Jardins intimes

« Regardez la lune qui s’élève derrière l’amphithéâtre des bois ; sa lumière pâle et argentée éclaire le monument et se reflète dans les eaux tranquilles et transparentes du lac ; cette clarté si douce, jointe au calme de toute nature vous dispose à une méditation profonde. […] Dans ces lieux solitaires, rien ne peut vous distraire de l’objet de votre amour ; vous le voyez, il est là. Laissez, laissez couler vos larmes, jamais vous n’en aurez versé de plus délicieuses. » Rousseau, Promenade ou itinéraire dans les jardins d’Ermenonville, 1788.

Antoine Duclaux (1783-1868), La Reine Hortense à Aix-les-Bains, 1813, Musée Napoléon, Arenenberg, Suisse © Musée Napoléon Thurgovie, Suisse

La notion de jardin et son esthétique ont changé au cours des siècles. À la fin du XVIIIe siècle, sous l’influence de Jean-Jacques Rousseau, le jardin n’est plus un lieu de mise en scène baroque ou un exercice d’architecture savante mais devient avant tout un reflet de l’état d’esprit de son propriétaire à travers des symboles parfois secrets.

C’est cette période entre 1770 et 1840 que nous invite à découvrir le Musée de la Vie romantique à travers une centaine de peintures, dessins et objets. On suit, entre autres, Rousseau à Ermenonville et l’impératrice Joséphine à Malmaison. Cette dernière fit aménager le parc avec notamment un temple de l’Amour et se livra à la botanique. Elle introduisit environ deux cent nouvelles espèces d’origine exotique dont le magnolia et le dahlia. Quelques planches de Redouté nous donne une idée de la richesse de sa collection.

Antoine-Honoré-Louis Boizot (1774-1817), Vue du parc d'Ermenonville la fontaine des amours dans le bocage, 1813, Musée national des châteaux de la Malmaison © RMN Franck Raux

De nombreux tableaux évoquent les créations de grands paysagistes comme Louis-Martin Berthault, décorateur pour la haute société de l’Empire. On songe aussi à l’une des propriétés romantiques les plus célèbres : la vallée aux Loups (les bois d’Aulnay) achetée par Chateaubriand qui y créa un parc avec des spécimens rapportés de son voyage en Amérique.

Ces arbres, qu’il dut abandonner à la vente de sa propriété en 1817, étaient à ces yeux, comme ses enfants et les adieux qu’il adresse à ces lieux sont parmi les plus beaux passages de ses Mémoires d’outre-tombe.

« Je ne verrai plus le magnolia qui promettait sa rose à la tombe de ma Floridienne, le pin de Jérusalem et le cèdre du Liban consacrés à la mémoire de Jérôme, le laurier de Grenade, le platane de la Grèce, le chêne de l’Armorique, au pied desquels je peignis Blanca, chantai Cymodocée, inventai Velléda. Ces arbres naquirent et crûrent avec mes rêveries ; elles en étaient les Hamadryades. Ils vont passer sous un autre empire : leur nouveau maître les aimera-t-il comme je les aimais ? Il les laissera dépérir, il les abattra peut-être : je ne dois rien conserver sur la terre. C’est en disant adieu aux bois d’Aulnay que je vais rappeler l’adieu que je dis autrefois aux bois de Combourg : tous mes jours sont des adieux. »

L’attitude de Chateaubriand résume bien cette période riche en innovations techniques et esthétiques avec un mélange de passion pour la botanique et la découverte de nouvelles espèces et l’idée que le jardin est un refuge pour l’âme, un lieu intime accueillant nos sentiments. La nature tient alors ce rôle de confidente de nos cœurs et nous protège des attaques du monde en nous offrant un moment de solitude, seul ou avec l’être aimé.

 

Jardins romantiques français (1771-1840)

Jusqu’au 17 juillet

Musée de la Vie romantique

16 rue Chaptal

75009 Paris

Tel : 01-55-31-95-67

Internet : http://www.vie-romantique.paris.fr

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6 commentaires pour Jardins intimes

  1. aymeric dit :

    Très beaux textes sur les jardins – une qualité de plume et un côté léché de la prose, chez Rousseau comme Chateaubriand, que j’ai du mal souvent à retrouver dans les pages autobiographiques de Stendhal…

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  2. arianecharton dit :

    J’aime beaucoup le passage dans lequel Chateaubriand parle de la vallée aux loups et des arbres qu’il a planté dans le parc. Il y a une continuité avec les textes de Rousseau.
    Stendhal, lui, fait partie des romantiques assez insensibles à la nature et qui a un style trop sec pour exprimer ce type d’émotion. Mais sa sécheresse cache une grande émotivité qui croit-il ne peut être comprise que des happy few.

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  3. aymeric dit :

    Oui, c’est ça, le style de stendhal est beaucoup plus « sec » que celui de chateaubriand… Cela fait sa qualité, par moments, et ça peut décevoir, par d’autres (souvent, d’ailleurs, dans Souvenirs d’égotisme, il se contente d’écrire qu’il pourrait décrire tel ou tel lieu, sans jamais le faire…) 🙂

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  4. arianecharton dit :

    Oui, c’est vrai que Stendhal annonce souvent qu’il pourrait écrire telle ou telle chose et ne le fait pas, parce qu’il n’écrit que par envie et veut être dans le vrai sans l’emphase qu’il reproche à Chateaubriand. Peut-être aussi parfois parce qu’il aime ce comportement désinvolte, comme une provocation à une époque où la littérature commerciale est déjà calibrée. Il préfère se poser en dilettante plutôt qu’en professionnel. De même que Musset qui se refusait à publier tout ce qui sortait de son esprit, aimant faire de la poésie pour son usage personnel.

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  5. aymeric dit :

    Il y a du panache dans cette attitude !
    Nous n’avons vraiment pas changé d’époque… Les mêmes dilemmes s’offrent aux auteurs d’aujourd’hui… Quand on sort des canons commerciaux, on est vraiment condamnés à une attitude désinvolte, parce que c’est la seule manière sans doute d’échapper à la tristesse…

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  6. arianecharton dit :

    Oui, c’est pourquoi je trouve que cette époque est proche de nous, nous permet justement de prendre un peu de recul pour échapper à la tristesse en se disant qu’hier déjà des écrivains devaient se battre contre ces canons.
    Contre eux, il y a la désinvolture… ou le silence.

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