Modiano. Les raisons égoïstes de lire un auteur

« Tous les garçons s’appellent Patrick » : ce court-métrage de Jean-Luc Godard avec Jean-Claude Brialy est cité plusieurs fois dans ce Cahier de l’Herne consacré à Modiano. Non parce que le personnage du film ressemble à l’écrivain mais parce qu’il flotte dans ce recueil un air de Nouvelle Vague qui pour ma génération a de quoi faire rêver : une France sans crise, où la liberté a un goût agréable d’insouciance, sans violence, sans angoisse, où travail et vie amoureuse semblent faciles.

Modiano, fils d’une comédienne, a aimé les cinéastes des années 1960 et s’en est nourri pour écrire comme il l’explique dans le long entretien avec Antoine de Gaudemar publié dans cet ouvrage collectif.

Les personnages de Modiano sont libérés des contingences matérielles : ils ont le loisir d’entretenir une vie mystérieuse, d’errer ou de fuguer, de se lancer dans des quêtes pour comprendre le passé et se comprendre eux-même (l’un n’allant pas sans l’autre chez Modiano). L’Occupation est un thème récurrent avec ses aspects tragiques. Mais l’Occupation a quelque chose aussi d’une fête mystérieuse et rêvée dans Paris, son exploration s’apparente souvent à une quête initiatique. Je pense à Nerval et à Alain Fournier. Loin de moi l’idée de diminuer les horreurs de cette période. Cependant chez Modiano ces années noires ne sont plus tant l’Histoire mais des histoires dans l’univers si particulier de l’écrivain. Ce monde n’est pas aussi vaste que celui de Balzac ou de Proust mais il sait s’articuler entre la réalité et la fiction. Son Paris, par exemple, est un Paris nostalgique qui paraît toujours d’hier, mais un hier présent dont on peut retrouver la trace.

Il faut avoir lu au moins quelques romans de Modiano pour bien comprendre les textes des contributeurs.

D.R

Certains comportent des analyses nourries de jargon universitaire et de références peu accessibles au grand public mais dans l’ensemble, ces textes sont avant tout des textes enthousiastes et personnels où chaque contributeur évoque son Modiano.

Ce que l’écrivain écrit à propos de Gracq semble s’adresser à ce que certains contributeurs en tout cas doivent ressentir en le lisant : « Nous avons chacun des raisons égoïstes de relire un écrivain : c’est qu’il exprime ce que nous éprouvons confusément. »

Quelle belle phrase pleine de justesse ! Comme on est heureux lorsque le hasard de la vie nous permet de lire un texte qui répond à nos sentiments. On est réconforté à l’idée qu’un écrivain, un autre homme, avant nous, a su, mieux que nous le ferions, exprimer ce que nous ressentons. On se sent moins seul en trouvant chez cet écrivain une sorte de frère. On se console un peu grâce à ces lignes imprimées lorsque nos sentiments sont douloureux. On remercie Dieu ou le destin de nous avoir permis de retrouver ou de tomber sur le livre ami, confident réconfortant et tendre. On peut entretenir une sorte de dialogue secret avec ce texte qui résonne dans notre cœur avec tant de profondeur.

Le Cahier de l’Herne propose aussi des photos personnelles de l’écrivain et plusieurs textes de lui qui méritent vraiment la lecture. Il y a donc ces pages sur Julien Gracq et aussi celles sur Joseph Roth très belles. Modiano retrace le parcours de cet écrivain austro-hongrois, ami de Zweig et qui noya son mal de vivre et ses souffrances dans l’alcool. Il a vécu les dernières années de sa vie rue de Tournon, près du Luxembourg. Une plaque rappelle son passage, sa vie qui était comme une sorte d’exil perpétuel comme si appartenant pourtant au monde des hommes il n’était pas à sa place.

On trouvera aussi une nouvelle inédite intitulée « Le Temps » avec comme personnage central un homme mystérieux qui ne vient jamais au rendez-vous fixé au narrateur. Une bonne façon d’entrer dans le monde de l’auteur de « La Place de l’étoile ».

Un cahier photos et des documents sont aussi consacrés à « Dora Bruder ». Un des plus beaux livres de Modiano pour moi. L’écrivain étant tombé sur un avis de recherche concernant Dora Bruder, il découvre qu’elle a été déportée et retrace sa vie grâce à des indices et son imagination. Cette jeune fille de 15 ans a une identité grâce à Modiano et à travers elle, peut-être, tous ces innocents disparus.

J’ai été aussi bouleversée par ce passage d’un journal intime de Modiano, écrit à 16 ans alors qu’il était pensionnaire au collège Saint-Joseph de Thônes, en Haute-Savoie. Il évoque un camarade appelé Lévy.

« Il avait un numéro tracé sur l’épaule, souvenir du camp de concentration où il avait accompagné ses parents, parce qu’ils étaient juifs. […]

Il bégayait, autre conséquence des mauvais traitements qu’il avait subis.

Un soir, il vient dans notre chambre, un livre de la Pléiade à la main. Il était si enthousiasmé à sa lecture qu’il avait ressenti le besoin de faire part de son enthousiasme à d’autres. […] Il fallait qu’il l’exprimât à haute voix. Lévy nous expliquait donc, en bégayant, que le livre était «formidable», et il était très touchant d’entendre ces phrases maladroites, ces mots qu’il avait de la peine à prononcer, et dont il se servait pour déverser le trop-plein de son enthousiasme, de son coeur. Puis il nous quitta pour reprendre sa lecture. À peine avait-il fermé la porte que mes camarades imitèrent son bégayement et se mirent à rire. Je ne pouvais pas participer à leur gaieté et il me semblait que leurs éclats de rire sonnaient étrangement faux. J’étais ému par l’apparition que venait de faire Lévy et je pensais au petit numéro qu’il porterait toujours à l’épaule. Je leur dis qu’il ne fallait pas se moquer de lui. Je n’avais pas fini de parler, que la porte s’ouvrit. Je restai pétrifié en voyant Lévy qui me regardait droit dans les yeux. « Merci, Modiano » me dit-il lentement ; et il referma la porte. […]

Collège Saint-Joseph de Thônes

C’était un terrible reproche de Lévy adressé à ce monde qui l’avait blessé dans sa chair et surtout dans son âme puisqu’il lui faisait subir la pitié des autres. Et je l’imagine, rentrant dans sa chambre, le livre de la Pléiade à la main, après s’être laissé entraîner par son enthousiasme, mais pour ne rencontrer finalement chez les autres que de la pitié. »

Cet extrait m’a fait songer que dès l’enfance, la vie en société est d’abord une confrontation douloureuse entre nous et les autres. Si on ne peut vivre seul car on deviendrait ou resterait un sauvage, si la vie peut nous permettre de rencontrer quelques êtres avec lesquels nous pourrons connaître une profonde intimité, amicale ou amoureuse, la société des autres est souvent source de souffrance. Le moindre défaut ou originalité inspire moquerie ou pitié : une façon de nous repousser du monde des autres, de la normalité. Je comprends que des enfants ou des adolescents fragiles puissent en venir au suicide (je songe à un fait divers récent). Lévy a voulu partager son âme. J’imagine qu’il était peut-être tombé sur l’un de ces textes qui exprimaient confusément ses sentiments, son Julien Gracq à lui. Il ose se livrer, bégaye encore plus sous le coup d’une émotion, croyant qu’on le comprendra, qu’il ne sera pas seul avec son livre et s’attire moquerie et pitié… Qui n’a pas connu cet instant au cours de sa scolarité ? Par ce récit d’adolescent, Modiano était déjà un grand écrivain parce qu’il savait se placer à coté des autres. Un écrivain est toujours à côté et non au milieu de la vie pour mieux l’observer et l’analyser.

Je donnerais cher pour savoir ce qu’est devenu ce Lévy qui me semble comme un frère. J’espère de tout cœur qu’il est heureux.

Cahier de l’Herne Modiano, 279 pages, 39 euros, http://www.lherne.com

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6 commentaires pour Modiano. Les raisons égoïstes de lire un auteur

  1. aymeric p dit :

    Ce parfum de Nouvelle Vague dont tu parles, cette France insouciante dont le seul impératif était de vivre, de créer, de repousser les limites de la morale… Je partage ton sentiment sur ce sujet-là. Bien sûr, il ne faut pas idéaliser les époques révolues, mais j’ai bien l’impression que les gens de notre âge, dans les années 60, avaient moins de raisons de s’angoisser quant à leur avenir, et quant à l’avenir même de leur société. Il y avait des guerres, pourtant, et de graves problèmes sociétaux. Mais on croyait encore au sens des luttes à mener, et l’avenir du monde semblait prometteur. Les générations actuelles sont beaucoup plus désabusées. Nous vivons une époque assez triste je trouve – du moins en France. Les personnes qui avaient vingt ans en 68 mesurent-elles toujours la chance (historique) qu’elles ont eue ? Et leur responsabilité dans certains désastres actuels ?

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    • arianecharton dit :

      Certes, comme tu le dis, il faut se garder d’idéaliser les époques révolues mais je crois en effet que les années 60 étaient sinon un âge d’or, du moins plus faciles que pour nous qui sommes nés avec la crise, après les 30 glorieuses. Ce que dévoile les livres, les films de cette période reflètent l’époque telle que la vivaient les jeunes nés après la guerre.
      Notre génération est désabusée, manque d’idéal parce qu’elle n’a pas d’espoir ni de raison de lutter, elle est touchée par la crise économique, le chômage, sans parler de problèmes de société qui minent les rapports humains. La génération de 68 porte sans aucun doute une part de responsabilité mais n’a pas les moyens aujourd’hui d’aider ses enfants. Je crois que nous serons une génération perdue car d’ici que les choses s’arrangent, nous serons vieux. Le mieux que l’on puisse faire c’est essayer de se réaliser individuellement, essayer d’accomplir quelque chose indépendamment de ce monde angoissant et incertain.

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  2. aymeric dit :

    Le paradoxe est que nous jouissons pourtant des meilleures conditions de vie jamais disponibles – durée de vie, technologies, confort matériel… Il manque simplement, disons, une âme à cette époque – et je me demande parfois si ce n’est pas lié, en France, à un certain esprit de dénigrement, à un manque congénital d’enthousiasme: nous ironisons beaucoup, dans tous les domaines,et pour des raisons politiques nous sommes devenus incapables de nous associer dans un projet collectif commun (l’unanimité autour de valeurs simples étant immédiatement soupçonnée de relents douteux…)

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    • arianecharton dit :

      Pour le confort, je préfère en effet vivre en 2012 plutôt qu’en 1830 mais les progrès techniques et même de la médecine, le confort matériel ne suffisent pas à combler l’âme humaine. En plus, certaines innovations créent des envies que tout le monde ne peut pas assouvir ou en s’endettant beaucoup, d’où des frustrations. Les paroles des politiques ne peuvent à elles seules suffire à « réenchanter » la France, d’autant qu’il n’y a généralement rien derrière des discours démagogiques.
      Le Français me semble aussi difficile à contenter (était-ce Chamfort qui ironisait sur le nombre de sujets en France, sans compter les sujets de mécontentement ?) mais est-ce qu’il manque d’enthousiasme ? Est-ce qu’il ne manque pas aussi de générosité, d’esprit collectif ? Je ne sais pas. C’est bien triste à dire mais une guerre ou une grande catastrophe seraient peut-être notre planche de salut car la prospérité naît sur des ruines et la nécessité de reconstruire donne du souffle, permet de réunir les forces autour d’un projet commun.

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  3. aymeric p dit :

    Oh là, difficile de te suivre sur l’argument « il nous faudrait une bonne guerre »! 🙂

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    • arianecharton dit :

      Je ne dis pas que je la souhaite, bien loin de là, à mes yeux aucune guerre ne se justifie, mais il faut constater que de grands drames naissent du renouveau

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