Vienne et l’identité juive

Mahler

Mahler

Les Juifs viennois à la Belle Époque de Jacques Le Rider : l’intitulé peut donner l’impression que cette étude est très pointue, sur une période et un espace précis. Or, le sujet permet aussi de comprendre dans quel contexte a vécu et travaillé de grands esprits européens mais aussi certaines des origines profondes du nazisme. L’auteur, grand spécialiste de la culture germaniste de la fin du XIXe siècle, signe un ouvrage érudit mais accessible car écrit avec clarté.

Le livre comprend deux parties qui pourraient presque se lire indépendamment. La première partie analyse un sujet complexe : l’évolution de la politique viennoise à l’égard des Juifs, mais aussi l’attitude des Juifs assimilés face à ceux de l’Est ayant fui les pogroms. Dans la seconde partie, l’auteur réfléchit à la question juive sur le plan intellectuel et artistique en traitant de neuf personnalités de la modernité viennoise.

Les Juifs à Vienne ont connu un véritable âge d’or à l’époque où le pouvoir était détenu par les libéraux et l’empire encore solide. Ainsi en 1867 et jusque dans les années 1880 les Juifs jouirent-ils d’une pleine égalité avec les Autrichiens d’autres confessions. La moitié de l’élite viennoise est alors d’origine juive. Le fossé est plus grand entre les Juifs assimilés et ceux venus de l’Est qu’entre les premiers et les Autrichiens chrétiens.

Trente ans plus tard en 1897 la mairie de Vienne tombe aux mains des nationalistes avec l’installation de Karl Lueger à sa tête. Au fil des décennies, les libéraux ont perdu beaucoup de puissance au profit des nationalistes qui manifestent un antisémitisme virulent. Bien sûr, la mairie n’est pas le gouvernement de François Joseph. Mahler peut ainsi être nommé chef d’orchestre de l’opéra de Vienne  en 1897, poste qui lui aurait été refusé si Lueger avait été maître la décision et ce, en dépit de la conversion au catholicisme de Mahler. Mais la conquête de la capitale est une victoire pour les nationalistes et va faire le lit de l’antisémitisme le plus radical. Cette période marque aussi une séparation de plus en plus grande entre les Juifs assimilés et les juifs de l’Est au sein desquels certains veulent s’assimiler quand d’autres veulent préserver leur culture et leur culte.

juifs-viennois-couvLes Juifs assimilés ne sont pas pratiquants et bien souvent ce sont les mesures raciales contre eux qui leur rappelleront leurs origines en les excluant de cette élite à laquelle naguère ils appartenaient presque naturellement.

Dans la première partie Jacques Le Rider analyse la montée du nationalisme mais traite aussi des grandes figures politiques juives. La plus célèbre est bien sûr Théodore Herzl. L’auteur brosse un portrait nuancé de ce pionnier du sionisme en soulignant la complexité de son attitude. Complexité qui reflète bien la difficulté pour ces Juifs assimilés d’être juif.

Comme pour les autres personnalités, l’auteur revient sur les origines familiales d’Herzl. Il est issu d’une famille de commerçants installés à Budapest. Le personnage le plus important est sa mère « pétrie de culture classique, mais fidèle aussi aux traditions juives ». En arrivant à Vienne en 1878, Herzl se sent marginalisé parce que venu de Budapest et parce que juif. Il choisit de se tourner vers le nationalisme, et voit dans l’unité allemande de Bismarck un modèle. L’auteur exploite le journal intime tenu par Herzl pour nous faire comprendre son parcours politique mais aussi littéraire. Sa vraie prise de conscience a lieu à Paris à la fin d’année 1891 lorsqu’il devient correspondant pour le prestigieux quotidien viennois Neue Freie Presse. Habitué à l’antisémitisme en Autriche et en Allemagne il comprend que ce racisme est répandu ailleurs. Il est l’un des témoins privilégiés de l’affaire Dreyfus. Herzl élabore peu à peu son projet sioniste tout en se rendant compte que ses plus grands opposants sont les Juifs assimilés (Zweig, par exemple, se montrera très critique à l’égard du sionisme).

Hertzl

Hertzl

Herzl rappelle que même éloigné d’une pratique religieuse le Juif doit s’interroger à la fois sur son identité mais aussi sur sa survie dans un monde qu’il croit pourtant être le sien, cette vieille Europe. Mais en soulignant l’importance de ses ambitions littéraires, Jacques Le Rider montre également que le programme sioniste d’Herzl puise dans son « imaginaire personnel comme s’il concevait un roman ou un opéra ». L’auteur le relit donc à juste titre aux autres créateurs de la modernité viennoise. Cette façon de percevoir Herzl est bien la preuve, me semble-t-il, que la question de l’identité juive est d’abord une question intime. J’y reviendrai à la fin de mon billet.

Jacques Le Rider évoque un autre pionnier du sionisme : Nathan Birnbaum. De quatre ans le cadet d’Herzl, il va tenir un discours différent. Bien que né à Vienne, sa famille est plus fidèle à la tradition juive que celle d’Herzl. Nathan Birnbaum fait partie des fondateurs de l’association d’étudiants juifs Kadimah. Il est attaché à la culture des juifs de l’Est qu’il juge plus vivante et plus précieuse que ce cosmopolitisme culturel des Juifs viennois considéré comme décadent. Birnbaum en appelle ainsi à une sorte de nationalité juive avec comme langue le yiddish. Il pense que la meilleure réponse à l’antisémitisme est d’affirmer la nationalité juive dans cette Europe multiculturelle et multinationale. Le rabbin Joseph Samuel Bloch, originaire d’un milieu modeste de Galicie, souhaite comme Birnbaum que s’affirme la nationalité juive mais en dehors d’un état proprement dit. Joseph Samuel Bloch imagine la possibilité de créer une nation juive dans cet empire austro-hongrois dont il assistera comme les autres au démantèlement après 1918. Outre la difficulté de fédérer un peuple aussi éclaté, les idées des sionistes semblent souvent bien idéalistes tant la force de l’antisémitisme est trop grande déjà en Europe centrale, comme ailleurs.

498px-Jičín,_Fortna_-_Karl_Kraus_1Jacques Le Rider revient aussi sur le paysage journalistique de ces années de la fin du XIXe siècle. La Neue Freie Presse domine la presse viennoise : libéral, le quotidien ne fait jamais le choix pour ou contre les Juifs. Il y a la fameuse Torche (Die Fackel) de Karl Kraus, journal qui porte bien son nom et qu’il écrit lui-même. Kraus s’en prend aussi bien à la presse nationaliste, libérale que juive. Pour lui, toute la presse est décadente. Lui aussi converti, sans oublier ses origines juives, il prend comme symbole de son opposition Heinrich Heine. Il hait celui qui lui ressemble peut-être trop : Heine, juif assimilé, à l’esprit mordant et indépendant.

Dans la seconde partie, pour chacune des figures, Jacques Le Rider évoque leurs origines et leurs choix de vie par rapport au judaïsme puis comment le judaïsme se rappelle à eux, souvent brutalement. Mahler par exemple se fait baptiser à 27 ans, débute à Vienne à la tête  de l’orchestre de l’opéra avec Lohengrin mais il n’est pas épargné par les attaques antisémites. Il voue un culte à Wagner et croit d’abord que la musique permet une assimilation complète à la culture allemande, ou plutôt que la musique est étrangère à ces considérations. Un grand nombre de musiciens au conservatoire de Vienne sont alors juifs. Mais même si la musique est universelle, les institutions qui la font exister ont des opinions politiques… Le nazisme utilisera la musique comme les autres arts pour sa propagande et exclura les musiciens juifs mêmes très doués.

Au moment où Mahler devient chef d’orchestre de l’opéra de Vienne, il est confronté à l’antisémitisme non seulement en tant qu’homme mais aussi comme compositeur. Jacques Le Rider analyse la part spirituelle dans son inspiration artistique, symbole d’un syncrétisme religieux. Le judaïsme qui nourrit la musique de Mahler est aussi la marque de sa liberté.

Freud

Freud

Schönberg, lui, se convertit au protestantisme. Mais, à l’occasion d’un incident, en 1921, il prend conscience pleinement de ses origines. Il veut séjourner à Mattsee, près de Salzbourg. Or, les Juifs ne sont pas autorisés à passer des vacances dans ce village. Schönberg, sa famille et quelques élèves quittent les lieux. Peu à peu le judaïsme influence profondément et directement son œuvre. En 1934, à Paris, Schönberg se reconvertit au judaïsme et s’engage plus que jamais dans des projets musicaux où les thèmes juifs sont essentiels (par exemple son opéra inachevé Moïse et Aaron). Mais selon Jacques Le Rider la place du judaïsme de Schönberg aurait été importante dès le début de sa carrière avant même la prise de conscience de l’antisémitisme. Selon l’auteur, la conversion au protestantisme n’est pas une façon de s’assimiler à la culture viennoise mais un rejet de cette culture qu’il trouve décadente notamment en matière de critique musicale. Soucieux de modernité, il veut justement s’opposer à cette culture autrichienne dans laquelle il est né. Jacques Le Rider établit une relation intéressante entre Schönberg et Kraus, l’un et l’autre se voulant en rupture avec un système : le premier avec la presse, le second la musique. A leurs yeux, la culture viennoise est en crise et ils ont soif de renouvellement. Pour Schönberg, cela passe par un nouveau langage musical. Choisir le protestantisme au lieu du catholicisme est un acte de rupture. Le retour au judaïsme, une fois sa langue musicale élaborée, est une nouvelle rupture encore plus radicale et engagée.

La question de la place des Juifs est liée d’abord à la défaite du libéralisme qui avait sinon éteint, du moins atténué l’antisémitisme. L’émergence de la modernité considérée par ses opposants comme une décadence témoigne aussi de la crise identitaire, politique et culturelle que connaît la monarchie austro-hongroise qui a fait son temps en dépit de la popularité de François Joseph.

A la supposée décadence culturelle s’ajoute une crise financière dont les nationalistes rendent coupables les capitalistes juifs, offrant ainsi un nouvel aliment à l’antisémitisme toujours latent.

6583518321_715f80dae5Plusieurs éléments sont frappants dans ce passionnant ouvrage. Toutes les figures traitées se rappellent leur judaïsme (qu’ils ont parfois renié) dans un moment de crise, une crise personnelle ou historique. J’en ai donné quelques exemples. Cette prise de conscience a des conséquences sur leurs œuvres comme le démontre Jacques Le Rider. Ce livre montre donc bien par des exemples judicieux que le judaïsme n’est pas seulement une religion mais une sorte d’ADN spirituel et intellectuel qui influence ceux qui sont issus de ce peuple. Chacun vit sa judéité différemment suivant la génération, le milieu dont il est issu, le choix de carrière artistique (ou scientifique comme Freud). Mais certaines attitudes se rejoignent comme Schönberg suivant celle de Freud : la marginalisation forcée du Juif est productive car elle lui donne une liberté, par rapport à la société, aux institutions culturelles et scientifiques.

Il me semble justement que toutes les figures choisies par Jacques Le Rider ont comme point commun l’attachement profond à leur liberté. Vouloir être partout chez soi, être le fruit d’une culture, avoir une langue maternelle, tout en gardant une indépendance : c’est le vœu de Zweig. Il se sent à la fois Autrichien et citoyen du monde et il le peut parce qu’il est Juif.

Zweig

Zweig

Zweig est certainement celui qui a fait avec le plus de force l’éloge de l’assimilation des Juifs viennois y voyant comme l’accomplissement d’un progrès humain. Zweig dans Le Monde d’hier fait un récit de cette Belle Epoque avec un idéalisme que l’on peut critiquer ou juger excessif. Il faut dire cependant que ces souvenirs sont rédigés au moment où triomphe le nazisme. Le présent rend ainsi le passé plus beau et fait oublier certains aspects plus sombres de cette période. Du reste, cet éloge ne va pas sans ambiguïté de la part de Zweig. Lui aussi aime à retrouver ses origines juives, donc à se différencier d’Autrichiens catholiques. Quand il fait de Jérémie son porte-parole ou brosse le portrait du bouquiniste Mandel, il revendique aussi son identité juive en y imprimant ses idées, ses valeurs.

Toutes ces personnalités viennoises ont vu leur destin bouleversé par leur judéité, plusieurs auraient pu en mourir mais leur condition leur apporte également une réelle indépendance et une âme particulière, une façon de vivre leur origine, de puiser dedans pour se construire et s’exprimer. Ils en sont riches, même si c’est aux prix de sacrifices et d’embûches. Cela fait aussi leur force.

Je trouve cette confidence de Freud dans une lettre à Enrico Morselli, psychanalyste italien, pleine de justesse et de beauté : « Je ne sais pas si vous avez raison de voir dans la psychanalyse un produit direct de l’esprit juif, mais si tel était le cas, je ne m’en sentirais nullement honteux. Quoiqu’étranger depuis bien longtemps la religion de mes ancêtres, je n’ai jamais perdu le sentiment d’appartenance et de solidarité avec mon peuple… »

Schnitzler

Schnitzler

J’aime aussi ce passage d’Une jeunesse de viennoise de Schnitzler. On y sent l’affection de l’écrivain pour sa grand-mère qui le relie au judaïsme. Il évoque un culte qui en dehors de la pratique religieuse et la croyance joue son rôle social de lien.

« Une fois par an, au crépuscule du jour de Yom Kippour, on guettait avec une fervente nostalgie l’apparition de l’étoile du soir, dont  le premier scintillement à l’horizon annonçait la fin de la pénitence du jeûne. Alors, au milieu de la pièce, se dressait la table richement chargée de pâtisseries délicieuses, préparées selon les rites (…)  dont pouvaient se régaler même ceux qui n’avaient pas jeûné pendant vingt-quatre heures. (…) Je crois d’ailleurs que la personne la plus pieuse, la seule peut-être de toute la compagnie qui fût réellement pieuse, était ma bonne grand-mère. »

Les pionniers du sionisme passent par une réflexion intime avant d’élaborer un programme. Quant aux neuf figures traitées par Jacques Le Rider, elles se posent la question de l’identité juive mais veulent que leur réflexion reste personnelle. C’est à cette conclusion qu’aboutit notamment Beer-Hofmann soucieux de souligner la portée esthétique de son identité. Quant à Schnitzler, dans la Vienne au crépuscule, il montre que selon lui aucune position pour les Juifs ne peut être idéale. Il perçoit combien l’avenir est sombre pour ceux qui, comme  lui, se sentent à la fois Autrichien, écrivain de langue allemande et Juif. Un sentiment proche de celui de Zweig qui y ajoute une dimension cosmopolite.

Une trinité heureuse, malgré tout. Ultime conclusion à laquelle on aboutit une fois le livre refermé.

 

Les Juifs viennois à la Belle Epoque, de Jacques Le Rider, éditions Albin Michel, 354 pages, 24 euros

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