Faut-il se dérober au bonheur ?

Dans une lettre à Jacques Rivière, Henri Fournier dit que Meaulnes est « un homme dont l’enfance a été trop belle » (4 avril 1910). Quand l’enfance n’a été que du bonheur, quand on a pu se prendre pour un jeune dieu, comme Meaulnes revenant après ses trois jours d’escapade, à l’âge adulte, on ne peut que faire le deuil de ce paradis perdu.

Etre adulte pour Meaulnes, c’est comprendre qu’il faut renoncer au bonheur.

En quittant Yvonne de Galais, la femme qu’il aime, qu’il a pu épouser, il se dérobe au bonheur qui s’offre à eux. Sa réaction peut paraître totalement incompréhensible, psychologiquement incohérente. Mais Meaulnes comme le dit Fournier traîne la mélancolie du bonheur de l’enfance perdue. L’amour avec Yvonne est une joie mais il sait qu’elle sera une joie d’adulte, donc moins pure. Il sait aussi que cette  joie ne durera pas. Meaulnes fuit donc le bonheur adulte, ose se montrer cruel avec la femme adorée par fragilité et par orgueil.

Il me semble que l’on peut établir un rapprochement avec la princesse de Clèves. La princesse a longtemps rêvé de l’amour avant de le rencontrer, en la personne du duc de Nemours. Mme de Lafayette montre bien comment son amour cristallise. La princesse est d’abord portée par ce sentiment inconnu et qu’elle garde pur. Une fois veuve, elle pourrait épouser Nemours. Au lieu de cela, elle se soustrait aussi au poids du bonheur, à  l’accomplissement d’un sentiment réciproque et se cloître.

Pour fuir, les femmes se retirent du monde, les hommes courent le monde.

Comme Meaulnes, la princesse de Clèves est une mélancolique qui ne s’offre pas au bonheur parce qu’elle devine que le vivre c’est déjà en entrevoir la fin. Parce que le vivre réellement, c’est l’abîmer. La princesse craint de finir par ne plus être aimée de Nemours si elle se donne à lui. Meaulnes craint de ne plus aimer Yvonne s’il reste avec elle après l’avoir faite sienne. Ce sont deux anges cruels. Ils n’appartiennent pas à notre monde humain.

Meaulnes et la princesse de Clèves agissent aussi par orgueil, un orgueil qui peut dépasser l’entendement mais qui leur suffit à eux. Ils préfèrent préserver la haute idée qu’ils se font d’eux-mêmes mais aussi de leur histoire d’amour, du bonheur plutôt que d’essayer de les vivre imparfaitement.

On trouve bien d’autres personnages dans la littérature qui fuient ainsi la félicité.

Je n’ai pas oublié ainsi ce roman de Gide lu au lycée, La Porte étroite. Alissa renonce à son bonheur avec Jérôme alors qu’ils pourraient se marier. Elle s’enlaidit, se dérobe, pour finir par se laisser mourir. Jérôme, le narrateur, ne trouve rien qui justifie son attitude (car le drame dans ces bonheurs refoulés, ce n’est pas tant le renoncement du héros qui justement se pose en héros, c’est que le second protagoniste s’accroche au désir d’être heureux et se voit ainsi sacrifié, parfois sans comprendre pourquoi) :

«  – Que peut préférer l’âme au bonheur ? m’écriai-je impétueusement.

[Alissa] murmura : – La sainteté… »

Alissa rejoint ainsi la princesse de Clèves. Quant à Meaulnes, il remplace la sainteté par l’aventure.

On peut les opposer à ces personnages qui, conscients que le bonheur ne durera peut-être pas, osent cependant le vivre. Peut-être avec l’illusion qu’il pourra durer, si on y met toute son âme. Peut-être en songeant qu’il vaut mieux vivre un bonheur mortel et furtif plutôt que de se frustrer de toute joie sur terre sous prétexte que sa perte fera souffrir.

C’est bien ce que font Musset et ses personnages qui lui ressemblent comme des frères, Perdican et Octave. Musset, à chaque histoire d’amour, rêve à la perfection. Il en rêve surtout avant l’accomplissement. Il n’y a qu’à lire ses lettres à Sand avant qu’ils deviennent amants ou au tout début de leur liaison. Lire aussi ses poèmes à Mme Jaubert, à Aimée d’Alton, quand il cherche à les séduire, vers pleins d’une joie encore enthousiaste.

Perdican se fait aussi son porte-parole dans sa fameuse tirade dans On ne badine pas avec l’amour. Pour lui, il vaut mieux vivre son amour, même si on souffre, plutôt que d’y renoncer par crainte de voir son amour-propre meurtri, son idéal abîmé. Il se retrouve face à une Camille qui, pour des raisons proches de celle de Mme de Clèves, préfère ne pas céder au bonheur amoureux avec son cousin, puisqu’il risque de prendre fin, puisqu’il se peut qu’un jour il cesse de l’aimer. Camille place son orgueil, son héroïsme plus haut que tout. Le couvent dès lors, proche de la sainteté, a l’avantage de la rendre héroïque facilement.

Le bonheur appartient-il à notre monde ou bien n’est-il qu’un idéal inaccessible et auquel il vaut donc mieux renoncer ? La sainteté peut remplacer le bonheur terrestre mais elle n’est pas donnée à tous et bien orgueilleux est celui qui se croit appelé à elle.

Si nous ne sommes pas touchés par la grâce, il nous reste à profiter et à affronter le bonheur, pour le meilleur et pour le pire, avec humilité et courage, avec légèreté et gravité.

 

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4 commentaires pour Faut-il se dérober au bonheur ?

  1. aymeric p dit :

    Je me suis souvent dit qu’il existait deux types de destin: une enfance heureuse suivie d’un âge adulte mélancolique (impossibilité de retrouver le bonheur perdu) / une enfance malheureuse suivie d’un âge adulte en partie dépressif, en partie chargé d’espoir (construisons le bonheur que nous n’avons pas eu enfant)… Je me demande ce qu’il est préférable de vivre, en fin de compte

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    • arianecharton dit :

      Maintenant, je me demande si croire l’enfance heureuse n’est pas un mythe et que ce n’est pas adulte, en se cachant les aspects négatifs, qu’on la dit heureuse. Dans les deux cas que tu exposes, le bonheur reste une quête difficile. Il est plus difficile d’être heureux lorsqu’on atteint l’âge adulte. Je pense que le second cas que tu définis est assez bien illustré par Stendhal : enfance malheureuse et quête du bonheur adulte passant par des moments de désespoir (amoureux).

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  2. BEL dit :

    Passionnant article. Bravo Ariane. Tous les personnages croient à un moment ou un autre que le bonheur se trouve dans l’amour. En réalité, s’il y a un bonheur, un vrai, c’est la littérature. Car même les souvenirs les plus tristes, racontés enfin, donnent à celui qui les écrit une satisfaction unique.
    C’est en connaissant les déceptions amoureuses, inhérentes à toutes les relations, un jour ou l’autre, qui peut donner la force de trouver ailleurs, dans l’écrit et donc la distance le bonheur entrevu.

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    • arianecharton dit :

      merci Hervé. Merci aussi de ce que tu fais avec des oubliés tellement injustement. J’aime aussi te lire.
      il est vrai que la littérature est source de bonheur, peut-être plus quand on la lit quand on l’écrit ( tout dépend des écrivains, certains écrivent avec bonheur, d’autres dans une souffrance même si elle est peut-être salvatrice… autre sujet de billet possible). Il est vrai aussi que la littérature peut être une autre vie, une autre réalité qui permet d’entrevoir un autre bonheur.

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