George Sand et Musset

Que peut-on encore inventer sur la liaison entre Musset et George Sand qui incontestablement a été l’objet du plus grand nombre de livres et de spectacles depuis des décennies ? Que fait-il que ces amants soient si célèbres, au point de presque éclipser leurs œuvres ? Qu’est-ce qui nous fait vibrer lorsqu’on assiste à la passion de ces deux êtres exceptionnels ? Je ne sais pas.

Leurs lettres sont belles mais certains délires restent assez loin de ce que  la plupart des gens vivent. N’est-ce pas justement ce désir de vivre cette passion ? Parce qu’en aimant, on se senti vivre pleinement.

C’est le sentiment que j’ai eu lorsque j’ai lu leur correspondance à l’adolescence. Depuis mes connaissances de cette époque, mes propres expériences, le temps m’a rendue plus détachée de cette histoire et dans la vie de Musset comme dans celle de George Sand ce n’est justement pas ce moment qui me touche le plus. Je préfère les relations de Musset avec Madame Jaubert et la passion de Sand pour Michel de Bourges.

Cela dit, je reste toujours curieuse de savoir ce que peut ce que l’on peut faire de cette liaison fameuse.

Cette Dernière Nuit de Marie-Françoise Hans résume en réalité les dernières semaines de leur histoire avec une alternance d’exaltation et de haine de part et d’autre, vice et versa. En fait, Musset sombre dans une sorte de folie jalouse lorsqu’il apprend que Pagello n’est pas devenu l’amant de Sand après son propre départ de Venise mais avant, alors qu’il était convalescent.

Pendant les six premiers mois de leur histoire Musset n’avait pas éprouvé de jalousie. Son cœur vivait un nouvel période d’enfance ce qui explique ces mois de bonheur stable, riche en littérature. Un âge d’or.

Une fois que les soupçons et la jalousie se sont immiscés dans son cœur, il n’y a plus de retour possible. Son enfance, sa confiance sont définitivement perdues.

Sand pour répondre à la jalousie de son amant, lui fait remarquer que pendant qu’elle était malade à Venise, il ne s’était pas gêné pour fréquenter les maisons closes. Mais, au fond, sans l’affaire Pagello, elle aurait été capable d’accepter ses infidélités physiques de quelques heures. Musset lui sait qu’en étant infidèle, Sand, comme toute femme, est infidèle parce qu’elle aime ailleurs.

Mais sa jalousie révèle chez lui aussi une fragilité psychique, un mal-être avec lequel il est né et qu’aucune passion ne peut conjurer. Un mal-être que l’alcool ne fera qu’amplifier.

Sand, au contraire, même si elle est parfois très tourmentée et malheureuse, ne sombre pas dans la folie. Elle est maîtresse de ses souffrances amoureuses.

Gaëlle Billaut-Danno, la comédienne qui joue la femme de lettres, m’a semblé plus crédible lorsqu’elle est en train d’écrire que lorsqu’elle manifeste sa passion à Musset. Elle semble à la fois croire encore au bonheur possible et avoir la sagesse d’y renoncer, consciente que Musset est ingouvernable. Elle ne semble même pas prendre vraiment au sérieux les grandes déclarations de Musset.

Musset, bien joué par Xavier Clion, passe de l’exaltation à la cruauté, de l’adoration au soupçon, du cynisme à la naïveté. Il passe d’un extrême à l’autre, comme s’il était tantôt une sorte de Coelio, tantôt un Octave revenu de tout et prêt à maudire le beau sexe.

J’ai aimé la façon que les amants avaient de se mouvoir sur le lit : un très grand lit qui est au fond le terrain de l’amour et de la guerre. On trouve quelques petits clins d’œil au monde des lettres, à des poèmes ou à des pièces de Musset.

À la fin du spectacle, je ne songeais pas que l’amour était un sentiment bien difficile. Non, j’ai pensé qu’il était dommage que cet homme et cette femme qui pouvaient s’aimer officiellement au grand jour ne profitent pas de leur chance de bonheur.

Leur amour n’était pas impossible mais ils le rendent invivable.

Quels amants auraient-ils été s’ils avaient dû se cacher ? Leur passion aurait-elle été moins explosive et davantage nourri par l’absence, le manque ? Peut-être pas, car Musset aurait sans doute réagi comme Vigny, homme non moins jaloux, qui ne peut afficher trop clairement sa liaison avec Marie Dorval tout en lui faisant des scène de jalousie.

Dans les deux cas, c’est la jalousie qui les détruit. Les amants qui échappent à ces jalousies sont touchés par la grâce.

Dans la salle, il y avait plusieurs couples. Je me suis demandée s’ils allaient en parler, si cette nuit passionnée auquel ils avaient assister allait les inciter à réfléchir sur le propre état de leur cœur. Allaient-ils plaindre ces amants ? Les envier ? Reconsidérer leur propre situation amoureuse ?

En sortant,  je me suis aperçue qu’en face du théâtre se trouvait un l’hôtel appelé hôtel Ariane. Tout le confort moderne était-il écrit mais pas d’étoile. Un hôtel pour amoureux peu fortunés ai-je pensé en restant quelques instants devant l’établissement.

La porte était entrouverte et donnait sur un petit couloir éclairé d’une lumière au néon assez forte. Non pas glauque mais mystérieuse, mystérieuse comme cette alchimie qui fait que deux personnes s’aiment avec harmonie ou dans une guerre perpétuelle.

J’ai du mal à me mettre à la place d’un spectateur qui ne connaîtrait pas grand-chose à cette liaison que je connais presque trop.

Je crois que ce spectateur la comprendra en assistant à cette pièce d’une heure et quart jouée avec ardeur, surtout dans les moments de tendresse. Au fond, on sent une complicité entre les deux comédiens qui rendent les scènes de comédie ou d’amour plus crédibles et charmante que les scènes de querelle.

Par moment, Sand me paraissait presque trop forte et trop railleuse face à un Musset d’une extrême jeunesse de cœur malgré ses souffrances et ses expériences cuisantes. Mais, au fond, en lisant certaines lettres de George Sand à Musset on peut imaginer qu’elle s’est ainsi conduite avec lui en maîtresse plus raisonnable essayant de mettre de la distance entre elle et les propos passionnés de son amant pour retrouver un peu d’équilibre et de paix dans cette passion qui les dépassait l’un et l’autre.

On a parfois reproché à George Sand sa froideur avec le poète, on l’a accusé d’avoir piétiné son cœur sans le comprendre. C’est oublier les exaltations de Sand qui offrit une partie de sa chevelure à Musset dans une tête de mort. Cette froideur apparente est plutôt une aspiration à la paix et une manière de supporter ses souffrances. En effet, on ne saurait dire sans commettre une injustice que George Sand a autant pleuré et souffert que Musset pendant leur liaison.

Ensuite, la romancière a voulu protéger sa réputation et craignait les accusations dont elle était l’objet de la part de la famille de Musset. Il est dommage que sa justification s’intitule Elle et Lui qui n’est pas son meilleur texte. Mais, même si son attitude peut paraître un peu mesquine dans sa façon de se défendre, elle révèle une réalité : on pardonne davantage les folies amoureuses des hommes que celles des femmes.

La Dernière Nuit

Théâtre du Petit Saint-Martin

17 rue René Boulanger

75010 Paris

De mardi au vendredi à 21h, le samedi à 16h.

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