Le gloubi-boulga de Yann Moix

Quand j’étais petite il y avait une émission qui s’appelait « L’île aux enfants ». J’en garde un souvenir assez vague. Je me rappelle cependant le personnage de Casimir, une sorte de dinosaure orange. En lisant l’article de Yann Moix sur le blog de La Règle du jeu :  http://laregledujeu.org/moix/2012/02/02/649/apologie-de-le-todafe/  j’ai pensé à Casimir ou plus précisément au gloubi-boulga. Il s’agissait de la nourriture préférée de Casimir. « Un gâteau réputé immangeable et dont seul le Casimir est friand » écrit Wikipédia (j’ai vérifié l’orthographe du plat de Casimir sur Internet).
La prose de Moix me fait penser au gloubi-boulga dont Moix semble se délecter car quand on sent en le lisant que les mots qu’il déverse lui procurent une immense satisfaction. On dirait aussi qu’il essaye de faire du Charles Peguy (essaye…)  : « Fluide, le net ? Rien n’est plus encombrant. Rien n’est plus massif. Rien n’est plus mastoc. Rien n’est plus roc. Rien n’est plus amoncellement. Rien n’est plus gros monument. Rien de plus granitique que le Web. »
Son gloubi-boulga me semble immangeable, il y a dans son article des phrases qui m’ont arrêtée et auxquelles je ne comprends rien même en les replaçant dans leur contexte du genre : « L’accessibilité aux réservoirs galactiques de la connaissance humaine interdit tout accès à la simplicité de la parole. » ou « D’un instant à l’autre, le texte se transforme en autre chose que lui-même, il s’évade de son propos, il échappe à son contexte pour aller courir ailleurs, il s’arrache à sa pensée pour penser autre chose qui ne pensera d’ailleurs pas : un dessin, une photo, une illustration, un film, une « explication ». »
Enfin avec cette bise venue de Sibérie et bien qu’appréciant plutôt ce froid sec et ensoleillé, il se peut que mon cerveau souffre de quelques déficiences.
Cela dit il y a des phrases de Moix que j’ai comprises. À la première lecture, elles m’ont fait sourire (pour d’autres raisons que celles de Guillaume Musso l’autre jour), pour ensuite me sembler bien lamentables.
« Les œuvres, comme les êtres vivants (mais une œuvre est un être vivant) doivent avoir un destin, c’est-à-dire une naissance, une vie et une mort. Leur itinéraire doit avoir un début, un milieu et une fin. […] Ce qui compte, c’est la diffusion de la parole. Cette parole est plus forte que la plupart des ouvrages, qui par ailleurs ne la diffusent pas. Un livre contenant une parole, transmettant une parole, autrement dit un livre qui pense, parviendra toujours à se faire connaître, à persévérer dans l’éternité, à se frayer un passage dans le temps, à se hisser jusqu’à la postérité, qui transmettra à la postérité suivante, et ainsi de suite. »
Je me suis dit que Moix sans évoquer le destin ou le non destin de ses livres rêvait à sa postérité. Et je l’imaginais écrivant son article avec une plume d’oie comme Léautaud (avant qu’une secrétaire le tape au propre) songeant que sa parole à lui, ses chefs-d’œuvre triompheraient du temps. Il lui suffit de dire que certains textes triomphent pour déposer les siens sur l’autel de l’éternité.
Il est beau de songer à l’éternité, mais c’est une facilité aussi : affronter le quotidien est peut-être moins noble, mais plus difficile. Avant de se demander si on sera lu dans deux siècles, il faut tâcher déjà de réussir chaque jour à vivre et à accomplir quelque chose pour ceux qui nous entourent.
« L’e-lecteur fait face à une tour de ciment remplie de livres qu’il ne lira que fantasmagoriquement, qu’hypothétiquement, que virtuellement » Dans son article, Moix s’en prend au livre numérique il semble dire que quelqu’un qui lit sur une tablette ne lit pas. Il est possible qu’une lecture sur écran ne marque pas autant le cerveau  encore qu’il me semble que c’est surtout une question d’habitude. À son âge, Moix est assez peu habitué à lire sur écran. Moi-même un peu plus jeune que lui je préfère la lecture sur papier, j’ai l’impression de mieux lire, mais je n’irais pas prétendre qu’il est impossible de lire sérieusement sur un écran.
En fait, là où les arguments de Yann Moix contre les livres numériques et les lecteurs de texte en format numérique m’étonnent c’est lorsqu’il regrette que le numérique permette un stockage presque infini  : « On ne mesure pas une civilisation à sa capacité de stockage. Mais, bien au contraire, à sa capacité de pouvoir se soulager de son propre sang, à sa capacité de pouvoir s’alléger de ses propres stocks, de ses milliards de milliards de références.  Une société qui va bien n’est pas une société dans laquelle tout est gardé, sauvegardé, accumulé, stocké, répertorié, emmagasiné. Il s’agit, pour avancer, de se délester du poids des documents, des monuments, des volumes. »
Cet argument me semble complètement stupide. Depuis la naissance de l’écriture les hommes rassemblent des textes, cherchent à les conserver à tout prix. Les plus grandes civilisations ont justement essayé de stocker (ou plutôt de préserver car stocker, c’est un vilain mot bon pour de la marchandise). Il est impossible de tout conserver. Des pans entiers du passé de l’humanité ont disparu par la main de l’homme, des accidents ou des catastrophes naturelles. Des civilisations entières ont presque disparu. J’admire toujours ces archéologues ou ces historiens qui après des années et des années de labeur parviennent parfois à redécouvrir un fragment d’histoire qui nous éclaire sur toute l’humanité. Quelle richesse.
Si on décide de ne pas tout stocker, qui fera le choix ? D’ailleurs, l’idée que grâce au numérique, à Internet tout restera est un leurre. Il est bien évident que certains documents sous certains formats seront un jour illisibles. Il est bien évident que les aléas de l’Histoire entraîneront à nouveau des destructions de documents. Il est bien évident que les hommes détruiront encore des documents et que dans trois siècles il ne restera pas grand-chose de l’année 2012. Alors dénoncer un moyen qui permette peut-être d’en sauver plus qu’hier me semble bête et même choquant. Comme je trouve choquante cette image d’une liseuse dans les flammes ouvrant l’article de Moix et son titre « apologie de l’e-todafé » de très mauvais goût. C’est brûler un appareil qui manifestement déplaît à Moix, mais c’est aussi brûler le contenu et comment ne pas penser à tous ces livres que les nazis ont brûlés ? Comment ne pas penser à l’institut d’Egypte détruit au Caire l’an dernier ? Je pense aussi à la destruction d’archives lors de la Commune à Paris, je songe à toutes ces catastrophes naturelles ou à ces fureurs humaines qui ont fait disparaître la vie, l’âme, l’esprit de tant d’hommes qui sont nés et qui sont morts avant nous.
Je songe aussi à la joie que j’ai eue souvent en lisant les journaux de l’époque romantique, de petites gazettes qui certes n’ intéressent peut-être que quelques spécialistes, mais qui me permettent de me replonger dans cette époque passionnante. Un temps je fuis le présent avec toutes ces violences et ces tourments, pour essayer de vivre un peu ce passé qui m’enchante.

Peut-être est-ce de ma part un excès de nostalgie, mais c’est aussi de la passion et un respect pour ces hommes et ces femmes qui ont vécu. Je me suis délectée de la lecture du « Vert vert », un journal plein de petits échos sur les coulisses et le théâtre de l’époque romantique ou du Monde dramatique, journal fondé par Nerval grâce à un héritage. Je me rappelle aussi l’émotion que j’ai eue en découvrant un numéro spécial du Figaro en 1844 consacré à la publication des « Contemplations ». Le journal apparaissait sur mon écran, via Gallica. N’était-ce pas magique ? Je trouve que la numérisation de tous ces documents par la Bibliothèque nationale notamment  est une chance formidable. C’est également un confort pour beaucoup de chercheurs ou d’amateurs qui n’ont pas forcément la possibilité de se rendre à la Bibliothèque nationale. Les propos de Moix me font penser à ceux de Jean-Marc Roberts cet été qui s’insurgeait contre la vente de livres sur Internet et qui voulait sauver les librairies réelles. Certes quand on habite Saint-Germain-des-Prés on a effectivement assez peu de difficulté à trouver un livre encore que lorsqu’on cherche un livre ancien on est parfois bien content de pouvoir l’acheter par Internet à un libraire installé à des centaines de kilomètres. Il est regrettable que des librairies disparaissent, mais ce n’est pas à cause d’amazon et autres, mais parce que les livres se vendent moins. On se plaint que les gens ne lisent plus : effectivement les gens lisent de moins en moins parce que d’autres distractions plus simples s’offrent à eux. En même temps, on ne peut pas dénoncer les moyens modernes de combattre cette disparition de la lecture. Le numérique, Internet donnent la possibilité à des gens qui habitent loin de grandes villes ou qui ont peu de place chez eux d’avoir un moyen d’accès à la culture, à la littérature. Les gens cultivés ne vivent pas tous entre le 6e et le 7e arrondissement de Paris.
Certes la quantité d’informations sur le net rend difficile le tri. Sur la toile, il y a tout et n’importe quoi. Mais si au lieu de se plaindre de l’abondance, des « intellectuels » comme Moix s’efforçaient de mettre en valeur la qualité, essayaient d’instruire ceux qui n’ont pas autant de savoir mais ont l’envie d’apprendre ? S’ils essayaient d’ajouter de la conscience, de la raison à cette masse d’informations (comme disait Rabelais « science sans conscience n’est que ruine de l’âme », internet sans conscience et réflexion n’est que ruine de l’âme). Pourquoi nos intellectuels ne pourraient-ils justement pas être des guides ? Enfin, Moix préfère jouer au vieux bougon en se prenant pour un humaniste et polémiquer pour faire parler de lui. C’est la règle du jeu du cirque médiatique !
C’est ridicule. Ses arguments me semblent bien manquer d’humanité.
Le seul danger du numérique c’est effectivement pour les écrivains comme pour les autres artistes de voir leurs droits d’auteur bafoués. Leur combat c’est aussi une plus juste rémunération sous ce format.
Pour conclure, je m’étonne que Moix publie sa prose sur Internet, je m’étonne qu’il ne s’oppose pas à la commercialisation de ses textes en format numérique… Il faut dire que Moix y perdrait financièrement… Quand le virtuel triomphe, gardons les pieds sur terre, n’est-ce pas.

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3 commentaires pour Le gloubi-boulga de Yann Moix

  1. Hoëllard dit :

    Ariane, te voilà délicieusement mordante et j’en suis ravi. Il faut dire que Moix (prononcez Moixe) s’y prête bien avec ses lapalissades à deux sous, le simple fait qu’il, fréquemment, rigole follement de se voir si « rebelle en son miroir » et, last but not least, qu’il ose invoquer là le bon vieil autodafé de nos ancêtres. Que si c’est cramé, y a sûrement une bonne raison.
    Dans la même veine faussement futée de rive gauche, va donc voir Haenel ou Meyronnis. Dans le genre cacahuètes, ceux-là jouent du lourd.
    Sinon oui, sous ta plume élégante, utelle pointe d’acide est bien venue et (voir plus haut) t’ouvre s’il en est besoin, des horizons proprement abyssaux…
    A toi,
    Hoëllard

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  2. Le livre que l’on connait et l’ eBook ne sont pas directement comparables. Le premier est réel, qui se voit et qui existe alors que le second est virtuel, c’est à dire que l’on voit mais qui n’existe pas. On fait souvent cette confusion qui, elle, est transparente : qui ne se voit pas mais qui existe. Et chacun sait qu’on ne peut détruire quelque chose qui n’existe pas…
    Dom

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