Voyage à Bethléem

De décembre 2002 à janvier 2003, Jean Rolin a séjourné à Bethléem et quelques autres villes de Palestine pour « s’enquérir du sort des chrétiens ». Un sujet laissé de côté par les médias qui préfèrent compter les blessés des attentats et évoquer les représailles militaires.

Mais Jean Rolin aime se mêler de ce qui ne le regarde pas, fureter dans des lieux improbables. Avec sa mince silhouette, son allure un peu gauche, il passe partout et inspire souvent la confiance. S’il a déjà été à la rencontre des Serbes, Bosniaques et Croates en guerre, des habitants du périphérique et de la banlieue parisienne, ses rapports avec les chrétiens de Palestine sont plus difficiles. Cette terre sacrée pour eux aussi, ils la laissent aux mosquées, ils ont vu la basilique de la Nativité servir de forteresse, ils ne sont plus qu’une minorité dans le conflit israélo-palestinien. Beaucoup s’exilent aux Etats-Unis ou en Europe, ceux qui restent vivotent entre l’Autorité palestinienne, les islamistes et les couvre-feux israéliens. Ils ont peur, se méfient.

Jean Rolin persévère pourtant malgré leur mutisme ou leurs discours convenus, les obstacles matériels et même son ennui au couvent des Franciscaines de Bethléem cloîtrées pour cause de couvre-feux. Rolin tire des remarques drôles ou résignées de ces difficultés, souligne l’absurdité de certaines situations. Il parvient peu à peu à gagner la confiance de quelques chrétiens. Jihad, chauffeur de taxi et vendeur à la sauvette de keffiehs et de chapelets, Abou Johnny épicier après avoir été cuisinier et guide touristique en Israël, le Père Raed aussi éloquent pour dire la messe que vendre les stocks d’huile d’olive de ses paroissiens, le curé de Ramallah qui possède un vélo d’appartement « un instrument d’entretien ou de restauration de son énergie sacerdotale, sollicitée chaque jour ». Citoyens ordinaires, sauver par leur foi et leur débrouille vivant sous nos yeux grâce à l’écrivain.

Rolin, qui se désigne comme un « mécréant », ce qui en terre palestinienne ne manque pas de piquant, ne juge pas, ne milite pas, n’exploite pas un grand événement, ne mène pas une enquête pour se mettre en avant. En promeneur et voyeur impénitent il décrit ce qu’il voit : de jolies filles, un vieux couple qui ouvre sa boutique de souvenirs sans espérer vendre quoi que se soit, la rue de Naplouse à Jérusalem déserte le soir dès le départ du dernier bus. A la manière de Cartier Bresson ou de Boubat, Jean Rolin s’arrête sur ce que personne ne remarque vraiment et donne à la réalité une signification fantasmée, symbolique ou poétique. Subjectif certes et pourtant aucun reportage télévisé ne saurait décrire avec autant de justesse l’existence dans cet étrange pays plein de dieux, de chaînes télévisées et de chats errants.

Comme ces photographes ont un œil, Jean Rolin a un style. Et du plus beau. Précis, pur, délié joint à un humour bien à lui, ironique, empreint de dérision, réjouissant. Regardant par exemple des ouvriers fabriquer des têtes de Jésus, il note qu’elles « s’accumulent par centaines, toutes rigoureusement identiques, dans les caisses où elles sont peut-être appelées à demeurer stockées pour l’éternité.» C’est un bonheur de lire Chrétiens, on voudrait citer des passages entiers. « Le vent a fraîchi, il souffle maintenant en rafales qui animent d’une vie brève et furieuse les déchets dont le sol est jonché. Un grand emballage de carton, aplati, se redresse, reprend sa forme parallélépipédique et traverse en trombe la rue Paul VI avant de s’affaisser à nouveau ». En quelques mots c’est un paysage et une atmosphère qui s’offrent à nous.

 


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