Etre professeur, être français

L’Education nationale a des difficultés à recruter : le Capes ne fait plus recette, faute de candidats. Le ministère passe par la presse pour proposer ses 17 000 postes disponibles ! La publicité montre Laura ou Julien ayant trouvé le poste de leurs rêves et à la hauteur de leurs ambitions.

Lorsqu’on lit les premières pages du livre d’Aymeric Patricot, on comprend que lorsqu’on accepte de devenir professeur, l’Education nationale lâche ses serviteurs dans la nature et ne se souvient d’eux que pour les réprimander s’ils ne savent pas tenir leur classe. Les élèves s’en prennent à un professeur ? C’est de la faute de ce dernier déclare le proviseur, soucieux de ménager la réputation de son établissement même en banlieue, soucieux d’éviter les représailles de la part des élèves. Quand il s’agit de jeunes issus de l’immigration, on hésite à être sévère, on pardonne facilement parce que leur vie est difficile, parce qu’ils sont victimes de discriminations et de racisme. Cette attitude, qui née d’un sentiment généreux, ne fait qu’aggraver le cas de ces élèves, discriminés par le laxisme dont on fait preuve avec eux… Une façon aussi d’avoir la paix à bon compte sans penser à l’avenir de ces jeunes qui pour la plupart risquent de rester à l’écart. Aymeric Patricot évoque le cas de Karen Montet-Toutain poignardée par l’un de ses élèves, abandonnée par l’Education nationale sourde à ses appels au secours avant le drame et finissant par croire qu’elle est plus coupable que son agresseur.

On est loin des Hussards noirs de la République chers à Péguy et de l’école de Jules Ferry. En un siècle, l’instituteur et le professeur n’ont plus aucun prestige, aucune autorité. Enseigner est pourtant l’une des plus nobles activités humaines, car offrir la connaissance à un enfant, c’est lui apprendre à penser par lui-même, c’est lui offrir la liberté et enrichir son esprit.

Enseigner aujourd’hui, c’est souvent faire de la garderie, c’est guetter l’intérêt d’un élève ou deux en essayant de ne pas se faire chahuter par les autres. Beaucoup d’élèves n’acceptent pas l’autorité, ni celle de leurs parents, ni celle des professeurs. Beaucoup d’élèves, hélas, ne se sentent pas concernés par le savoir et n’ont pas le goût de l’apprentissage, faute d’éducation au sein de leur famille et faute parfois de se retrouver dans la culture enseignée, différente de celle de leur origine.

Les problèmes d’éducation dans les zones sensibles donnent lieu régulièrement à des livres témoignages, à des essais mais aussi à des reportages souvent à l’occasion de faits divers assez dramatiques pour être portés à la connaissance des médias.

Depuis des décennies, l’Education nationale est une grosse machine qui semble sans cesse en panne, un malade qui ne sort pas de la convalescence. Son budget est énorme mais les zones d’éducation prioritaire restent des zones, et les différents problèmes s’accumulent plus qu’ils ne se règlent. Quant aux professeurs, ils sont soient considérés comme des fonctionnaires privilégiés du fait du nombre de jours de vacances dont ils bénéficient, soient considérées comme des sacrifiés d’une société en pleine quête d’identité, en pleine crise morale et économique.

Il y a des professeurs qui enseignent, dans des établissements dits privilégiés parce qu’ils sont calmes, et d’autres qui tentent d’établir une sorte de cohésion sociale et culturelle au sein d’un groupe d’enfants ou d’adolescents de classe moyenne voir pauvre et d’origines variées.

Dans son livre, Aymeric Patricot nous fait partager la « violence de l’expérience » d’un jeune agrégé de lettres envoyé dans un collège puis un  lycée de banlieue parisienne, sans armes et sans soutien de sa hiérarchie. Son témoignage n’est aucunement un inventaire de faits divers et incidents. Au contraire, l’auteur fait preuve de réserve, évoque quelques anecdotes, des réflexions de ses élèves très révélatrices mais n’entre pas dans les détails : il sait prendre des distances pour pousser plus loin sa réflexion. Et c’est justement cette réflexion qui m’a le plus intéressée. Dans le titre, le mot le plus important me semble « autoportrait ». Mais cet essai on l’on sent que chaque mot est pesé n’a rien d’un texte égocentrique. Bien au contraire, Aymeric Patricot nous incite tous à mener la même réflexion sur notre identité dans un monde paradoxal : mondialisé, uniformisé mais où les spécificités culturelles, religieuses n’ont jamais été autant défendues souvent avec violence. Aymeric Patricot réfléchit à sa place d’enseignant dans une France à deux vitesses.

Robert Doisneau

Le récit qu’il fait de son enfance et de son adolescence au Havre dans des établissements de centre-ville m’a fait penser à celle que j’ai connue dans une autre ville de province de taille moyenne. La France a-t-elle vraiment changé en l’espace de vingt ans ? A moins qu’en vivant dans une ville de province au centre-ville dans un environnement « bourgeois » et cultivé, je n’ai pas pris conscience qu’une autre France coexistait.

L’auteur évoque aussi sa vie au Japon, la façon dont il était exclu en tant qu’étranger dans certains lieux. Exclusion qu’il comprenait. « Accepter ce racisme latent, c’était […] préserver dans mon imaginaire des sortes de lieux mythiques, à jamais inaccessibles au pauvre petit Blanc que j’étais. » Attitude pleine de sagesse mais peu commune, l’être humain étant sans doute naturellement agressif avec ce qui lui est étranger ou désireux de le dominer.

Cette expérience au Japon et celle en banlieue parisienne a incité l’auteur à établir sa propre carte d’identité ou plutôt d’identités… Le discours d’Aymeric Patricot ne plaira pas forcément à tous, car il va à l’encontre des beaux discours visant à gommer les identités au nom d’une universalité illusoire mais dont la France est l’une des championnes. L ‘auteur a la même nationalité que ses élèves et pourtant, il n’a pas les mêmes repères, les mêmes traditions, les mêmes croyances… « Pour le professeur comme pour l’élève, dans ces établissements-là, le mot France perd tout à coup son évidence – il leur revient de le réinventer. » Si possible…

Enseigner, c’est transmettre ce qu’on possède, cela incite à s’interroger sur la nature même de cette possession. C’est ce que fait Aymeric Patricot avec justesse. Il est d’autant plus à même de le faire qu’il enseigne la littérature et le français. Molière et Maupassant, deux auteurs qui plaisent aux élèves dit-il, sont à la fois deux écrivains très ancrés dans la culture et l’Histoire française tout en s’adressant plus largement à l’humanité. Toute la tâche du professeur est de le faire comprendre à ses élèves.

La quatrième partie intitulée « ce qui m’a sauvé » est dédiée à la littérature. Aymeric Patricot a été sauvé par la lecture et l’écriture, en dehors de ses heures de cours. La liberté. Une liberté qu’il tente de faire partager à ses élèves. Quelques-uns se passionnent pour des livres, font preuve d’un certain talent d’écriture. La littérature fait découvrir  les spécificités de chaque pays à diverses époques et nous transporte dans l’univers d’un écrivain tout en nous faisant comprendre que les grands textes parlent à tous, au-delà des années et des frontières. Pour preuve, la citation qui clôt l’ouvrage : A l’est d’Eden, de Steinbeck. Ou comment un auteur américain en 1952 décrit les difficultés d’un professeur californien en territoire difficile…

Aymeric Patricot, Autoportrait du professeur en territoire difficile, Gallimard.

Blog de l’auteur : http://www.aymericpatricot.com

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