Sombre Hongrois

 

Ma connaissance des écrivains hongrois se limitait à peu près à Sándor Maraì, Peter Esterházy et Dezsö Kosztolányi dont j’ai lu sa célèbre Anna la Douce il y a plusieurs années déjà. J’avais emporté à Budapest un recueil de nouvelles de lui, Le Traducteur cleptomane, titre de la première nouvelle et non la moins savoureuse.

Désireuse de lire d’autres ouvrages, je me rends dans une bibliothèque de Paris qui en possédait plusieurs dans son catalogue. En rayon, les titres que j’ai déjà ou que je sais pouvoir acheter assez facilement en librairie. Quant aux autres titres, ils sont si peu souvent empruntés qu’ils sont dans la réserve. Je les demande à l’un des bibliothécaires. Parmi ma commande figurait Le Silence noir, un recueil de nouvelles avec comme cote CSA mais où figurait dans le descriptif du livre le nom de Kosztolányi.  Le bibliothécaire ne trouve pas le livre, perdu quelque part ou jamais rendu, comme cela arrive. À la place, il me rapporte En se comblant mutuellement de bonheur de Géza Csáth. Je me saisis du livre, attirée d’emblée par la beauté du titre, sans savoir cependant ce que je pourrais y trouver : des leçons de bonheur, un reflet de mes propres désirs de bonheur donné et offert… peu m’importe.

En attendant pour faire enregistrer mes livres, je commence à lire la quatrième de couverture qui m’en apprend davantage sur cet écrivain ; dramaturge, auteur de nouvelles, de critiques musicales, d’un ouvrage sur Puccini.

Géza Csáth, de son vrai nom Joszef Brenner (1887-1919, les dates sont de bon augure pour moi tout en annonçant une vie brève) a été médecin psychiatre à Budapest. Peu après, j’apprends qu’il a vécu sous la dépendance de la morphine. Il assassina sa femme… Non à la suite d’une scène de ménage mais par accès de folie. Il essaya de se tailler les veines devant sa femme mortellement blessée mais fut soigné à temps. Hospitalisé, il parvint à s’empoisonner quelques jours plus tard.

J’ai déjà deviné que le titre du recueil de nouvelles est d’une ironie cruelle. La nouvelle « pour bonheur mutuel » raconte comment Tera, une jeune femme assez pauvre enlaidit. Elle et sa mère passent une petite annonce pour trouver un mari, les premières annonces n’ayant pas abouti, Tera finit par proposer d’épouser un homme aisé mais affecté d’une tare physique. La jeune femme épouse un riche paralytique et se met à embellir…

Csáth, apparenté à Kosztolányi qui lui consacrera un grand article nécrologique, était un jeune homme doué : doué pour la peinture, la musique, la littérature mais aussi brillant scientifique.

Un professeur jugea que sa peinture était ridicule et l’Académie de musique qui n’apprécia pas sa composition musicale ne l’admit pas en ses murs. Ces critiques et refus, dont tant d’artistes furent victimes sans cependant se décourager, détournèrent le jeune homme de ces voies au regret de ses proches. Peut-être se sentait-il appelé ailleurs. Csáth abandonna ces arts  pour la médecine, moins sujette à discussion et se tourna ensuite vers la psychanalyse, avec succès. Quant à la littérature, Csáth la cultivait depuis le lycée et poursuivit.

Ces êtres doués comme Csáth sont souvent naturellement tourmentés… Csáth n’y échappe pas. Il reste bouleversé par la mort de l’une de ses sœurs, puis celle de sa mère et le remariage de son père. En 1910, des médecins le déclarèrent atteint de la tuberculose, maladie à laquelle sa mère avait succombé. Le diagnostic bientôt se révéla faux mais Csáth, désespéré, était déjà tombé dans la toxicomanie. On peut imaginer que son métier, son activité littéraire et tout ce qui bouillonnait en lui comme énergie créatrice et pensées tourmentées ne pouvaient qu’alimenter sa dépendance aux drogues, notamment la morphine.

Lorsqu’on lit ses nouvelles, on retrouve des thèmes et images récurrents notamment la figure maternelle, douce et fragile. Il décrit un enfant qui lors d’une paisible soirée familiale veut dire quelque chose à sa mère. À force d’attendre que ses parents aient fini leur conversation, il oublie ce qu’il voulait dire et ne s’en souviendra que devant sa mère morte.

Szinyei Merse Pál-Lilaruhás nő, Galerie nationale hongroise

Un autre enfant se perd dans la nature alors qu’il voulait rapporter un bouquet de fleurs à sa mère. Ramené chez lui, il n’ose pas offrir son bouquet par crainte d’être ridicule et demande à sa nounou de s’en charger. La mère le prit, sans sourire « Elle me regarda, et à cause de son regard, plein de tendresse et de bonté à tout comprendre, cet instant devint inoubliable à jamais ». (« Memorandum sur mon égarement », dédié à sa mère morte).

Dans le « Le Petit Józsi », un jeune garçon raconte l’une de ses journées auprès de sa grand-mère et de sa nounou, un enfant tout petit livrant des réflexions profondes. L’atmosphère décrite et le caractère méditatif de l’enfant m’ont rappelé des passages de La Jeunesse de Martin Bircks du suédois Soderberg. Je me suis demandé si les pays scandinaves et les pays slaves, par leur climat assez rigoureux, n’incitaient pas à ce genre de réflexions intérieures, au rêve pour s’évader d’une vie monotone et grise. La mélancolie du Nord et de l’Est bien différente de celle décrite par des Français ou des écrivains méditerranéens.

Mais, en dehors de cette figure maternelle, on se rend compte que la plupart des courtes nouvelles de Csáth, souvent moins de cinq pages, s’achèvent dans le désespoir, le désenchantement, le cynisme, la déception, un achèvement qui tombe dans les dernières lignes, dernières phrases, comme un couperet. Un peu comme se finit la Nuit de décembre de Musset à laquelle j’ai pensé en lisant « La Barque bleue ». Le narrateur attend Chloé, la femme aimée, dans une ville thermale, elle tarde à venir et n’arrive qu’à la fin de la saison. Le couple va faire une promenade dans cette barque où le jeune homme passait une bonne partie de ses journées en attendant.

« Lentement, je ramai sur l’eau mauve. Mon chapeau de paille reposait au fond de la barque, mes cheveux en bataille couvraient mon pâle visage émacié. L’eau nous chantait ses mélodies de clapotis, la forêt se profilait en brun, dans la nuit et sur l’autre rive, parmi les arbres, une lampe brûlait dans une maison paysanne.

« Alors que je ramais à bras tremblants, les épaules nues de Chloé s’approchèrent de moi, irradiées de blancheur.

« Sa fine robe d’été reposait, froissée, au fond de la barque. Elle se redressa, me sourit ; n’osant la regarder je cherchais dans le miroir de l’eau les vacillants reflets de son corps opalin, et j’attendis que Chloé s’assoie sur mes genoux. La barque nous emportait, silencieuse, vers l’autre rive. »

Peut-être l’auteur décrit-il ici l’un de ces instants de bonheur mutuel qu’il a connu, un moment de poésie et de pureté amoureuse.

Quelques paragraphes plus loin : le narrateur laisse Chloé endormie au fond de la barque et prend un train, heureux, débarrassé des « désirs cuisants de l’attente estivale » ayant précédé ce moment de félicité. Dans le train « une ombre grise et pâle pénétra dans mon compartiment : la Mélancolie – et s’assit face à moi. Mais il était trop tard pour descendre. La locomotive m’emportait à fond de train. »

Je ne sais que peu de choses de Géza Csáth, je n’ai lu que peu de textes en comparaison avec sa production importante mais je songe qu’il faisait partie, enfant, des bénis des dieux. Des drames intimes l’ont mis face à la réalité. Par crainte de trop souffrir, par crainte d’être blessé une nouvelle fois, il a sombré dans les bras de la morphine et a préféré voir la vie comme quelque chose d’impitoyable pour ne rien attendre… L’acquisition aujourd’hui chez Gibert de son journal intitulé Dépendances (éditions l’Arbre vengeur, 2009) m’en apprendra sans doute encore davantage sur cette personnalité hongroise, redécouverte dans son pays après avoir été mise à l’écart et oubliée sous le régime communiste, qui en effet, aurait eu du mal à en faire un modèle politique…

 Géza Csáth, En se comblant mutuellement de bonheur, éditions Ombres, coll. Petite bibliothèque, 1996.

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