Louise Michel : femme engagée

Louise Michel fait partie de ces personnalités que l’on connaît de nom sans pouvoir vraiment dire qui elle était. Son visage grave, aux traits irréguliers et sans grande finesse, que quelques photos ont éternisé reste lié à la Commune. Épisode de l’histoire de France souvent d’ailleurs mal connu (dans les cours d’histoire, par manque de temps, on passe souvent de l’épopée napoléonienne à la Première Guerre mondiale sans beaucoup s’arrêter sur les grands événements du XIXe siècle). Révolutionnaire et indépendante, Louise Michel l’a été pleinement depuis sa jeunesse. Enfant bâtarde d’un châtelain et de l’une de ses servantes née en 1830, elle bénéficia tout de même d’une bonne éducation. Cette chance de pouvoir apprendre à lire, à écrire et à réfléchir elle avait conscience que bon nombre de femmes ne l’avaient pas à commencer par sa mère. Toute sa vie Louise Michel s’engagea dans l’éducation des enfants et des femmes. Il me semble que cet engagement pour améliorer le sort et la vie des plus modestes en France, en Nouvelle-Calédonie et à Nouméa avait finalement plus d’importance que son anarchisme.

La pièce écrite par Émilie Sandre évoque quelques grands moments de la vie de Louise. Évocation lyrique et symbolique. L’auteur n’a pas cherché à présenter avec précision des épisodes marquants : c’est parfois l’écueil des pièces biographiques qui pour donner des détails, être réalistes et précises rendent l’ensemble assez artificiel. Ici Émilie Sandre cherche surtout à brosser un portrait de Louise Michel, à en donner une image évocatrice.

Trois personnes encadrent l’héroïne : sa mère, Théophile Ferré, un communard, et Henri Rochefort, journaliste polémiste.

La mère de Louise Michel apparaît plusieurs fois : au début dans l’évocation de l’enfance et de la jeunesse de Louise, admiratrice d’Hugo, puis lors de la déportation de Louise en Nouvelle-Calédonie et enfin lorsque Louise obtient d’être libérée pour aller au chevet de sa mère mourante alors qu’elle purgeait l’une de ses nombreuses peines de prison. La mère est incarnée par Lisbeth Wagner. Discrète et pourtant présente, elle joue bien les élans affectueux et inquiets d’une femme dépassée par les événements et les choix de son enfant.

Il est frappant de constater que bien de ces êtres qui se sont battus d’une façon ou d’une autre, pour une cause restent souvent très profondément attachés à leur mère au point d’être capable de sacrifier leur combat pour cette femme qui les a mis au monde. L’attitude de Louise Michel dans le spectacle m’a fait songer à l’attachement de Camus pour sa mère, s’opposant ainsi aux actions violentes du FLN susceptibles de toucher des innocents comme elle. À l’instar de la mère de Louise Michel, celle de Camus était illettrée. Ces mères affectueuses, mais vulnérables par leur illettrisme et leur pauvreté ne symbolisent-elles pas les convictions et le combat de ces intellectuels ?

Amoureuse de Ferré, Louise Michel lui dédia le poème les Œillets rouges (http://fr.wikisource.org/wiki/Les_%C5%92illets_rouges) lorsque celui-ci fut condamné à mort. Le dernier échange entre Louise et Théophile Ferré est mis en scène dans la pièce. Un moment émouvant et grave durant lequel on sent que même les héros peuvent s’abandonner aux mouvements intimes de leur cœur, à leur peur et leur fragilité.

J’ai appris en faisant quelques recherches ensuite que Ferré avait été emprisonné au camp de Satory à Versailles en 1871 où il fut exécuté. Il a peut-être croisé le père de Debussy et son compagnon d’infortune, Charles de Sivry, beau-frère de Verlaine. Le monde est petit.

Christine Liétot incarne une Louise Michel passionnée, mais sans tomber dans des excès de jeu ou de déclamation qui auraient rendu ses propos moins crédibles. Peut-être est-ce aussi révélateur de ce qu’était Louise Michel : une flamme sachant toujours rester debout.

Henri Rochefort peint par Gustave Courbet

Christian Louis incarne Henri Rochefort journaliste de conviction certes, mais qui n’ignore pas que les réalités du pouvoir sont rarement compatibles avec de grands idéaux. Il soutient surtout Louise Michel par admiration. Le comédien a une attitude protectrice qui alterne avec des traits d’esprit et un humour destiné à dédramatiser les moments difficiles qu’ils vivent. Ils se rencontrent sur le bateau qui les mène au bagne de Nouvelle-Calédonie d’où Rochefort s’évadera. Louise Michel y purgera une peine de sept ans et en profitera pour éduquer des Canakes. Toute sa

vie, elle devait rester fidèle à sa vocation d’institutrice.

Théophile Ferré

Théophile Ferré, joué par Paul Néri, est un révolutionnaire qui au début n’est pas certain que les femmes puissent avoir une place importante dans le combat. Louise Michel lui prouvera le contraire. J’avoue parfois avoir été un peu inattentive lors des apparitions de Théophile Ferré. En effet, le comédien avec ses yeux clairs, sa barbe et ses cheveux ondulés ressemblait à s’y méprendre à Musset. J’en étais un peu troublée comme si soudainement Musset apparaissait sur la scène pour tenir un rôle. Certes, le discours révolutionnaire était bien étrange dans sa bouche, lui qui considérait qu’un poète devait rester étranger à la politique. Paul Néri parle avec passion à Louise Michel : on devine le bouillonnant communard qui meurt à 25 ans. La politique mène la vie de Ferré, comme l’amour celle de Musset. Tous les deux sont des êtres de feu, malgré tout.

J’évoquais un peu plus haut Camus. Lors de l’achat du billet pour la pièce, il m’avait adressé une sorte de clin d’œil puisque l’homme qui vendait des billets n’était autre que le vieux domestique du Malentendu vu il y a quelques semaines. Le théâtre du Nord-Ouest est vraiment une grande famille où les écrivains se croisent…

Je ne me prononcerai pas sur la qualité littéraire des écrits de Louise Michel, je ne les ai pas lus. La pièce Louise aux spectres rouges m’a donné envie de découvrir ses mémoires, ses lettres et ses poèmes. On sort de la pièce en en sachant un peu plus sur Louise Michel, certes, mais surtout avec la curiosité de découvrir dans le détail les grands moments de la vie exceptionnelle et héroïque d’une femme qui a choisi d’être libre pour se battre en faveur des autres : tous ces êtres pauvres et opprimés qui n’auraient pas la capacité de s’affranchir comme elle l’a fait.

Mais derrière cette figure glorieuse, Émilie Sandre laisse percer également une personnalité plus fragile et tendre qui ici se révèle essentiellement dans son attitude avec sa mère. Il arrive que de grands héros des combats politiques et sociaux perdent pied avec la réalité, grisés par leur succès auprès des foules, grisés d’être toujours placés sur le devant de la scène, ils deviennent paradoxalement un peu inhumains. Ce ne fut pas le cas de Louise Michel, héroïne de ce XIXe siècle, décidément riche en personnalités passionnantes dignes d’êtres redécouvertes.

Informations :

Théâtre du Nord Ouest, 13 rue du Faubourg Montmartre. Métro Grands Boulevards

www.theatredunordouest.com

Représentations de Louise aux spectres rouges  d’Emilie Sandre : dimanche 20 novembre 12h30 / dimanche 27 novembre 12h30 / samedi 3 décembre 12h30 / lundi 5 décembre 19h00 / dimanche 11 décembre 12h30 / samedi 24 décembre 19h30 / jeudi 29 décembre 19h00

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