait suivre le jeune Genet au plus près. Par exemple lors de sa première fugue à 14 ans, les auteurs nous livrent le procès-verbal établi à l’occasion avec des indications sur la taille de Genet, la forme de son menton, de son nez, de ses yeux, ses signes particuliers, les vêtements qu’il portait. Autant d’éléments matériels qui peuvent paraître du détail mais qui nous permettent de mentalement reconstituer la silhouette de l’adolescent. Plusieurs fois en lisant des minutes de procès pour lesquels les auteurs, par exemple, soulignent comment sont présentés Genet et ses origines (parfois il se retrouve avec un père, parfois son nom est mal orthographié ou on apprend qu’il est déclaré comme courtier ou ingénieur électricien) je m’imaginais Genet avec sa face de boxeur, sa face de garçon boudeur confronté aux adultes responsables de lui ou à ses juges.jean-genet (1)

Les auteurs ne nous noient pas non plus sous les informations extérieures (c’est à peine si on se rend compte que Genet vit à Paris sous l’Occupation par exemple) si bien que nous restons tout au long du livre avec Genet qui vagabonde avec son mystère en bandoulière tout en traînant un caddie entier de dossiers administratifs. Une forme de biographie inattendue et finalement prenante comme un roman.

 

Jean Genet matricule 192.102… d’Albert Dichy et Pascal Fouché, Gallimard, « Les Cahiers de la NRF »

 

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Fête de la musique avec bébé

170px-Wolfgang-amadeus-mozart_2Il y a quelques mois, à l’occasion du premier concert bébé salle Gaveau, France Musique consacrait un petit dossier à cette question : « la musique classique rend-elle les bébés plus intelligents ? » Si les dernières études ne prouvent pas la suprématie de la musique dite classique par rapport à d’autres musiques sur le développement cognitif du bébé, un accès à cette musique dès le plus jeune âge ne peut être que bénéfique. Alors que les tout-petits n’ont aucun a priori et reçoivent tout ce qu’on leur offre, la musique classique semble souvent malheureusement inaccessible à beaucoup d’adultes. Certes, il y a des œuvres difficiles, qui ne flattent pas d’emblée l’oreille, qui réclament d’avoir des connaissances pour vraiment les apprécier. Mais beaucoup d’œuvres peuvent parler à tous… finalement, la musique classique repose comme les autres musiques sur un nombre limité de notes (sept) mais avec un nombre de combinaisons et de rythmes quasi infini. Un musicien comme Mozart a eu le génie de trouver des combinaisons si parfaites qu’elles touchent à peu près tout être humain. Les bébés, qui n’ont qu’un petit nombre d’exemples de musique dans l’oreille tout en étant très réceptifs, seront sans doute naturellement plus sensibles aux mélodies de Mozart par l’harmonie qui s’en dégage qu’à des musiques plus dures.1540-1

Cette question de l’intelligence et de l’écoute musicale fait écho au livre que je lis actuellement Naître et grandir en musique consacré à la musicothérapie et l’éveil musical pour les bébés dès leur vie in utero. Je me suis plongée dans ce livre parce que j’aime la musique et suis soucieuse d’en faire écouter à mon fils depuis sa naissance (et même avant).

Naître et grandir en musique aborde donc la place et le rôle de la musique au cours des premiers mois et premières années de l’enfant mais aussi pendant la grossesse et l’accouchement. Il est divisé en dix parties découpées chacune en petites séquences. Certaines séquences sont informatives ou pratiques, par exemple sur les mouvements du fœtus en fonction de l’environnement sonore, les vertus de la musique chez les prématurés, ou encore l’haptonomie et les ateliers d’éveil sensoriel et musical. Mais l’essentiel du livre repose sur des expériences vécues, des témoignages de parents musiciens ou juste mélomanes, de sages-femmes, de professionnels de la petite-enfance ou encore de psychologues spécialisés. Autant de regards qui soulignent l’importance et la variété des manières d’accompagner le bébé en musique.

485_001Mais finissons-en déjà avec cette question de l’intelligence et de la musique que les auteurs, Jean-Marie Leau et Sophie Adriansen, traitent dès le premier chapitre. L’écoute en boucle pendant la grossesse puis dans les premiers mois de la vie de la Petite Musique de nuit par exemple ne va pas rendre l’enfant plus intelligent, plus précoce, en somme génial. Ce qui ne signifie pas que la musique soit sans bénéfice, bien au contraire. La preuve en est qu’on fait de la musique avec un bébé (et celui-ci en fait) depuis que l’homme est homme et si ce n’était pas bon, cette pratique aurait été abandonnée depuis des millénaires par simple bon sens. Ce livre, de façon tout à fait accessible apportent des éclairages d’ordre scientifique ou psychologique afin de mieux comprendre l’utilité de la musique et surtout comment on peut en tirer parti au mieux non pour faire de nos enfants des surdoués mais des êtres sensibles et bien dans leur tête… ce qui est tout de même l’une des clés du bonheur.

L’un des éléments importants de ce livre est le principe de plaisir, de bien-être lié à l’écoute. Au fond, la musique qui sera la plus bénéfique pour chaque bébé est celle que ses parents, ses poches lui font écouter parce qu’ils aiment telle ou telle musique et qu’ils ont envie de la partager avec leur jeune enfant. Je crois que le bébé est d’abord sensible à cet aspect-là : le partage, ce qu’on lui donne à écouter (comme le fait un peu plus tard, de lui faire goûter ce qu’on mange, de lui faire voir ce qu’on voit à notre hauteur, etc…). Un partage qui commence en réalité dès la vie in utero.

Ainsi-font-font-font_partitionLes auteurs reviennent sur des expériences scientifiques réalisées avec des femmes enceintes et livrent quelques témoignages de parents pour expliquer le rôle de la musique pendant la grossesse. Telle ou telle musique entendue souvent, entendue dans un moment de plaisir ou de relaxation pour la future mère sera reconnue ensuite par le bébé après sa naissance et aura un pouvoir positif sur lui (le distraire ou l’apaiser). Et apaiser un bébé n’est-elle pas l’une des tâches les plus difficiles ? Même avec un nourrisson plutôt calme, c’est l’activité essentielle des parents dans les premiers mois de la vie. Apaisement ne signifie pas silence absolu mais musique. Jean-Marie Leau et Sophie Adriansen abordent ainsi les liens entre la musique et le sommeil, le pouvoir apaisant d’une chanson rituelle, qu’elle soit diffusée par le moyen d’une boîte à musique ou mieux chantonnée par les parents. Outre le sommeil, au fils des mois, la musique, sous forme de chansons participe également au développement de la motricité. On comprend ainsi pourquoi depuis des générations une comptine comme Ainsi font, font, font ou Bateau sur l’eau, non seulement amusent les enfants, peuvent les distraire, les consoler mais aussi par les gestes qui accompagnent les paroles leur apprendre à connaître leur corps et à le faire bouger en rythme. Les vieilles berceuses et comptines ont encore de beaux jours devant elles !

10mois-bebe-musique-460x330J’ai trouvé aussi intéressant de montrer que le bébé n’est pas qu’un être passif mais aussi un individu qui avec ses moyens est activement dans la vie. Les deux auteurs traitent ainsi des « musiques » que produisent les bébés, notamment les pleurs et les cris qui évoluent au fil des mois pour aboutir à leur « entrée dans le monde de la communication orale ». Jean-Marie Leau et Sophie Adriansen abordent également le langage que les adultes et en particulier la mère adoptent naturellement pour s’adresser au tout-petit. Ce « langage bébé » expliquent les auteurs en reprenant les théories de Marie-France Castarède, psychologue clinicienne, a « six caractéristiques prosodiques » comme « l’amplification de l’accentuation » et les « nombreuses variations de la courbe mélodique ». Loin de briser la magie des premiers temps de la maternité ou de rendre ces liens humains froidement scientifiques, ces explications nous rappellent combien les instincts sont bien conçus et nous font admirer cette nature qui nous gouverne aujourd’hui tout autant qu’hier.

eveil-musicalLe livre s’achève sur l’éveil musical à proprement dit avec de nombreux conseils et pistes à explorer pour participer au développement de la sensibilité auditive de son enfant. Les auteurs parlent de musique mais aussi de sons, de fabriquer un environnement sonore varié pour son enfant. Faire travailler son oreille et lui faire découvrir le monde par les bruits qu’il produit. Et si j’ai eu aussi envie de parler ici de Naître et grandir en musique c’est parce qu’à partir de cet ouvrage pratique c’est tout notre rapport à la musique que l’on peut repenser mais aussi la place que la musique tient dans la vie de l’être humain avant même qu’il voit le jour, place qu’on peut parfois oublier justement parce que la musique, les musiques sont là presque tout le temps dans notre quotidien. Les entendre si souvent en fond sonore nous fait oublier de les écouter, de les ressentir. Faire de la musique avec un bébé, c’est donc aussi pour nous qui sommes adultes une façon de percevoir le monde sonore différemment, avec une sorte de virginité retrouvée : nous prêtons attention à des bruits que nous n’écoutions plus, nous découvrons des bruits que crée l’enfant, nous sommes attentifs à la musique que nous écoutons avec lui. Une fête de la musique quotidienne.

Naître et grandir en musique, de Jean-Marie Leau et Sophie Adriansen, éditions Télémaque

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Des amitiés

A mes amis qui m’offrent chacun et chacune à leur façon
l’expérience inestimable du partage et de la bienveillance
dans les moments de joie comme dans les moments de peine.

Montaigne et La Boetie

Montaigne et La Boetie

La place des amitiés dans les vies des artistes, des écrivains m’a toujours intéressée. C’est un aspect sur lequel je me suis arrêtée dans mes biographies parce que la ou les relations amicales et les correspondances auxquelles elle(s) donnai(en)t naissance me semblaient très éclairante pour comprendre l’objet de mon étude. Bien sûr, on ne peut faire des généralités. Par exemple, pour Musset je n’étais pas très gâtée. Sa correspondance est lacunaire et c’est un homme qui se liait et se livrait peu. Debussy non plus n’a pas noué beaucoup d’amitié et il s’est brouillé à un moment ou à un autre avec la plupart de ses amis comme Pierre Louÿs ou Ernest Chausson. C’est un musicien solitaire, pour ne pas dire un ours, et un homme ombrageux et exigeant. J’ai cependant consacré un chapitre de ma biographie à sa relation avec Chausson. Un moment de sa vie sur lequel les précédents biographes ne s’étaient pas vraiment arrêtés mais qui m’a touchée (peut-être aussi du fait de la personnalité de Chausson que j’apprécie). Même si la relation entre Debussy et Chausson n’a pas été une étroite et longue amitié comme Montaigne et La Boetie ou Flaubert avec Louis Bouilhet ou Alfred Le Poitevin, elle m’est apparue comme digne d’intérêt parce que les deux musiciens partagent leurs difficultés à composer. ACH003787593.1457585717.580x580
Si l’amitié a besoin de proximité et de constance, elle peut se cultiver en dépit de l’éloignement géographique, grâce à l’écriture. C’est une relation amicale différente des têtes à têtes réguliers mais non moins intéressantes. En cela, notamment, l’amitié diffère de l’amour que l’absence, l’éloignement fait souffrir et peut tuer (« loin des yeux loin du cœur). Et pour reprendre l’exemple des correspondances, les lettres amicales n’apportent pas les même informations que les lettres d’amour, elles parlent de soi, mais sont ouvertes au monde alors que les lettres d’amoureux sont souvent repliées sur la relation de couple.
Michel Erman dans son essai, Le Lien d’amitié, s’attache à définir l’amitié d’un point de vue philosophique mais aussi à la lumière de notre vie d’aujourd’hui rythmée par les réseaux sociaux. Il en souligne aussi les vertus en réfléchissant à la façon dont elles pourraient s’appliquer dans un cadre plus large que la sphère privée. Tout naturellement, Michel Erman traite des différences entre l’amitié et l’amour, deux liens affectifs forts, indépendants des liens du sang et qui nous font exister par rapport à un autre et pour nous.
L’amitié est une relation à la fois simple et complexe et qui, peut-être encore plus que l’amour, signe la grandeur de l’homme. En ces temps si troublés et si meurtriers, on parle plus que jamais de vivre ensemble, de communion, de fraternité qui peuvent être reliés à l’amitié, l’amitié étant l’état ultime, l’état supérieur de ce bien vivre avec. Après avoir analysé l’amitié comme une relation individuelle réciproque, Michel Erman consacre d’ailleurs une partie de son essai à cette notion plus large d’amitié au sein de la démocratie. Une utopie peut-être à grande échelle mais qu’il est possible de réaliser dans un groupe. Michel Erman évoque d’ailleurs des initiatives qui vont dans ce sens.

Aristote

Aristote

Penser l’amitié en la replaçant dans la vie de la cité est tout au moins une façon de réfléchir à la possibilité de développer une société plus bienveillante, moins égoïste, moins concurrentielle, moins égocentrée que celle que nous propose Facebook et autre twitter. En fait, pour l’auteur, ces formes de communication sociale avec des « amis » ou des « followers » « mettent en scène l’amour-propre », cultivent le narcissisme et introduisent la notion de concurrence, de performance dans un domaine où il ne devrait pas exister. L’amitié n’est pas un synonyme de communication. Ce peut être parfois, au contraire, un échange muet, une complicité tacite.

L’amitié véritable s’inscrit aussi dans le temps. On ne devient pas ami en un jour, en un clic. Même dans le cas de coup de foudre amical, il faut aux amis un temps de découverte de l’autre, il faut accumuler des moments d’échange, de complicité pour que la relation devienne amitié. Pour qu’on puisse se dire « tu te souviens… »
L’amitié est un sentiment subtil, fruit d’un choix qui n’est pas rationnel mais affectif, intuitif, parfois presque inexplicable lorsque deux amis, par exemple, sont très différents  voire incompatibles pour les gens extérieurs à la relation. Comme l’amour, c’est une alchimie mystérieuse et heureusement car il serait bien triste de pouvoir tout expliquer de nos élans du cœur. L’amitié est même parfois si difficile à définir, à comprendre qu’elle fait presque douter qu’elle puisse exister dès lors qu’elle est intense. Qu’il puisse exister de vraies et intenses amitiés semblent impossible aux yeux de beaucoup qui face à des modèles d’amitié comme entre Montaigne et La Boetie n’y voient qu’une relation amoureuse cachée ou refoulée. Certains ont pu aussi le dire de l’amitié entre Jacques Rivière et Alain-Fournier. Sans parler des rumeurs d’amours saphiques entretenues par George Sand sous prétexte qu’elle employait des mots jugés trop affectueux et passionnés dans des lettres. Comme si on ne pouvait être très attaché à quelqu’un qui n’est pas de notre sang sans passer par une relation charnelle.

Michel Erman (DR)

Michel Erman (DR)

Michel Erman n’explore pas ces rumeurs et ces suppositions. Il préfère s’appuyer sur des « philosophes de l’amitié » comme Aristote puis de définir ce lien par la négative en expliquant ce que  n’est pas l’amitié, par rapport à l’amour mais aussi par rapport à des formes plus légères de lien comme la camaraderie ou le compagnonnage. L’amitié est une forme d’affection mais sans désir, sans passion parfois destructrice comme il en existe dans l’amour. Michel Erman analyse d’ailleurs l’amitié amoureuse en montrant qu’elle n’est pas amitié (ni amour) puisqu’elle serait une relation charnelle et une « complicité d’âmes » sans engagement. Or, l’amitié est un engagement, réclamant fidélité, attention à l’autre. C’est un échange qui se cultive au long court et non sous la forme du donnant donnant.
Pour appuyer ses propos, Michel Erman puise bien sûr dans les références philosophiques. Il étudie aussi le cas de deux exemples d’amitié en littérature, Jules et Jim et L’Ami retrouvé. Pour symboliser une idée, débuter une réflexion, il a aussi recours à des chansons, des chansons populaires comme celles de Brassens, Brel, Becaud dont la chanson, « L’absent » chanson qui pleure l’ami mort et qui lui a permis de trouver la « voix » de son livre. On peut s’étonner de voir ces paroliers convoqués ainsi. Mais, outre le choix personnel de l’auteur, ces chansons rappellent quelle place tient l’amitié dans la vie de chacun, même du plus humble des hommes. Si on s’émerveille des échanges amicaux et intellectuels d’artistes, de penseurs, n’oublions pas que l’amitié existe aussi dans des milieux plus populaires, se déclinant en soirées complices autour d’une pizza, soutien dans les galères de la vie, confidences sur le zinc.Ambiance-Pommard-1C-Clos-des-Epenots-1024x683
A titre aussi d’exemple, Michel Erman évoque quelques fois sa propre vie amicale et parle à la première personne. Cela donne lieu notamment à un beau passage sur la dégustation avec un ami d’un Pommard où le plaisir et les souvenirs de l’ami deviennent aussi les siens. « En conversant avec la texture du vin et le plaisir qu’il nous procurait, nous exprimions par les sens une manière d’être ensemble, et une évidente, bien que mystérieuse puissance d’être un peu l’autre. » Ce que ressent l’autre trouve son écho en nous et vice et versa. Un échange d’âme à âme, un partage égal où l’individualité de l’autre est respectée. Loin de chercher à ressembler à l’autre, à se glisser en lui comme l’amour peut parfois nous inciter à le faire, l’amitié nous laisse libre d’être nous-mêmes ou nous y aide en cultivant l’estime de soi réciproque. Loin d’être anecdotique et subjectif, ces passages plus personnels rendent l’auteur plus proche et crée une intimité tout en nous éclairant puisque comme les chansons, ils trouvent un écho en nous. J’aurais d’ailleurs aimé que Michel Erman  apporte une dose supplémentaire de « je » même si je sais combien ce dosage est délicat dans un essai où l’auteur préfère parfois être impersonnel pour faire plus objectif, redoutant de ne pas être pris au sérieux s’il s’aventure à évoquer sa vie, ses expériences (qui sont pourtant une forme d’approche intellectuelle). Heureusement, de plus en plus d’essayistes osent personnaliser leurs textes et souhaitons que cette tendance se confirme. (je renvoie mes lecteurs bénévoles à mon billet sur Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus dans lequel j’abordais aussi cette question).

41CybosUu5L._SX195_Peu de temps avant de lire Le Lien d’amitié, j’avais lu le roman de Julien Donadille Vie et œuvre de Constantin Erőd. L’un des aspects qui m’avait le plus frappée était la relation entre le narrateur, Yves Kerigny, et son voisin d’immeuble, Constantin Erőd, un vieux monsieur, habitant Rome depuis des décennies et se déclarant héritier du royaume de Slovanie, l’action se déroulant au milieu des années 1990, en plein cœur de la guerre de Yougoslavie. Ce livre qui mêle roman d’apprentissage, intrigue diplomatique et histoire d’amour est aussi un récit d’amitié. Un roman sur l’amitié et une forme de fidélité. La question de la fidélité et de ce qu’on peut accepter ou pas d’un ami est d’ailleurs aussi posée par Michel Erman : « Renier un ami, c’est un peu se désavouer soi-même, écrit-il et renier celui que l’on a été » « Pour beaucoup de gens, un ami reste un ami quoi qu’il ait fait : l’estime l’emporte sur le droit, la loyauté sur la loi… » Or, lorsque des années plus tard Yves Kerigny est rappelé par son passé et par son amitié avec Constantin, il se pose la question de la fidélité, fidélité à cet homme qui est passé du vieux monsieur anonyme au maître de son petit royaume. Fidélité aussi à sa propre jeunesse, à ce jeune homme qui ne veut pas croire que son ami soit coupable de crimes, de complicité de crimes contre l’humanité. Julien Donadille montre bien combien cette amitié un peu étrange, un peu critiquable aux yeux des autres fait partie de son narrateur, le modèle en partie. Ce que Constantin est ou devient rejailli sur Yves Kerigny parce que l’ami nous constitue comme on le constitue.

Julien Donadille -(Photo J.-F. PAGA)

Julien Donadille -(Photo J.-F. PAGA)

Yves Kerigny, attaché culturel à l’ambassade de France à Rome, a donc pour voisin le vieux Constantin Erőd. L’écart d’âge, de situations fait de cette amitié une amitié particulière, souvent un peu inégale. Mais cela n’empêche pas de pouvoir parler d’amitié. Quelque chose lie le narrateur et ce monsieur. L’échange est réciproque (autrement il n’y aurait pas d’amitié) même si tout est vu par les yeux du narrateur, ne nous laissant que supposer ce que ressent Constantin à travers ses paroles, ses faits et gestes. Il est un mentor pour Yves Kerigny. Il fait partie de l’expérience qu’acquiert le narrateur de ce roman d’apprentissage, genre en vogue au XVIIIe et XIXe siècle et que Julien Donadille renouvelle à sa façon.
Les plus beaux passages du roman concernent Rome, les descriptions de différents quartiers parfois peu connus, l’atmosphère au fil des saisons qui change la ville et à laquelle le narrateur est particulièrement sensible. Or, c’est le vieux monsieur qui sert souvent de guide et l’auteur parvient à créer une complicité véritable à travers ces déambulations. Rome apparaît comme la marraine de cette relation. Il y a manifestement un plaisir réciproque dans ces promenades comme dans ces déjeuners festifs et pantagruéliques de Slovanes auquel le narrateur est convié ou encore ces moments dans le café du quartier, chez Angelina, où il prend place à côté de Constantin et ses compatriotes. Constantin aime servir de guide, de conseiller. Il montre aussi la confiance qu’il porte en son jeune ami, notamment à travers le coffre qu’il lui lègue après sa mort et cette fin étonnante (et que je ne dévoilerai pas). Le don et le contenu du coffre témoignent de l’amitié portée à Yves, amitié qui survit aux années. Constantin ne redoute pas le jugement ou tout au moins fait le pari qu’il ne sera pas jugé par Yves. Certes, on pourrait juste penser que Constantin est un vieux singe malin et qu’il tire profit de la naïveté du narrateur et de l’ascendant qu’il exerce. Il y a sans doute un peu de cela mais l’auteur serait dans la caricature si ce n’était que cela. Cette relation qui est la pièce maîtresse du roman est justement plus subtile, plus complexe et plus sincère qu’il n’y paraît.

Photo Sophie Malcor

Photo Sophie Malcor

Et ce n’est pas un hasard si justement les plus beaux moments d’amitié sont intimement liés aux promenades dans Rome, instants de contemplation gratuits, un peu hors du monde, de la politique, égrainées par des conversations à bâtons rompus. Le vieux Constantin ne veut-il pas aussi se retrouver dans le jeune homme en arpentant la ville dans laquelle il vit depuis des décennies, en lui montrant des chemins comme pour les redécouvrir lui-même avec le charme et la pureté des débuts ? Leur première promenade a lieu au printemps : « c’était une de ces premières journées de printemps – je ne dirai pas la plus belle saison de Rome, car l’automne réserve des charmes ineffables –, le soleil n’était pas encore cuisant mais l’air vibrionnait des mille renaissances que la sève suscite en gonflant dans l’aubier des arbres. » Cette promenade les mène ainsi sur les bords du Tibre, au pied des murailles du château Saint-Ange. « On a à cet endroit où s’amorce la boucle du fleuve l’une des plus belles vues de Rome. » Puis, fendant la circulation, ils prennent une rue qui « grimp[e] en pente vers la colline du Janicule » et après « une volée de marches » ils débouchent sur le couvent Sant’Onofrio et son église qui accueille le tombeau du Tasse. D’autres déambulations auront lieu, au fil des saisons dont Julien Donadille décrit avec précision les nuances et les atmosphères au point de nous rendre l’air et les lieux palpables. Le vieux demeure une énigme pour le jeune homme, reflet du mystère qui s’attache aussi à la Ville Eternelle. Cette amitié étrange que Julien Donadille décrit avec un plaisir de romancier manifeste est portée aussi par le caractère de Rome si étrange et unique dans ses enchevêtrements de pierres, de siècles et d’âmes passées par là. Le roman s’achève au Vatican, mettant le narrateur, bien des années plus tard, face à un grave problème de conscience. Un problème qui l’oblige à questionner l’amitié portée au vieillard mais aussi à se questionner lui-même sur ce qu’il est et sur la vérité des faits et des êtres. Il me semble que l’apprentissage de la vie pour Yves Kerigny n’est pas passé par la passion amoureuse avec une Italienne, ni par les petits et grands bruits du palais Farnèse et la comédie diplomatique mais par cette amitié indéfinissable et inexplicable comme le sont presque toutes les amitiés.

Michel Erman, Le Lien d’amitié, Plon
Julien Donadille Vie et œuvre de Constantin Erőd, Grasset

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