Pourquoi n’y-a-t-il pas de jeunes hommes en littérature ?

 

Berthe Morisot, Jeune fille devant un miroir

 

Pourquoi n’y-a-t-il pas de jeunes hommes en littérature ?

Cette question qui donne le titre à mon billet m’a été inspirée par le point de départ de ce texte qui sera consacré aux jeunes filles en littérature.

Quand sont-elles apparues dans la littérature française ? Après réflexion, je crois que c’est Musset qui le premier a fait entrer ce thème, cette figure juvénile. Certes dans les siècles précédents on trouve des jeunes filles dans les romans et pièces de théâtre : La princesse de Clèves, Chimène, Aricie dans Phèdre, sans compter les jeunes filles chez Molière, chez Marivaux. Mais soit elles sont au cœur d’un drame, d’une tragédie qui les obligent à une gravité, à une maturité qui les font adultes et dès lors leur font perdre l’espèce de charme qui s’attache à la figure de la jeune fille telle qu’elle apparaît ensuite chez Musset. Soit, chez Molière ou chez Marivaux, elles sont simplement esquissées voire un peu caricaturées, elles ne sont pas importantes en tant que telles.

Il faudrait étudier la place des petites cousines ou des voisines dans la vie et l’œuvre de certains écrivains. Souvent, elles sont à l’origine de leurs premiers émois, de leurs premiers souvenirs et ne sont jamais oubliées. Ce sont ainsi Louise et Zoé Le Douairin, petites voisines du marquis Musset-Cognet chez qui Musset passa ses vacances en 1826 à l’âge de 16 ans. Louise et Zoé lui inspirèrent les personnages principaux d’A quoi rêvent les jeunes filles. Cette courte pièce en vers sera publiée en 1832. On peut penser qu’il est naturel qu’un jeune poète d’à peine 22 ans soit inspiré par les jeunes filles. Or justement dès l’adolescence Musset, comme Rimbaud, Baudelaire, comme probablement Lautréamont, ne sont précisément déjà plus des jeunes hommes.

Face à ces jeunes filles en fleurs, Musset fantasme sur leur charme, leur pureté, leur naturel : tous ces trésors de la  vie qu’il ne possède plus, à supposer qu’il les ai possédés un jour.

Par la suite, la figure de la jeune fille se retrouve dans de nombreuses poésies de Musset comme Ninon ou ses poèmes inspirés par Aimée d’Alton, le moinillon blanc. En effet, même s’il a fait d’Aimée sa maîtresse, on peut dire qu’il ne l’a jamais pervertie, qu’il ne l’a jamais rendue vraiment femme. On peut également citer ce long poème « Une soirée perdue » dans lequel Musset, déjà vieillissant bien que n’étant âgé que d’une trentaine d’années, suit une jeune fille après avoir était charmé par son cou blanc, lors d’une représentation du Misanthrope à la Comédie-Française. Quelques années avant de mourir, Musset retrouvera d’autres jeunes filles lors d’un séjour au Havre. Deux jeunes filles d’une famille anglaise comme un écho aux voisines de ses vacances d’adolescent. Musset plongeant dans la débauche a toujours été fasciné par les jeunes filles qui le renvoyaient à un idéal à la fois inaccessible et pourtant sous ses yeux, un idéal qu’il aurait pu saisir pour s’en emparer mais qui aurait justement perdu de sa grâce en le saisissant. Musset regarde les « petits nez roses » avec un émerveillement et il lui semble à la fin de sa vie que des deux jeunes filles anglaises, comme les petites filles qu’il voit au jardin des Tuileries sont des anges qui le protègent.

Il y a chez Musset une volonté de gommer tout ce qui est ordre du désir, de la sexualité face à ces jeunes filles. Il ne veut pas les déflorer.

On trouve également quelques jeunes filles chez Balzac même si sa préférence va à la femme malheureuse et mariée ou à la maîtresse dévoreuse. De même chez Stendhal, la jeune fille ne le reste pas longtemps, car elle se donne à la passion : Mathilde, Clélia. Les jeunes filles sont trop fades pour eux.

De Musset on arrive facilement à Alain-Fournier et à Proust. La silhouette des jeunes filles n’a changé qu’en apparence, suivant la mode vestimentaire mais leur charme poétique, l’attraction qu’elles exercent reste les mêmes. Ces jeunes filles ont des corps souples que les vêtements laissent deviner. Ce qui est deviné est toujours plus attirant que ce qui s’offre sous nos yeux trop brutalement. Chez Alain-Fournier, elle est blonde, blonde comme Mélisande, personnage qui passionne l’écrivain parce qu’il retrouve chez Debussy (plus encore que dans le drame initial de Maeterlinck) l’expression de son propre rêve féminin.

La jeune fille est aussi appelée fillette, petite fille. Elles sont à la fois accessibles pour ces écrivains et en même temps entourées d’un parfum de mystère, comme s’ils pouvaient les voir, leur parler, les toucher mais sans atteindre ce qui fait leur charme, leur essence qui sont du domaine de l’impalpable. Du reste, l’écrivain préfère souvent les observer de loin, à la fois intimidé et pris d’une peur de briser le charme de la nature en les approchant de trop près. C’est le narrateur dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs qui à Balbec s’extasie sur « cet ensemble merveilleux » de jeunes filles. Il imagine la beauté de leur corps : leurs jambes, leur hanche, tout ce qu’il ne peut que deviner. Pour lui, ce sont des statues mouvantes, magnifiques. Mais bien que dotées d’une enveloppe charnelle qui s’offre au regard, elles n’ont pas encore assez d’individualité pour qu’il soit question de sensualité, de sexualité. Ainsi Albertine, dans le groupe de jeunes filles, est-elle encore une jeune fille.  On reste dans l’éthéré, le rêve, l’idéal, l’inaccompli qui certes a quelque chose de frustrant mais qui préserve la beauté.

Souvent ces jeunes filles décrites se caractérisent par un élément de leur corps qui retient l’attention de l’écrivain, du narrateur qui condense en un point toute la fascination qu’elles exercent. Ce peut être le long cou blanc de la jeune fille dans le poème de Musset « Une soirée perdue », ou bien les yeux noirs brillants de Gilberte lorsque le narrateur la rencontre pour la première fois, ou chez Alain-Fournier les cheveux blonds et la taille fine d’Yvonne de Quiévrecourt, l’Yvonne de Galais du Grand Meaulnes. Outre Yvonne, Alain-Fournier évoque bien souvent dans ses lettres à Jacques Rivière ces petites-filles qu’il a fréquentées enfant et adolescent, ces cousines de Nancay qui éveillèrent son goût pour la petite fille, la petite fille de la campagne. Il aimait leur tenir la main, respirer le parfum de leur linge… comme un petit parfum de perfection. Dans une lettre à Jacques Rivière, Fournier cite une phrase de Francis Jammes qui résume bien ses pensées et celles de ces écrivains fascinés par ces figures juvéniles : « j’aime les jeunes filles, seules, elles ne m’ont jamais ennuyé. » Et Alain-Fournier de poursuivre « C’est qu’il n’y a qu’elles pour être aussi spontanées, aussi fraîchement naturelles. Les as-tu jamais derrière une cloison entendues causer et sourire ? (…) La petite fille est la chose de la nature la plus intéressante. Je songe à toutes les possibilités, à tout ce qu’on pourrait faire de la femme qui est en germe là et qu’on va gâter, étouffer.

Je n’ai peut-être jamais été moi-même que dans mes conversations avec ces merveilleuses petites choses, spontanées et parlantes. »

Gilberte au début de La Recherche a cette pureté enfantine, cette évanescence qui en fait une sorte  d’être idéal dont le narrateur est amoureux. Albertine perd rapidement son image de jeune fille pour être cette femme qui tourmente le narrateur, qui fait naître en lui des doutes. Albertine en proie à la perversion.

Chez Alain-Fournier, la jeune fille qui est en toute femme meurt lorsqu’elle devient mère. À ses yeux Yvonne de Quivrecourt est perdue définitivement pour lui non pas lorsqu’il apprend qu’elle est mariée (car elle pourrait ne pas consommer son union) mais lorsqu’il apprend qu’elle a un enfant. Dans le Grand Meaulnes Yvonne de Galais meurt après avoir mis au monde sa fille. De même Mélisande dans le drame de Maeterlinck et l’opéra de Debussy meurt après avoir mis au monde son enfant.

La jeune fille, la fillette doit donner naissance à des textes, faire œuvre mais le désir, le fantasme ne doit venir que de l’écrivain. La jeune fille doit rester chaste, vierge. Rien ne doit l’avoir pervertie ni un homme (ou une femme), ni la société.

Je reviens à la question qui donne le titre à mon billet. En effet il n’existe pas à ma connaissance d’équivalent de ces jeunes filles en version masculine. Certes, on trouve un grand nombre de jeunes hommes dans la littérature française, mais d’une part ils sont essentiellement décrits par des hommes. Dès lors, ces écrivains brossent souvent une sorte d’autoportrait ou du moins puisent dans leur expérience personnelle. C’est le cas d’Adolphe avec Benjamin Constant, d’Octave avec la Confession d’un enfant du siècle. Félix de Vandenesse, chez Balzac, est un jeune homme qui pourrait se rapprocher le plus des jeunes filles au tout début du Lys dans la vallée mais cela ne dure pas, une fois que son amour pour Mme de Morsauf devient désir.

Peut-être ces jeunes hommes ne sont-ils justement pas aussi purs, évanescents, naturels parce qu’ils sont acteurs et non pas regardés, observés, admirés. Mais même s’ils sont l’objet de fantasme, d’amour de la part d’une jeune fille, ils n’inspirent pas une rêverie, un lyrisme équivalent. La jeune fille ou la femme s’éprend d’un jeune homme en particulier : elle ne rêve pas sur les jeunes hommes, elle individualise immédiatement.

De la même façon, les femmes de lettres lorsqu’elles décrivent un jeune homme le mette souvent en relation avec leur propre histoire s’il s’agit d’un texte autobiographique ou avec une femme éprise du jeune homme en question. Certes, on pourrait citer quelques personnages de paysans un peu naïfs chez George Sand mais ils n’ont pas la grâce des jeunes filles citées précédemment et souvent ils ont déjà trop vécu. C’est le cas du laboureur dans la Mare au diable qui certes est doté d’une sorte d’innocence sentimentale mais qui n’a pas cette grâce juvénile qu’on peut trouver chez la fillette.

Jeunes fille se coiffant, Renoir

Les femmes de lettres ne s’intéressent pas à l’homme mais à un homme.

Peut-être une femme est-elle plus poétique, peut-être est-elle faite davantage pour être l’objet d’une poésie qu’être poète elle-même ? Aujourd’hui, les hommes occupent une large place dans la littérature féminine mais encore une fois il s’agit souvent d’un homme en particulier qui n’est pas forcément jeune sans compter ces nombreux livres où les femmes ne sont pas tout contre les hommes, pour les protéger ou être protégées mais contre eux.

Oui, j’ai beau chercher je ne trouve aucun écrivain homme ou femme offrant un équivalent. La sexualité latente, une sorte de violence s’impose d’emblée chez les jeunes hommes à partir du moment où ils sont sortis de l’enfance. Ce sont plus ou moins ces ragazzi décrits par Pasolini, beaux mais dont la beauté naturelle à quelque chose de sauvage, ces jeunes hommes séduisants et mâles que l’on croise dans les rues de Naples.

Ou bien ce sont des jeunes hommes appartenant la bourgeoisie, à la haute société comme chez Mauriac, chez Balzac ou encore chez Gide, Montherlant. Mais bien que de manière plus civilisée, ils expriment aussi une sorte de violence. Ils perdent leur pureté même lorsqu’ils éprouvent éventuellement des sentiments chastes. Dans le cas des écrivains cités précédemment, ces jeunes hommes, plus ou moins, reflètent ce que vivent leur auteur : Musset et sa vie de débauchée, Alain-Fournier tout en rêvant encore à Yvonne s’empêtrant dans des histoires d’amour passionnelles et consommées, Proust tourmenté par ses désirs.

Peut-être peut-on aussi expliquer l’absence d’une figure idéalisée et pure du jeune homme car la société n’attendait rien de ces petites filles sinon qu’elles se marient et deviennent mère alors que le jeune homme quel que soit son milieu social doit faire quelque chose de sa vie. Devant être dans la société, il se pervertit plus vite.

Bien sûr la jeune fille du XIXe siècle et de l’aube du XXe siècle a disparu. Elle a disparu avec la Première Guerre mondiale. Jamais par la suite on ne retrouve de semblables jeunes filles. Parce que le naturel, l’innocence ne sont plus possibles après la boucherie de la Grande Guerre, prélude à une seconde boucherie encore plus terrible. Quand Modiano écrit ce magnifique livre Dora Bruder, il décrit une jeune fille, une jeune fille morte depuis bien longtemps mais qui pourtant fait naître en lui une vraie fascination. Il fantasme sur l’objet de son enquête mais elle n’est pas une jeune fille en fleurs : elle ne le peut plus parce qu’elle est persécutée, parce qu’on ne la laisse pas librement se mouvoir dans sa jolie robe au bord d’une plage…

La jeune fille a dû apprendre à se débrouiller dans la vie,  a dû travailler, prendre la place des hommes partis au front ou prisonniers. Certes, cela s’accompagne d’un mouvement de libération des femmes mais peut-être dans l’histoire la femme a-t-elle perdu ce qui la rendait absolument belle, innocemment belle à l’aube de sa vie d’adulte.

Les jeunes filles ne sont plus une sorte d’intermédiaire entre la terre, le prosaïque et l’idéal. Les jeunes filles ne sont plus des anges et l’idéal a peut-être disparu à jamais.

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2 commentaires pour Pourquoi n’y-a-t-il pas de jeunes hommes en littérature ?

  1. Les Paris DLD dit :

    Peut-être Philippe, du Blé en herbe de Colette ?

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