Pays de rêves

En me prêtant à quelques recherches littéraires,  je suis tombée sur une lettre d’Henri Fournier à Jacques Rivière qui m’a émue. Est-ce parce qu’il parle d’une région que je connais particulièrement ? est-ce parce qu’il parle de Nancay où j’ai moi-même des souvenirs d’enfance ? Non. Je crois surtout que c’est la façon dont il parle de ce qu’il appelle « le pays de mes rêves ».

Les gens qui prétendent n’avoir aucune attache particulière pour un lieu mentent ou ne se connaissent pas. Nous avons tout un pays de rêve, un pays fait de souvenirs, souvent des souvenirs d’enfance, des racines, des moments de bonheur, des habitudes. Le terrier de notre âme.

Ce lieu est un repère. Il est chargé d’émotions qu’on aime faire partager aux êtres qui vous sont chers, qu’on souhaite transmettre à sa descendance. En y réfléchissant, il y a assez peu d’écrivains pour lesquelles aucun lieu ne semble avoir particulièrement compté, même s’ils en parlent peu. Même ceux qui ont connu une enfance, une jeunesse chaotique, ont trouvé par la suite un coin de terre où s’installer.

Il arrive que l’on puisse habiter ce « pays » toute sa vie. Parfois ce pays disparaît, c’est une maison vendue ou détruite, un bouleversement dans notre vie qui fait que nous sommes éloignés à jamais de ce lieu. Alors, il nous reste des photos, des souvenirs, parfois un objet, un détail comme une branche d’aucuba plantée dans un pot et qui semble sans importance aux autres.

Voilà ce qu’écrit Henri Fournier à son ami Jacques Rivière à la date du 13 août 1906.

Henri Fournier ignore qu’il ne lui reste que quelques années à vivre durant lesquelles il écrira le Grand Meaulnes, hommage à la Sologne de ses vacances.

« Un chapitre sur la façon dont vous reviennent ici tous mes souvenirs de vacances passées dont je suis privé – tous mes souvenirs de campagne, privée de campagne comme je le suis. Ici, je ne sais plus bien si c’est la campagne de tel ou tel pays que je regrette ou le passé qui s’y est passé. Cela fait un sentiment très doux et très profond qu’on pourrait appeler « la nostalgie du passé ». Ainsi la Chapelle d’Angillon où depuis dix-huit ans je passe des vacances m’apparaît comme le pays de mes rêves, le pays dont je suis banni – mais je vois la maison de mes grands-parents comme elle était du temps de mon grand-père : hauteur de placard, grincement de porte, petit mur avec dépôt de fleurs, voix de paysans, toute cette vie si particulière qu’il faudrait des pages pour l’évoquer un peu. Et même il faut bien le dire, excusé que je suis par mes privations ici devant le jambon et les confitures des Anglais – je pense doucement, doucement au parfum du pain on apportait à midi, au parfum de fromage de campagne à quatre heures, à la « Cerise » de ma grand-mère, à toutes les saines odeurs des placards, les armoires et du jardin.

Un autre pays qui est celui de mes rêves, où je passe toujours, depuis dix-huit ans, quinze jours au moment des vacances : c’est Nancay. En ce moment, je ne désire rien d’autre que d’aller passer mes huit derniers jours de vacances à Nancay. Ça et y être enterré. Je l’avais connu jusqu’ici que le bonheur muet d’y vivre. Il me remonte maintenant toute la poésie, immense, je n’exagère rien, de ma vie, de la vie là-bas. »

Henri Fournier est attaché au petit village de Nancay qui se situe aux portes de la Sologne. Il y a passé de nombreuses vacances, il pense y retourner encore de nombreuses fois, y venir souvent avec sa famille plus tard, avec une femme aimée, des enfants. Il est tellement attaché à ce village il veut y être enterré c’est là que sont ses racines. Le destin en décidera autrement puisqu’il a été abattu au début de la Première Guerre mondiale et que son corps n’a jamais été retrouvé ou du moins identifié avec certitude.

Cette phrase « ça et y être enterré » m’a arrêtée. Elle m’a fait penser à ces soldats américains enterrés au cimetière du mont Valérien,  devant lequel je suis passée il y a quelques mois. J’y suis passée en bus, l’esprit bien loin des combats de la Deuxième Guerre mondiale.

Et pourtant en voyant toutes ces croix blanches bien alignées sous un lourd soleil de juin, j’étais au bord de larmes en songeant que les guerres provoquaient une injustice dont on parle rarement : celle de ne pouvoir être enterré sur sa terre natale ou sur une terre où l’on a été heureux, où l’on s’est construit.

Je me suis fait la même réflexion avec Stefan Zweig qui est enterré au Brésil où il s’est suicidé et non pas à Vienne où il est né. Cette ville pourtant a tant compté pour lui. Européen convaincu l’Autriche était son port d’attache. Certes, que Zweig soit enterré au Brésil est moins grave que les camps de concentration. C’est tout de même une conséquence dramatique bien qu’intime du nazisme. Tout comme Alain Fournier victime de la Grande Guerre.

Heureusement pour nous, ces écrivains nous ont laissé des textes, afin de nous faire partager la magie de ces lieux qui leur étaient chers et sans lesquels leur oeuvre n’aurait pas été la même.

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