Le mix de Beigbeder

Je reviens du vernissage de l’exposition « Pompéi un art de vivre », au musée Maillol. Ma visite d’Herculanum il y a quelques années et le dossier de presse de l’exposition m’avaient déjà permis de deviner le contenu. Pourtant, j’avais beau avoir déjà vu des restes de fresque, des objets, des moulages de corps surpris par l’éruption du Vésuve, en 79 après J.-C., j’ai été à nouveau fascinée par ces vestiges qui avait voyagé de la Campanie à Paris. Fascinée et émue par ces traces de vies humaines. Outre l’enrichissement intellectuel, la découverte du passé aide à relativiser le présent dans lequel nous vivons. Ces vestiges forment le présent d’hommes et de femmes qui ont été comme nous. On est frappé par le raffinement de leur civilisation, mais aussi leur stabilité : ils ont des rituels, des croyances. Leur religion est dite païenne, mais elle joue le même rôle que toute autre religion, toute méritant le respect : lier les hommes entre eux, répondre à leur angoisse métaphysique, les aider à vivre. Les objets du quotidien sont étudiés, pratiques, les maisons décorées avec soin, des décors souvent symboliques parce que la vie de tous les jours est rythmée, donc rassurante. L’érotisme fameux des fresques de Pompéi (qui oblige à l’entrée des expositions de mettre un panneau d’avertissement pour les parents accompagnés d’enfants), fait partie du quotidien, comme les bains, les repas, le commerce. Leur existence paraissait plus naturelle et moins compliquée que la nôtre. Est-ce à dire que leur intelligence était moins développée ? Certes non. Nous ne sommes ni mieux ni pire qu’un Romain de l’an 0. Ces Romains, comme les contemporains d’Alexandre ou de Néfertiti, ne connaissaient pas le livre, cet objet fait de feuilles de papier reliées sur lequel sont imprimés mécaniquement des caractères.

L’invention de l’imprimerie m’a semblé bien récente et j’ai songé que longtemps, on a pu penser sans livre. Socrate n’a rien publié et pourtant sa pensée nous parle toujours. De là, je me suis remise à songer à la soirée promotionnelle animée par Beigbeder qui, sincère ou pas, s’inquiète du développement du livre numérique. C’est en tout cas le prétexte à une liste de 100 livres du XXe siècle qu’il sauverait de l’apocalypse. Le fait qu’il s’agisse d’un premier bilan me fait « espérer » que les suivants seront consacrés aux siècles précédents. Le bandeau indiquant « mes 100 livres préférés » annonce qu’il s’agit d’un exercice autobiographique (ou égocentrique), mais après tout, la lecture est un exercice de subjectivité.

J’étais sortie de cette soirée peu enthousiasmée, mais non révoltée. J’avais la tête ailleurs. En visitant l’exposition sur Pompéi, je me suis mise à reconsidérer cette prestation qui était aussi active qu’une émission littéraire à la télévision.

Je me suis dit que les participants étaient venus là sans se donner la peine de faire marcher leur cerveau pourtant d’intellectuels (le salaire ne devait pas être assez élevé). La noblesse des Romains tranchait avec la médiocrité de ces quatre écrivains qui n’étaient venus faire que leur promotion, s’adresser des éloges, se piquer d’être scandaleux et libres et jouer leur petit rôle habituel. Au lieu de donner le meilleur d’eux-mêmes, ils se sont placés en mode automatique. Je n’aime guère Céline, quand il parlait certes, il jouait un rôle, mais derrière ses allures de clochard et ses sarcasmes, il y avait une pensée profonde sur l’art d’écrire. Ici, c’était le désert de la pensée.

Quelques fois, ils ont fait semblant de ne pas être d’accord, mais le débat s’achevait comme un pétard mouillé. Les échanges manquaient de spontanéité, à croire qu’ils avaient tous répété leur rôle comme DSK pour son 20h. Si celui-ci semblait imiter un comédien du Français jouant Tartuffe, Beigbeder (Yann Moix, Régis Jauffret, Simon Liberati, Frédéric Taddei et Gaspard Proust) étaient sur scène comme des femmes savantes : ils posaient. Ils se donnaient des airs très intelligents sans élever leur débat parce qu’à quoi bon gâcher tant de génie devant 700 spectateurs. Les spectateurs, moins de 40 ans en majorité, suivaient sagement la soirée. Comprendre qu’ils s’ennuyaient. Comment leur reprocher ? Est-ce donc cela la littérature tendance des années 2000 ? Je n’imaginais pas que les débats seraient riches intellectuellement, Beigbeder et ses compères ne sont pas payés pour être un peu sérieux. Mais au lieu de s’auto-promouvoir et s’auto-congratuler tout en snobant le reste du monde, était-ce trop demander que de faire preuve d’un peu d’enthousiasme pour l’art qu’ils sont censés aimer et cultiver : la littérature. La soirée était entrecoupée d’extraits de film, notamment avec Jayne Mansfield faisant un pub pour un rouge à lèvres extrait du film « La Blonde explosive ». Finalement, cette séquence américaine idiote était dans le ton. Jayne Mansfiel était là car si j’ai bien compris Simon Liberati lui a consacré un livre.

Les extraits lus des écrivains invités m’ont frappé par leur violence (enfin, j’avoue l’extrait de Liberati, je ne m’en souviens plus du tout), mais celui de Jauffret (une microfiction) n’était que la mise en scène de la violence masculine de façon caricaturale. Celle de Moix racontait le lynchage de pro-Claude François contre des pro-Sardou dans un bowling d’Olivet, banlieue déprimante d’Orléans. Violents et nuls, surtout le Yann Moix qui ressemble à un délire écrit par un adolescent qui s’ennuie. Mais il me semble pas que Yann Moix écrive pour faire penser ses lecteurs.

La soirée s’est achevée par une lecture d’un extrait d’ « American Psycho » par Gaspard Proust. Beigbeder adore ce livre qui est tout de même un modèle répugnant de violence gratuite. L’extrait était une scène de torture pratiquée par le « héros » Patrick sur une fille… Les scènes de tortures pornographiques constituant l’essentiel du livre, difficile de trouver autre chose.

Faisons preuve d’ouverture d’esprit, après tout, « American Psycho » est peut-être un grand livre, même s’il me révolte (pour moi, ce roman est une sorte de crime contre l’humanité)… mais Beigbeder n’aurait-il pu trouver mieux pour achever sa soirée ? Puisqu’il dit aimer Paul-Jean Toulet, pourquoi ne pas en faire lire un extrait à Proust (Gaspard) ? C’est un beau style, un peu vieilli certes, mais où l’être humain est respecté et où la littérature n’est pas un vain mot.

La littérature manquait cruellement hier soir. La femme aussi manquait, n’étant présente qu’à travers Jayne Manfield, Audrey Hepburn dans des extraits de films (modèles de femmes objets) et à travers l’extrait du roman de Bret Easton Ellis. Je ne suis pas une acharnée de la parité, je reconnais volontiers qu’il y a eu dans l’histoire plus de grands écrivains hommes que de grands écrivains femmes et que certaines « écrivaines » aujourd’hui prétentieuses se plaisent surtout à écraser les hommes pour se venger de tant de siècles d’oppression et rivalisent de vulgarité avec leurs confrères ! Mais j’ose espérer qu’il y a des femmes qui écrivent autant avec talent qu’avec cœur encore aujourd’hui. Pourquoi ne pas avoir fait une place respectable à la femme ? La femme qui a inspiré tant de romans d’amour sublimes et les femmes qui achètent  les romans des messieurs présents sur la scène sans lesquelles ils ne pourraient s’acheter des jeans Diesel et des pulls Zadig et Voltaire.

Je voulais aussi parler des livres qui aujourd’hui se périment plus vite que les plats surgelés, mais ce sera pour un autre jour.

 

Pompéi, un art de vivre, musée Maillol, 61 rue de Grenelle. Jusqu’au 12 février 2012

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6 commentaires pour Le mix de Beigbeder

  1. GaetanD dit :

    Bonjour,

    J’aimerais bien comprendre en quoi selon vous « American Psycho » et un crime contre l’humanité ? A mon sens bien et au contraire, il critique la société dans ce qu’elle a de plus abjecte… Un livre essentiel pour qui veut comprendre dans quoi (oui je dis bien dans quoi) nous vivons…

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  2. arianecharton dit :

    Bonjour,
    Une sorte de crime contre l’humanité, ai-je écrit. Je ne trouve pas du tout que ce roman dénonce la société dans laquelle nous vivons dans ce qu’elle a de plus abject, car cela reviendrait à dire que Patrick reflète la société humaine.
    Ce n’est qu’une accumulation de scènes gratuites, atroces et l’auteur n’a aucune distance avec ses propos, c’est du pur marketing basé sur l’obscénité.

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  3. aymeric p dit :

    Je suis un grand fan de ses tout premiers romans, plus courts, composés de petites scènes sans lien directeur très net. Avec American Psycho, il a voulu faire dans le gigantesque et je n’en ai pas retenu grand chose, au final… Des scènes de torture, pourquoi pas ? Mais dans une peuvre moins « marketée », effectivement…

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  4. Zorro dit :

    Bonjour,

    très bien votre article, sa lucidité et son intelligence m’ont calmé après le pathétique déballage d’aneries mondaines d’un autre compte rendu publié par le Nouvel Obs. Je partage votre opinion pour American Psycho, que j’ai laissé assez vite, je crois, une scène où le héros cloue une femme sur le plancher. Ce n’est pas par pruderie que je l’ai lâché, c’est pour son vide abyssal. Aux gens qui me gobergent du talent de l’auteur, je conseille de lire « Le Démon » de H. Selby Jr, dont BEA s’est largement inspiré pour l’esprit. N’ayant évidemment aucun style, au contraire de Selby, il ne pouvait qu’accumuler des scènes d’une violence sans signification. Mais ça plaît, ça se vend, c’est le principal, sans doute…

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  5. lesensables dit :

    J’ai beaucoup aimé votre article, surtout dans sa deuxième partie, avec son ironie (très très bien DSK et consort). Je n’ai pas lu American Psycho, mais cette violence me fait songer à Sade que j’ai lu en son temps. Je ne suis pas, pour le coup, d’accord avec vous. Si le talent est là, si le texte, les mots, parviennent, comme certains passages de Sade (je pense aux 120 jours) à vous jeter dans une angoisse et un dégoût indicibles, alors, par cet effet, on est dans la littérature. Mais ce n’est pas donné à tout le monde. Est-ce le cas d’American Psycho?

    Hervé.

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    • arianecharton dit :

      Merci Hervé de votre lecture. J’ai assez peu lu Sade mais même si certains passages sont éprouvants, on trouve aussi une véritable réflexion, une philosophie, une raison d’être à ces scènes. Ce n’est pas ce que je trouve dans American Psycho qui pour moi est de l’hyper violence gratuite dans un style propre et glacial. Je n’ai pas pu finir American Psycho parce que cette pornographie violente me paraissait aussi répugnante qu’ennuyeuse. Je n’avais pas le sentiment d’être devant une dénonciation de la violence de la société actuelle. Mon monde n’est pas celui de Breat Eston Ellis et peut-être mes valeurs et mon esprit européens m’empêchent d’adhérer à ce produit américain. Beigbeder place ce roman au niveau du Voyage au bout de la nuit, j’avoue que j’ai peine à trouver des points communs.

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