Le carnaval, un symbole du romantisme

Gavarni, Balochard, © Maison de Balzac / Roger-Viollet

Certes le titre de ce billet peut surprendre mais même si ce n’est qu’un symbole parmi d’autres que l’on peut appliquer au romantisme, ce n’est pas un hasard si le carnaval connaît un âge d’or à Paris aux grandes heures du romantisme, entre deux révolutions, celle de 1830 et celle de 1848.

Le carnaval, c’est un bouleversement rituel dont les origines remontent à l’Antiquité. Un bouleversement des valeurs, certes ponctuel mais qui révèle des mutations plus profondes. Au XIXe siècle, il me semble refléter la perte de valeurs dont les romantiques souffrent. Valeurs politiques : le désenchantement après la fin de l’épopée napoléonienne idéalisée par ces enfants nés aux heures des grandes batailles remplacée par des monarques vieillissants ou trop bourgeois. Valeurs de la littérature qui entre dans l’ère industrielle, qui perd son aura : pour beaucoup l’écrivain, le poète est un albatros.

Mais le carnaval est aussi l’occasion de bousculer d’autres valeurs, comme le désirent les romantiques. S’opposer aux bourgeois qui aiment la stabilité et qui, peut-être fuiront le carnaval, faire un pied de nez à la bourse, temple moderne. Pendant le carnaval les rôles s’ils ne s’inversent complètement donnent à chaque individu une liberté d’être pleinement en étant un autre, grâce au déguisement. Nouer une petite intrigue impossible dans la vie réelle. Revêtir un costume d’homme pour les femmes qui étaient alors autorisées par la préfecture à porter le pantalon. En un mot, s’imaginer une autre vie. Les hiérarchies, le quotidien sont perturbés quelques jours, quelques semaines. Les ouvriers et grisettes n’hésitaient pas à économiser pour célébrer dignement cette période durant laquelle ils pouvaient se prendre pour des princes. Quant aux  plus aisés, ils peuvent explorer un autre univers, faire ce qu’ils n’osent pas le reste de l’année, hors du  foyer conjugal. Presque tout est permis même si la police veille.

Gavarni, © Maison de Balzac / Roger-Viollet

Le carnaval nous rappelle aussi que le romantisme, loin d’être cette période fleur bleue et surannée, lieu commun exaspérant, le romantisme est échevelé. On aime s’amuser par une sorte d’épicurisme désenchanté. On s’amuse pour oublier la pesanteur de la vie. Un temps l’albatros vole dans les airs, se moque du bourgeois et trop grisé, ne songe pas qu’il retombera à terre. Le réveil arrivera bien assez tôt pour ces Fantasio. Le carnaval c’est aussi faire la fête dans un vrai esprit de camaraderie, camaraderie si importante chez les romantiques. Le meilleur exemple étant la Bohême du Doyenné, célébrée par Nerval et qui organisa d’ailleurs un grand bal masqué le 28 novembre1835 (jour d’anniversaire de Roger de Beauvoir, l’un des familiers de cette bohème).

L’exposition le Carnaval à Paris a pleinement sa place chez Balzac : en effet le romancier fait partie comme Théophile Gautier de ceux qui ont décrit le mieux les us et coutumes de cette fête, l’ambiance à Paris notamment les temps forts comme la descente de la Courtille avec les fêtards costumés mais épuisés, défilant à l’aube du mercredi des Cendres ainsi que les bals de l’Opéra alors situé rue Le Peletier, le bal Musard, les bals donnés par les grands théâtres ou encore à l’Opéra-comique. C’est par un bal de l’Opéra, le dernier de la saison, que s’ouvrent Splendeurs et misères des courtisanes. On saisit parfaitement grâce à Balzac l’atmosphère et le principe même de ces fameux bals dont il est si souvent question à l’époque.

Benjamin Roubaud, © Maison de Balzac / Roger-Viollet

L’exposition présente de nombreuses lithographies et gravures accompagnées de petits panneaux reprenant des extraits de romans, physiologies, articles de presse consacrés aux différents aspects du carnaval. Gavarni est le plus présent, c’est le grand témoin de l’époque. Ses dessins sont de petites saynètes ou des portraits pleins de délicatesse dans les détails, avec un humour léger. Mais dans les traits ou quelques répliques, pointe parfois un peu de mélancolie. Grâce à Gavarni, on découvre les types de costume, les grandes figures du carnaval comme le Titi, jeune ouvrier qui imite les élégants ou le Balochard, ouvrier tapageur. Les légendes ou petits dialogues ajoutés aux dessins nous révèlent l’esprit qui règne alors. La plupart des dessins ont été publiés dans le Charivari et la Caricature.

On trouve également quelques œuvres de Daumier, dont le trait est peut-être moins fin mais plus mordant.

Gavarni, Une conquête, © Maison de Balzac / Roger-Viollet

Le carnaval décernait aussi son prix Goncourt. En effet, comme l’explique Gautier dans la Presse du 14 février 1847, on donnait chaque année au bœuf gras le nom d’un succès littéraire récent (ou d’un événement politique). En 1845 le bœuf gras s’appela Le père Goriot. La gloire de Balzac était complète. Le bœuf était tué à la fin de la journée, après un défilé joyeux que représente notamment Honoré Daumier dans la Caricature du 17 février 1839 et la Caricature du 26 février 1843.

La danse est aussi un élément important comme le rappellent plusieurs dessins. Il y avait la polka, le cancan, la cachucha, le galop.

Figures, danses, rituels : en se promenant dans cette exposition on découvre aussi tout un vocabulaire oublié et qui n’est pas sans charme. Les définitions sont extraites du Larousse du XIXe siècle. Le visiteur d’aujourd’hui retiendra peut-être un ou deux de ces mots qu’il s’amusera à replacer dans la conversation.

Je terminerai en laissant justement la parole à un Vilain Masque, auteur de Physiologie de l’opéra, du carnaval, du Cancan et de ma Cachucha paru en 1842 :

« Voilà le carnaval ! -époque de plaisir, de vie, de mouvement, de fatigue, d’ivresse, d’intrigue, de liaisons, de ruptures, de désastres conjugaux, de triomphes amoureux, de serment, de trahison, de coquetterie, de supercherie, de filouterie et de préfecture de police !

Ohé, les badouillards, les chicards, les flambards, les braillards, les balochards ! ohé ! ohé ! »

Et pour garder un souvenir ou revoir de près et en détail ces lithographies et dessins drôles et raffinés, relire ces textes d’époque, Paris musées propose dans la collection Petites capitales un livre signé Yves Gagneux, conservateur de la Maison de Balzac, Le Carnaval à Paris (12 euros).

 

Le Carnaval à Paris

Jusqu’au 17 février

Maison de Balzac

47 rue Raynouard

75016 Paris

Exposition gratuite ouverte tous les jours sauf le lundi.

http://www.paris.fr/loisirs/musees-expos/maison-de-balzac/le-carnaval-a-paris-exposition-a-la-maison-de-balzac-du-15-novembre-2012-au-17-fevrier-2013/rub_6837_actu_118238_port_15616

 

 

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4 commentaires pour Le carnaval, un symbole du romantisme

  1. aymeric p dit :

    Tiens, je n’aurais pas pensé associer le carnaval au romantisme… Je me le représentais comme trop grossier, trop terrien, trop rabelaisien pour toucher Lamartine et consorts. Mais tu as raison, au fond, et ton article me rappelle la scène inaugurale de Splendeurs et Misères des courtisanes – avec tous ces masques, ces emportements de foule…

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    • arianecharton dit :

      En effet, on n’associe pas forcément carnaval et romantisme mais lorsqu’on lit les journaux, certains romans et les correspondances on se rend compte que c’était un moment important dans l’année. La scène décrite par Balzac est parmi les plus belles et les plus représentatives.

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  2. aymeric p dit :

    J’ai toujours eu beaucoup de mal à lire ce roman, malgré tout – j’ai du mal à savoir pourquoi : mais j’ai décidé de le finir en 2013 ! 🙂

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    • arianecharton dit :

      Quand je l’ai lu au lycée, j’ai abandonné. En revanche, je l’ai repris il y a quelques années, avec davantage de connaissance sur l’époque et d’autres lectures de Balzac et je l’ai dévoré… mais il ne faut pas s’obliger à finir un livre je pense.

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