La coiffeuse et le professeur de philosophie

Depuis le Renoncement Philippe Vilain propose une sorte de thème et variation sur le séducteur. Le séducteur confronté à la maladie, à la mélancolie d’une femme mariée, à une paternité non désirée ou bien à une femme toute simple ordinaire, comme on en croise tous les jours. Cette femme se trouvait déjà dans le Renoncement et revient dans Pas son genre. Il s’est écoulé dix ans.

L’héroïne du Renoncement travaillait comme vendeuse dans un grand magasin parisien. L’étudiant intellectuel et oisif initiait sa maîtresse à la littérature, il lui faisait découvrir des auteurs qu’il aimait, notamment Pavese. Dans Pas son genre, la femme mûre est devenue une trentenaire divorcée avec un enfant. Le narrateur, lui, est plus âgé et sur certains détails ressemble moins à l’auteur lui-même. Dans Le Renoncement, le narrateur était un jeune homme en quête d’aventures. Premier volume comme un roman d’initiation puisque la femme sur laquelle il avait jeté son dévolu était plus âgée. Un roman dans le sillage de l’Adolphe de Benjamin Constant. Dans Pas son genre, le séducteur est un professeur de philo très parisien qui se retrouve nommé à Arras. Il n’a pas acquis une véritable maturité, mais il est plus cynique et par là plus résigné. Il décide de séduire une modeste coiffeuse appelée Jennifer, lectrice de journaux people, habitant un appartement dans la banlieue d’Arras, élevant seule son fils Kevin, rêvant de vacances dans un hôtel club.

La description que Philippe Vilain fait de Jennifer corsetée dans son tee-shirt moulant est cruelle, mais réaliste même si la description par l’accumulation peut faire cliché. Elle souligne le fossé entre cette jeune femme et le professeur de philosophie. Pourquoi François s’intéresse-t-il à Jennifer ? Pour tromper son ennui. Il n’a même pas le coup de foudre pour la coiffeuse puisqu’il prétend l’avoir choisie par hasard. C’est le séducteur indécis, qui feint de se laisser porter par les événements tout en gardant son libre arbitre. Une lâcheté face à la vie, une incapacité à aimer profondément. L’attitude peut paraître répugnante et méprisante. On peut aussi plaindre de tels hommes qui ne connaîtront jamais l’ivresse d’un sentiment amoureux complet corps et âme. En redoutant l’engagement amoureux, on reste prisonnier de sa petite personne.

La description que Philippe Vilain fait de François reste ambiguë, elle varie entre la condamnation et l’adhésion. Avec subtilité, dans les méandres de phrases longues, il ménage une distance entre lui et le narrateur. Il analyse les sentiments et les réflexions de François avec précision, suivant chaque variation de ses sentiments à l’égard de Jennifer sans jamais rien dire de définitif. L’indécision du narrateur est aussi celle de l’auteur devant sa créature. Un ressassement labyrinthique reflétant la complexité des sentiments, l’impossibilité peut-être de voir clair entre ce qu’on est et ce qu’on voudrait être, entre l’idéal et le scepticisme. L’indécision est aussi l’expression de l’ennui que Philippe Vilain a déjà longuement analysé. Un ennui viscéral synonyme de désenchantement.

Paradoxalement, Jennifer, scrutée comme si elle était dans une sorte de téléréalité, paraît plus vivante. Les phrases pour parler d’elle, de ses attitudes et de ses sentiments sont d’ailleurs plus courtes, plus précises.

Mais au-delà de son style, de son langage Jennifer est une femme seule, qui a été trahie par des hommes. Même des femmes élégantes ayant lu Pavese et Proust verront en Jennifer une sœur.

Le plaisir physique avec une femme peut être une fin en soi pour un homme surtout pour un intellectuel. Cela s’apparente à une récréation, à une plongée dans une réalité moins noble voire vulgaire mais que l’intellectuel traverse en touriste certain qu’il lui sera facile de reprendre sa place dans les hauteurs dès qu’il le voudra, rejetant d’emblée la possibilité d’être enchaîné par les sens. François s’amuse ainsi de la vulgarité verbale qui accompagne ses rapports physiques avec Jennifer, comme une sorte d’expérience exotique.

En lisant Pas son genre, j’ai songé également à l’Ennui de Moravia. Le narrateur de l’Ennui se prend de désir pour une femme qu’il méprise. C’est une fille toute simple qui n’a que l’intelligence du quotidien, dont les réflexions ne dépassent pas la logique domestique. Le narrateur, bourgeois cultivé, bientôt ne peut plus se passer d’elle, de son corps, de sa présence sensuelle au point d’être fou de jalousie à l’idée qu’un autre puisse la posséder. La jalousie devient pathologique. De la même façon, dans Pas son genre, François feint de ne pas être jaloux, feignant un amour supérieur, dégagé d’un tel sentiment. Mais comme dans les autres romans de Philippe Vilain, c’est au moment où la femme se refuse, au moment où elle agit librement, au moment où elle est peut-être infidèle que le narrateur se met à l’aimer avec folie. Un amour possessif, égocentrique. C’est ainsi que Philippe Vilain décrit la passion. La femme est une proie qui n’a d’intérêt que lorsqu’elle s’échappe. Lorsqu’elle se donne, elle perd son charme. Même la jolie femme riche et mal mariée de Paris l’après-midi finit par lasser le narrateur pauvre et d’origine modeste. Il célèbre son corps, il est flatté d’avoir été choisi comme amant avant que l’habitude devienne ennui. Philippe Vilain aime camper des amants très opposés pour en conclure que ces différences qui pimentent d’abord la relation n’empêchent pas l’ennui. François s’amuse ou se dégoûte de la personnalité et du mode de vie de Jennifer. Si elle lui avait été plus proche, il lui aurait reproché de trop lui ressembler. Dans tous les cas, la passion n’est condamnée à vivre que quelques mois. La façon dont Philippe Vilain donne quelques détails sur la saison fait bien sentir le temps qui passe fatalement sur le cœur du séducteur.

Dans tous les romans psychologiques, comme dans une tragédie, il y a un moment où l’intrigue bascule. Ici, c’est lorsque François essaye de cacher Jennifer à une collègue rencontrée dans la rue, lorsqu’il s’abstient de la présenter. Ce roman aurait pu s’intituler La Honte. Jennifer prend conscience que son petit ami ne l’aime pas. S’il l’avait aimé sincèrement, il aurait dépassé ses préjugés sociaux.

Dans tous les romans de Philippe Vilain, la femme convoitée puis séduite est jolie, souvent assez artificielle, à l’esprit plus pratique que philosophique. Mais chaque fois, c’est elle qui sort grandie de l’histoire. Le séducteur aime surtout l’amour lorsqu’il est seul car l’amour devient alors un synonyme de désir. C’est pourquoi il dit préférer l’amour à la solitude.

La femme aime un homme, dans une quête pathétique de tendresse et de complicité, prête à des efforts pour être au niveau de l’homme aimé, alors que rares sont les hommes ayant l’intelligence de se mettre au niveau de la femme aimée ou à s’intéresser à ce qui la passionne, au nom d’un orgueil masculin qui les prive d’un enrichissement et d’une complicité totale.

Dans tous les romans de Philippe Vilain, la femme n’est chaque fois ni tout à fait une autre ni tout à fait la même. Chaque fois pourtant, au fil du récit, elle devient émouvante jusqu’à atteindre le rang d’héroïne ayant le courage de prendre son destin en main même au prix de souffrance. Devant l’indécision du séducteur, elle agit. La petite coiffeuse d’Arras, par sa résolution finale, montre son courage, préférant partir plutôt que de s’humilier en vain et se voiler la face.

Jennifer aspire à un amour « sans prise de tête », avec le quotidien comme ciment. François rêve d’un idéal qu’il préfère considérer comme impossible afin de s’épargner effort, souffrance et déception. Ce qui les sépare, ce n’est pas tant les différences de niveaux social et intellectuel mais de conception de l’amour, des conceptions que ce roman nous invite à discuter…  jusqu’au bout de la nuit.

 

Pas son genre, de Philippe Vilain, éditions Grasset, 187 pages.

 

Ce roman fait partie des ouvrages sélectionnés pour le prix Rive Gauche de Paris,

https://www.facebook.com/#!/pages/Prix-littéraire-Rive-Gauche-à-Paris/163199513740598

 

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2 commentaires pour La coiffeuse et le professeur de philosophie

  1. lesensables dit :

    « La femme est une proie qui n’a d’intérêt que lorsqu’elle s’échappe ». C’est bien sûr très proustien. Swann tombe amoureux d’Odette au moment où il en devient jaloux. Idem pour Albertine (elle s’en va). Mais je ne suis pas sûr que ce trait soit proprement masculin. Il est à mon avis une caractéristique du désir.

    Bien à vous Ariane.

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  2. arianecharton dit :

    Certes, c’est une caractéristique du désir qui touche un homme comme une femme et sur ce sujet Proust a poussé très loin l’analyse. Mais il me semble que ce type de séducteur, tel qu’il est décrit ici, est assez proprement masculin.

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