Le comique : une boule à facettes

 

Comme son opposé, les pleurs, le rire paraît comme une réaction humaine et nécessaire à notre développement et à notre équilibre psychique. Mais comme l’explique Véronique Sternberg dans la longue introduction de son excellente anthologie commentée Le Comique, le rire, qui, a priori, semble si naturel, est un phénomène complexe. Complexe parce que  subjectif et réclamant une relation étroite entre un sujet riant et un objet. Comme le dit Baudelaire, « c’est dans le rieur (…) que gît le comique ». Ce rieur grâce à qui une situation est comique doit également observer une certaine distance avec son objet, connaître « une anesthésie momentanée du coeur » pour reprendre la formule de Bergson.

Alors que le tragique en appelle à l’émotion, à la compassion, le rire doit garder une sorte d’irréalité, doit paraître inconséquent et léger, autrement, on sort du comique et la réalité qui devait faire rire en devient sérieuse, voire cruelle. Cela dit, la frontière entre le comique et le tragique, le rire et les larmes et parfois bien étroite, par exemple dans l’humour noir ou quand on rit jaune. Un rien nous fait passer du rire aux larmes.

Si les pièces de Shakespeare nous semblent à ce point universelles, c’est entre autres par l’alternance de rire, de grotesque, de cruauté, d’angoisse, de légèreté et de gravité. Elles reflètent la vie même. C’est également ce que tentent les romantiques avec le drame qu’Hugo a fort bien théorisé dans sa préface de Cromwell. Il écrit ainsi : « dans le drame, tel qu’on peut, sinon l’exécuter, du moins le concevoir, tout s’enchaîne et se déduit ainsi que dans la réalité. Le corps y joue son rôle comme l’âme ; et les hommes et les événements, mis en jeu par ce double agent, passe tour à tour bouffons et terribles, quelquefois terribles et bouffons tout ensemble.  (…) Les hommes de génie si grands qu’ils soient, ont toujours en eux la bête qui parodie leur intelligence. »

Musset est parvenu à sa façon à écrire de vrais drames romantiques en ajoutant cette grâce poétique qui manque à Hugo. On sent trop chez Hugo le calcul pour faire un drame alors qu’il y a chez Musset une sorte de spontanéité qui ressemble à la vie.

Véronique Sternberg donne dans son introduction et dans les textes qu’elle a choisis plusieurs pistes pour appréhender le comique. Peut-être est-ce aussi en l’opposant au tragique que l’on peut définir certaines grandes règles qui, s’en parvenir à aboutir à une théorie, permettent tout de même de bien cerner ce qui est à la fois mode d’expression et trait de l’humanité. L’auteur rappelle ainsi que le corps est très présent dans le comique. Aristote lie le comique à la laideur parce qu’une grimace  ou un rire déforme le visage. Bergson lui considère que le principe du rire vient d’un manque de souplesse, d’une raideur du corps qui, par son ridicule, nous fait oublier l’âme, la vie intellectuelle et morale du sujet.

Les fourberies de Scapin

Dans une attitude comique, le corps est très présent ce soit par une grimace, des gestes, une maladresse alors qu’un acteur de tragédie par exemple doit faire oublier son corps, être droit et debout, éviter d’être trop présent physiquement, la moindre maladresse le rendant risible ou ridicule.

Certaines situations peuvent faire rire tous les humains, notamment le comique lié au corps. Mais beaucoup de formes de comique sont liées à un usage des mots dans une langue particulière, à une culture ou à des connaissances nécessaires pour rire. Je ne suis pas certaine ainsi qu’un Chinois puisse vraiment rire à une pièce de Labiche ou de Molière même traduite le mieux possible dans sa langue. De même, face à des films étrangers par exemple il n’est pas rare d’être décontenancé par les rires des comédiens dans une situation dont on ne parvient pas à comprendre le sens profondément comique. Au contraire, les expressions de la compassion, de l’angoisse, de la douleur apparaissent comme plus facilement universelles.  De même, je songe à Kafka qui, d’après les témoignages de ses proches, riait de ses œuvres et faisait rire son entourage avec ses histoires alors qu’en lisant par exemple Le Procès on est pris avant tout par un sentiment d’angoisse qui ne nous lâche pas.

Cette subjectivité du comique le rend à la fois très riche et en même temps très difficile à cerner et souvent dénoncé par des esprits qui pointent ses défauts de vraisemblance, son manque de beauté, voire son indécence ou son côté pervers en flattant les vices et les bassesses de l’humanité. Rousseau, Louis Sébastien Mercier, Riccoboni condamnent ainsi le théâtre comique : « ils voient dans le rire que suscite la comédie, écrit Véronique Sternberg, une expression de l’orgueil qui ruine toutes ses prétentions éthiques. » En riant de l’attitude ridicule de l’autre on considère naturellement que nous ne sommes pas comme lui. Ainsi la moquerie flatte-t-elle notre orgueil, notre amour-propre au détriment d’autrui.

Bergson

Dénoncer ou louer le rire : on en revient toujours à la complexité et à la diversité du phénomène, aux différents niveaux et contextes. Le sourire et la joie douce apparaissent comme des attitudes légitimes, nécessaires, évoquant le sourire innocent de l’enfant, reflétant aussi la bienveillance divine. Tout au contraire, lorsque le rire devient plus excessif, quand il prend comme base une situation jugée obscène ou immorale, le rire apparaît comme répréhensible, laid ou tout au moins susceptible de pervertir. Dans ce sens, l’utilisation de tel ou tel mot pour dire le comique, le rire indique d’emblée de quel côté on le place. Le mot d’hilarité par exemple avait dans un usage ancien le sens de joie, contentement serein. Aujourd’hui il est plutôt synonyme d’explosion de rire, brusque et approchant facilement les rives de la vulgarité.

Rabelais

D’autres écrivains ou philosophes ont fait aussi l’éloge du rire, en premier lieu Rabelais avec son fameux « le rire est le propre de l’homme » et qu’aborde bien sûr Véronique Sternberg.

Elle achève son ouvrage sur la dimension métaphysique du rire. Elle cite notamment un texte d’Octavio Paz très poétique et qui offre une nouvelle approche du rire. Une approche peut-être moins européenne, en tout cas que je n’imaginerais pas naissant dans le pays de Descartes, même si les propos de Paz ont aussi un caractère universel. Dans ce texte, extrait de Rire et Pénitence, le poète observe une petite tête qui rit, statuette en argile appartenant à la civilisation totonaque, posée sur une étagère, près du Dictionnaire étymologique de la langue castillane. La vision de Paz est imprégnée de sa culture mexicaine : il rattache le rire au divin en imaginant que la petite tête sourit au soleil, entretient un dialogue avec lui. Un dialogue qui échappe à l’homme. Ce rire est lié au mystère de la vie.

Pour Octavio Paz, « le rire secoue l’univers, il le met hors de lui, révèle ses entrailles. (…) Le rire est une suspension, et parfois, une perte de jugement. (…) Le rire renvoie l’univers à son indifférence et à son étrangeté originelle. » Paz, bien que suivant une autre voie puisqu’il lie le rire au rite festif et sacrificiel, rejoint d’autres auteurs qui ont souligné que le rire est en marge du réel, de la vraisemblance. Il n’est pas dans le normal mais l’anomalie, l’inattendu, l’exceptionnel. Paz n’est pas loin aussi de Ionesco qui fait rire par l’absurde, c’est-à-dire en s’appuyant sur du réel ordinaire mais en le rendent incohérent, étrange.

Pour Paz, le rire c’est une façon de nous rappeler que le monde n’est pas naturellement humain mais divin. En secouant l’univers, le rire divin le renouvelle mais en passant pour l’homme par une perte du sens même de ce monde.

 

Le Comique G.F Flammarion (collection Corpus), de Véronique Sternberg.

Retrouvez l’auteur dans le cadre des Rendez-vous littéraires, le 18 décembre à 19h15, à l’Entrepôt, 7 rue Francis de Pressensé, 75014 Paris.

 

 

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