Imitation et originalité en littérature

15_Cfp01Certaines affaires de plagiat peuvent aboutir à une réflexion approfondie et particulière comme la notion de plagiat moral qui a opposé Camille Laurens à Marie Darrieussecq. Sans aller jusqu’au plagiat, il y a également les nombreux larcins ici ou là que seuls des spécialistes peuvent deviner. Par exemple en travaillant sur Alain-Fournier je m’aperçois que de nombreux biographes ont pillé Isabelle Rivière, les lettres de Fournier et de Rivière en omettant les guillemets pour faire croire que c’est de leur cru. Ce procédé est malhonnête vis-à-vis du lecteur et m’apparaît comme une solution de facilité pour ces biographes. Pourquoi ne pas mettre les guillemets et la note de référence ? Certes, cela prend du temps, certes, ce n’est pas écrire, mais citer, mais c’est être honnête aussi… Ce n’est pas d’ailleurs parce que l’on s’appuie sur des citations référencées que l’on ne peut pas ajouter des commentaires. Etre un biographe intelligent qui évite le vol ou la paraphrase. Je passe sur les biographes dilettantes et médiatiques qui pillent ceux qui les ont précédés avec plus de sérieux…

Beaucoup de plagiats appartiennent maintenant à la petite histoire de la vie littéraire ou universitaire. Depuis des siècles, le monde littéraire est pavé d’accusations de vol, parfois fondées, d’autres fantaisistes. Au-delà de l’anecdote, certaines affaires sont révélatrices d’un état d’esprit, d’un contexte social ou économique, sans parler de querelles plus intellectuelles.

Du Plagiat d’000909320Hélène Maurel-Indart est assurément l’ouvrage le plus complet sur le sujet depuis  l’Antiquité jusqu’à aujourd’hui. Hélène Maurel-Indart s’appuie sur de nombreux exemples et surtout élargit la perspective sur d’autres questions littéraires. Bref, elle ne pointe pas du doigt des plagiaires sans autre forme de procès, mais réfléchit aux motivations, aux buts et aux résultats. La technique du collage, le pastiche, la parodie, les questions d’intertextualité sont ainsi étudiés. L’ouvrage est érudit, mais toujours clair et découpé en de nombreuses sous-parties permettant une lecture pratique.

Quant aux lecteurs qui voudraient aborder le sujet d’une façon plus rapide et ludique dans un premier temps, je ne saurais que leur conseiller Petite enquête sur le plagiaire sans scrupule. Portraits-robots des différents types de plagiaires (dans la fiction et la réalité), mobiles, complices, méthodes : Hélène Maurel-Indart revêt les habits d’un commissaire qui parfois se fait juge d’instruction. Elle nous fait partager aussi discrètement ses émotions face à tel ou tel cas qui la scandalise ou la touche. J’aime cette façon de faire vivre l’érudition.928460241

Dans la somme que constitue Du Plagiat l’auteur n’est pas là pour faire une liste de voleurs et volés, de petites affaires ayant agité le monde littéraire, mais bien de parler de littérature. Pourquoi Hélène Maurel-Indart s’est-elle vouée à l’étude du plagiat dans toutes ses déclinaisons ? Parce qu’étudiante elle était passionnée par l’idée d’originalité en littérature. Pour mieux appréhender cette vaste question, elle a voulu l’aborder par ce qui apparaît comme son contraire.

« Par moments, j’arrêtais ma main, je feignais d’hésiter pour me sentir, front sourcilleux, regards hallucinés, un écrivain. J’adorais le plagiat, d’ailleurs, par snobisme et je le poussais délibérément à l’extrême.

« Je déversai toutes les lectures, les bonnes et les mauvaises, pêle-mêle, dans ces fourre-tout. Les récits en souffrirent ; ce fut un gain, pourtant : il fallut inventer des raccords, et, du coup, je devins un peu moins plagiaire ».

sartre500500Cet extrait des Mots de Sartre peut rassurer de nombreux débutants : même les plus grands se sont livrés au « plagiat ». Encore que le terme me semble impropre car le vrai plagiat est un vol conscient et rendu public par la publication. Dans le cas de Sartre, on peut parler d’exercice d’imitation avec des emprunts de phrases qui reviennent plus ou moins consciemment. Je me rappelle avoir étudié un poème de Mallarmé, Apparition qui est composé de réminiscences d’Hugo. Au début, Mallarmé était assez désespéré parce qu’il se rendait compte qu’il faisait spontanément du Hugo au lieu de faire du Mallarmé. Il n’était pas encore Mallarmé. Certains écrivains précoces, comme Rimbaud, paraissent ne pas être passés par cette phase d’imitation. Or, même Rimbaud a aussi imité même si sa période a été plus courte que chez d’autres. Lorsque Rimbaud rejette avec violence Musset par exemple, c’est pour cacher que les thèmes de Musset l’ont marqué à 14 ans et que Musset a participé à sa construction. Pourquoi avoir honte de ses influences ?

Dans Du Plagiat, Hélène Maurel-Indart montre bien que « le plagiat » existe depuis l’Antiquité. Nous naissons tous avec un héritage. Un homme ne part jamais de rien. Heureusement… comme il serait angoissant de n’avoir pas de racine. Certes, quand on a la prétention de créer (écrire, peintre, composer…) il faut savoir se détacher de ses modèles. Un effort certes parfois difficile, mais qui nous enrichit en nous obligeant à nous imposer par rapport à nos prédécesseurs, nos admirations.1311203-Arthur_Rimbaud

En lisant les premiers textes d’Alain-Fournier on s’aperçoit que c’est plein de réminiscences de Francis Jammes, de Jules Laforgue, de Maeterlinck. Il en a parfois tellement conscience que l’un de ses textes est dédié à Jammes en signe de reconnaissance. Avec Rivière, il soulève plusieurs fois la question de l’originalité. Il a 17-18 ans, il a soif de donner une œuvre originale, il est certain d’en être capable, mais s’interroge aussi sur la façon dont il doit « gérer » ses influences. Il est passionnant de suivre son parcours et de comprendre comment à partir des auteurs qu’il admire, dans lesquels il se reconnaît, il construit son univers et son style. Soyons honnête, ses poèmes en prose ne sont pas ce qu’il a fait de mieux et ses lettres à Rivière, exemptes de cette pression que constitue la création, sont tellement plus belles. Mais il est intéressant de dénicher les premières traces du Grande Meaulnes et des grandes obsessions de Fournier dans ces textes de débutants.alain-fournier

Je me souviens, étudiante (et cela m’arrive encore aujourd’hui) avoir retrouvé dans les textes d’écrivains que j’admirais des pensées que j’avais eu avant de les lire sous leur plume. C’est à la fois désespérant et réconfortant : on a le sentiment d’entretenir une intimité exceptionnelle avec l’écrivain qu’on aime dans cette communion d’idées tout en se disant : à quoi bon, tout est déjà écrit et j’arrive trop tard.

Il faut peut-être atteindre cette maturité qui consiste à se dire : nous ne serons jamais originaux, mais nous pouvons être uniques dans la façon dont nous marions nos influences littéraires avec nos sentiments personnels, notre âme et ses subtilités, notre vie.

C’est bien ce que fait Fournier, me semble-t-il. En travaillant sur ma biographie, je me mets à lire les livres qui l’ont formé. Ne pouvant tout lire (autrement, je ne tiendrai pas les délais et mon éditeur maudira ce qu’il pourra qualifier d’excès de zèle), ne pouvant donc tout lire, je me laisse guider en choisissant les textes dont Fournier parle le mieux. Parle le mieux, selon moi. Je reconnais la subjectivité de mon choix et j’ai conscience que même si je m’efforce d’être la plus objective en écrivant cette biographie, je me forme une idée personnelle de Fournier. Il m’a donc convaincue de lire Thomas Hardy. C’est un auteur important pour lui, il en dit beaucoup de bien, partage son enthousiasme avec Rivière et pourtant ce n’est pas l’écrivain qui est le plus cité dans sa correspondance avec Rivière. Jammes, Laforgue, Claudel, par exemple, sont décortiqués par les deux amis dans des lettres fleuves qui les passionnaient plus à rédiger que leurs devoirs de khâgneux. Peut-être sont-ils plus diserts parce qu’il s’agit d’écrivains français dont ils sont plus proches.

Thomas Hardy

Thomas Hardy

Et pourtant, Fournier m’a donné envie de lire Hardy. J’ai lu ainsi Jude l’obscur. Parfois, j’ai souri en lisant certains passages de Jude qui m’ont fait penser à Fournier. Très certainement, sans peut-être s’en rendre compte, il a repris telle ou telle image à son compte par exemple, lorsque Jude parle de sa cousine Suze dont il est amoureux en disant c’est « l’amie la plus douce, la plus désintéressée qu’il eût jamais connue, une créature vivant par l’esprit, si éthérée qu’on pouvait voir son âme trembler à travers sa chair. » Fournier écrit à propos d’Yvonne de Quiévrecourt « devant elle, on ne pensait pas à son corps ».

Dans les histoires de plagiat ou d’influence, ce qui compte c’est l’antériorité, comme l’explique Hélène Maurel-Indart. Or, chez Fournier, comme chez beaucoup d’écrivains précoces, c’est-à-dire qui se construisent un univers mental précis très jeune sans forcément encore écrire vraiment, on s’aperçoit qu’ils vont parfois vers des auteurs susceptibles de nourrir leur imaginaire déjà existant. Quand on suit la lecture d’Hardy par Fournier, on songe qu’il va vers un écrivain qui a développé des idées qui sont déjà les siennes aussi. Il a besoin d’aînés qui soient son reflet. Bien sûr, l’étude est délicate, la frontière est subtile entre ce qui est déjà dans la tête de Fournier ou de tout autre jeune écrivain et ce qu’il prend d’original chez un aîné. Mais c’est une étude passionnante car on entre de plain-pied dans le mécanisme si ce n’est de la création artistique du moins dans la construction de l’univers mental d’un écrivain. A lire Jude, je vois bien ce que Fournier a pris après notamment pour écrire le Grand Meaulnes, mais je devine aussi ce qui était déjà chez Fournier et qu’il a retrouvé chez Hardy.

Ces deux écrivains avaient des points de communs naturellement.

Mon texte se poursuivait par des réflexions sur Jude, mais ce sera pour mon prochain billet car j’ai déjà été assez longue et veux laisser à mes lecteurs bénévoles la liberté de réfléchir à la question de l’imitation et de l’originalité.

 

 

Du Plagiat d’Hélène Maurel-Indart (Folio) et Petite enquête sur le plagiaire sans scrupules (éditions Léo Scheer)

Voir aussi : http://www.myboox.fr/actualite/helene-maurel-indart-voleurs-de-textes-ac-20657.html

Ainsi que le site de l’auteur : http://leplagiat.net/

 

 

 

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2 commentaires pour Imitation et originalité en littérature

  1. lesensables dit :

    Chère Ariane, j’aime votre manière de vagabonder et de dire, sans y paraître, ce qui vous tient au coeur. Vraiment j’ai apprécié votre texte.
    Je pense que dans le suivant vous parlerez de Proust et de ses pastiches. Comme si comprendre, c’était dominer, en écrivant comme Flaubert, Proust a le sentiment de dépasser Flaubert. Le pastiche est un plagiat autorisé en quelque sorte. Curtis a fait la même chose.
    L’imitation est le propre du jeune auteur qui, par définition, a encore peu lu. Avec la multiplication des lectures, les influences se diluent, forment un résidu qui sera un fond original (un peu comme le vin). Ensuite il faut du talent, cette capacité, justement, de prendre sa distance, de n’être pas dupe de soi-même. Cela dit, on ne peut écrire que si on est convaincu d’être original. Qu’en pensez-vous?

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    • arianecharton dit :

      Merci cher Hervé de votre message et de votre lecture. Oui, vous avez raison, avec le temps, les influences se diluent pour créer une oeuvre originale. Proust avait très bien compris que pour se guérir, par exemple de Flaubert, le recours au pastiche était la solution la plus intelligente et la plus drôle. En effet, je pense que pour se laisser dans la grande aventure de l’écriture, il faut croire que l’on a quelque chose à dire qui n’a jamais été écrit mais même les grands écrivains ont parfois eu des doutes sur ce qu’ils écrivaient, sur la nécessité même d’écrire (ou de publier) alors que des médiocres parfois se croient très originaux. L’écriture, c’est beaucoup de doutes, mêlée à tout autant d’exaltation et d’espoir.

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