Le Malentendu d’Albert Camus

En Folio, on peut trouver dans un seul volume deux pièces de Camus : Le Malentendu et Caligula. Je me souviens avoir lu ces deux pièces au lycée au moment où j’étudiais la Peste. Caligula est une pièce politique terrible mais la cruauté d’un empereur semble moins terrible que la frustration de la jeune femme du Malentendu, frustration qui mène au meurtre, sans état d’âme. Je me souviens avoir eu le sang glacé en lisant le Malentendu. Tout le drame de cette pièce est effectivement un malentendu comme le dit l’un des personnages. Mot qui semble tellement dérisoire puisque ce malentendu mène à la mort d’un innocent, au suicide de deux femmes et au désespoir d’une troisième.

Martha et sa mère tiennent une modeste auberge. Elle rêve, enfin surtout Martha, de partir loin de ce pays gris et pluvieux pour vivre dans un pays chaud au bord de la mer. Pour réaliser ce rêve, elles tuent des voyageurs descendus dans leur établissement puis les dépouillent de leur argent. Au moment où débute la pièce la mère est fatiguée, fatiguée de tuer et d’attendre, presser au fond d’en finir avec cette vie sans but. Martha croit encore au bonheur, elle à la soif de vivre, c’est-à-dire de jouir, de sentir le vent chaud et le soleil sur sa peau, d’être aimée et admiré, de respirer librement. Comme disait Chamfort, philosophe que Camus admirait, il faut que le coeur se brise ou se bronze. Le coeur de Martha lui s’est bronzé depuis des années. Ce qui fait ce qui fait tenir cette femme frustrée c’est cependant l’espoir d’un bonheur possible auquel elle se raccroche au point d’être capable de tuer. Les propos de cette femme sont terribles mais même si rien ne peut excuser le crime on comprend aussi combien Matha souffre, souffre d’être isolée du monde, c’est-à-dire isolée du bonheur auquel les autres ont droit. Elle aussi veut avoir droit au bonheur. Elle répète tant de fois ces mots bonheur et soleil.

On retrouve les deux images du soleil que développe Camus : le soleil des textes Noces et L’été où il exalte le climat de son Algérie natale avec ce soleil qui rend les corps splendides la nature luxuriante. Mais le soleil rend fou aussi n’est-ce pas un éblouissement sur une plage qui a conduit Meursault, l’étranger, a tué ? Paradoxalement, la chaleur du soleil peut glacer notre cœur.

La femme qui m’a vendu mon billet pour la pièce était un peu agitée, elle cherchait son carnet de billets tout en s’excusant : je viens de jouer Huis clos. Car le théâtre du Nord-Ouest dirigé par Jean-Luc Jeener est vraiment une grande famille où tout le monde participe et où les spectacles s’enchaînent toute l’année.

Je songeais que dans Huis clos chacun est le bourreau de l’autre. Le regard de l’autre nous enferme, nous juge, thème que Sartre résume par cette fameuse phrase : « l’enfer c’est les autres ». Au fond dans le Malentendu la mère et la fille sont aussi le bourreau l’une de l’autre. Les années de tête-à-tête vécus dans le crime ne les ont pas rapprochés au contraire. Comme le dit la mère, on est toujours seule avec ses crimes mêmes lorsque l’on a un complice.

Anne Barthel incarne Martha. Par sa voix grave et certaines de ses expressions, je songeais à Maria Casarès. Maria Casarès qui a justement créé le rôle de Martha en 1944. Grand rôle d’une femme triste et frustrée qui ne croit plus en rien et surtout pas aux élans du cœur. Le jeu d’Anne Barthel est digne de celui de Maria Casarès. Elle parvient très bien à alterner propos glaciaux, dénués d’humanité et cris de désespoir devant un bonheur qui se dérobe à elle.

La mère est jouée par Marie-Véronique Raban non moins saisissante avec sa voix lasse, son dos voûté, sa lassitude et son angoisse lorsqu’elle se met à songer à Dieu et à son châtiment.

L’entrée de Jan, le frère disparu depuis 20 ans sans donner de nouvelles, est comme un courant d’air rafraîchissant et plein de vie. Autant les gestes de Martha sont froids, précis, ceux de sa mère fatigués, autant la gestuelle de Jan incarné par Bertrand Monbaylet et celle de sa femme Maria jouée par Émilie Duchênoy sont amples, plein de passion et de douceur.

Maria essaie de convaincre son mari de révéler tout de suite son identité à sa mère et à sa sœur. Mais il veut d’abord passé une nuit incognito pour dit-il savoir ce qui rendrait heureuses ces deux femmes qu’il aime. Il a fait fortune en Afrique pays chaud où le soleil brûle comme en rêve Martha. Comme dans les légendes grecques, il revient après un long voyage auprès de sa famille.  « On ne peut pas être heureux dans l’exil ou dans l’oubli », dit-il.

L’unique tête-à-tête entre le couple est un peu comme une parenthèse dans cette tragédie. Maria jeune femme amoureuse exprime son malheur à l’idée d’être séparée de son mari pour une nuit : « la séparation est toujours quelque chose pour ceux qui s’aiment comme il faut. »

Les propos de Maria sont inspirés par un mauvais pressentiment, un mauvais pressentiment que son mari ne comprend pas. En guise de réplique Maria résume bien ce qui différencie la façon d’aimer d’une femme et d’un homme. « Les hommes ne savent jamais comment il faut aimer. Rien ne les contente. Tout ce qu’ils savent, c’est rêver, imaginer de nouveaux devoirs, chercher de nouveaux pays et de nouvelles demeures. Tandis que nous, nous savons qu’il faut se dépêcher d’aimer, partager le même lit, se donner la main, craindre l’absence. »

Cette réplique m’a fait penser à ce qui avait aussi séparé Marie d’Agoult, pressée de vivre son amour pleinement avec Liszt et le musicien, ambitieux, qui voulait toujours avancer au lieu de profiter du temps présent.

Cette petite scène d’amoureux est la scène d’innocence qui annonce la tragédie à venir.

Martha ne reconnaît pas son frère, il faut dire qu’il est parti alors qu’elle était encore une enfant. La mère aurait pu le reconnaître mais ses crimes pèsent si lourd sur sa conscience qu’elle explique ç sa fille qu’elle ne regarde plus les voyageurs c’est-à-dire leurs futures victimes. Elle ne regarde pas leur visage pour avoir encore le courage de les tuer (c’est-à-dire leur donner à boire un thé contenant un puissant somnifère qui endormira le voyageur et permettra aux deux femmes d’aller le noyer dans la rivière voisine). Coïncidence j’avais songé auparavant dans l’après-midi à Levinas qui considère que la base de l’éthique est le visage de l’autre, point central de sa vulnérabilité, le visage del’autre qui doit inspirer protection respect. Contempler le visage de l’autre empêche de le tuer. Si la mère avait osé regarder le voyageur dans les yeux on peut supposer qu’elle aurait reconnu son fils et que la tragédie aurait été évitée. 

Camus parvient à créer une tension permanente car face à ce voyageur qui doit être le dernier de leurs victimes face à ce voyageur qui essaye de faire parler le cœur de Martha les deux femmes hésitent à le tuer. Elles essayent même chacune à leur façon de le convaincre de partir immédiatement. Mais Yan reste et boit le thé.

Une fois leur crime commis, le serviteur de l’auberge, en fait une incarnation du destin et de Dieu, rapporte le passeport du voyageur. Martha et sa mère découvrent qu’il leur avait menti sur son identité. Pas une émotion ne passe sur le visage d’Anne Barthel quand elle lit. Elle tend ensuite le passeport à Marie-Véronique Raban en jetant un regard ironique et presque diabolique vers elle. La mère lit également le nom du voyageur et ne pousse pas un cri comme dans les mauvais drames mais reste muette. Elle annonce ensuite à sa fille qu’elle va se suicider puisqu’elle a tué son fils. Rien jusqu’ici ne semblait capable de remuer le cœur glacé de Martha. Mais face à l’abandon de sa mère, elle manifeste son sentiment de désespoir et d’injustice. Sa mère préfère donc son frère qui les a laissées vingt ans sans nouvelles à elle qui s’est longtemps sacrifiée, qui a tué pour leur apporter du bonheur ? Martha décide aussi de se suicider non pas en se jetant dans la rivière comme sa mère pressée de rejoindre son fils aimé mais seule dans sa chambre, cette pièce qui, des années, a accueilli ses rêves de bonheur et de soleil.

Auparavant, on assiste à un face-à-face entre Martha et Maria, la femme de Yan. Martha raconte tout avec froideur, blessée par le désespoir de Maria. Elle ne supporte pas qu’on puisse pleurer, qu’on puisse souffrir et sa dernière vengeance contre un destin qui l’a privé d’amour est de désespérer la jeune femme. « Priez votre Dieu qu’il vous fasse semblable à la pierre », dit Martha.

Maria implore l’aide de Dieu et le serviteur réapparaît pour ne prononcer que ce mot : non.

Le décor est simple symbolisant bien une auberge est à côté une chambre. Rien d’ostentatoire pour laisser cette tragédie se jouer à nue. Du vrai beau théâtre authentique sans excès de mise en scène, sans rien pour troubler l’attention. Du théâtre qui laisse toute sa place à la langue de Camus simple, nette avec parfois des élans lyriques splendides.

Il était étrange ensuite de sortir et d’être plongée dans l’ambiance pleine de nervosité propre au dimanche soir. Tout le monde semblait pressé de rentrer rentrer chez soi, affronter le classique spleen du dimanche soir, spleen renforcé sans doute par le fait que nous venions de vivre le dernier dimanche d’été avant plusieurs mois.

Encore habitée par cette pièce de Camus, je me sentais étrangère à cette nervosité qui cependant me semblait menaçante. Sur mon vélo, je me sentais comme une petite chose qu’une pichenette du destin aurait suffi à faire tomber.

En résumé courez vite au théâtre du Nord-Ouest voir cette pièce de Camus ainsi que d’autres pièces programmées jusqu’au 31 décembre déclinant la thématique Sartre, Camus, de Gaulle, la politique. Vous ferez une bonne action pour soutenir le grand théâtre cultivé comme du temps du TNP et vous ferez une bonne action pour votre esprit qui saura se nourrir des paroles de ces grands écrivains. Car au contraire de la télévision et du cinéma, au théâtre le spectateur participe au spectacle, en pensant, en s’émouvant devant ces vies qui se déroulent physiquement sous ses yeux, une participation d’autant plus grande au théâtre du Nord-Ouest tant nous sommes proches de la scène. Une expérience d’autant plus saisissante lorsqu’on a la chance de se voir offrir une belle interprétation comme celle donnée par Anne Barthel et ses compagnons.

Le Malentendu : plusieurs dates à partir du 11 octobre et jusqu’au 22 décembre.

Théatre du Nord-Ouest, 13 rue du Faubourg Montmartre. Métro Grands Boulevards

http://theatredunordouest.com/

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