On ne fait pas l’école buissonnière avec Marc Lévy

thomas-hardy-1-sizedEn lisant Jude l’obscur de Thomas Hardy (1840-1928), j’ai eu l’impression de redevenir la lectrice que j’étais à 20 ans. Jude est long, (475 pages en poche). C’est très dense : non pas par le nombre de protagonistes, car tout se passe autour de quatre personnages et surtout de Jude et Suze, un couple lié par un amour à la fois sublime et dramatique, évident et impossible et leur conjoint respectif (Arabella et Richard) qui incarnent l’étranger, le prosaïque, la réalité, la société.

Jude dit à propos de Suze que c’était un être éthéré. Mais lui aussi c’est avant tout une âme avant d’être un homme de chair. Certes, Hardy laisse deviner ses pulsions, ses désirs physiques d’abord pour Arabella puis pour Suze mais c’est sous-entendu avec une infinie subtilité. Jude est comme un saint qui parfois redeviendrait un homme et se débat entre l’humain et le divin. « Il aurait beau jeûner et prier dans l’intervalle, l’humain était plus puissant en lui que le divin » écrit Hardy lorsqu’il décrit Jude cédant à son désir de voir Suze.

Jude l’obscur est exactement le type de roman que la plupart des éditeurs refuseraient aujourd’hui ou qui, dans le paysage littéraire, apparaîtrait comme un ovni. Certains diraient que c’est un chef-d’œuvre quand d’autres tordraient le nez en pointant les longueurs. Pour le lecteur de 2013, il y a des longueurs, des complications, presque des incohérences, d’ordre psychologique et spirituel. Jude et Suze se débattent avec eux-mêmes et avec l’autre sur des idées aussi surannées que la transcendance, le sens du devoir, le pouvoir et le danger de la Connaissance, la valeur du mariage, le péché.

Jude est un être qui n’a pas été désiré par ses parents, dont sa tante qui l‘a recueilli ne sait pas quoi faire. Le jeune garçon, presque par hasard, se prend de passion pour le Savoir, en particulier la théologie. Il étudie le latin, le grec, les Écritures saintes en autodidacte. Son rêve : entrer à l’université. Il devient ouvrier, sculptant pour des églises en restauration afin de gagner sa vie tout en continuant à étudier le soir. Un jour, il comprend que les portes de l’université ne s’ouvriront jamais à lui. Ce cœur pur, presque naïf, va s’accrocher à ses rêves de sublime et toute sa vie va l’obliger à rester à terre. Sa seule envolée vers le sublime c’est l’amour compliqué qui le lie à sa cousine Suze. La jeune femme n’est pas moins tourmentée que Jude. Ils se comprennent et ne se comprennent pas. Ils craignent le destin. Ils sont rejetés par le monde. Le bonheur leur est refusé. Parfois, on dirait Adam et Eve chassés du paradis.9782253098324_1_75

La plupart des lecteurs aujourd’hui trouveraient donc des longueurs dans ce roman. Pourquoi ? je songe que c’est avant tout parce que notre notion du temps (temps de lecture, temps de vie) s’est accélérée. L’intrigue semble piétiner, Jude ne semble pas aller assez vite dans ses pensées, ses actes. Mais, à l’époque de Thomas Hardy il vivait à un rythme normal. C’est notre monde de l’immédiateté, de l’informatique, du zapping qui nous fait penser cela. Notre mécanisme de pensée s’est accéléré. Nous ne pouvons plus construire, concevoir un personnage comme Jude à moins de vivre en ermite.

Peut-être suis-je tentée de regretter cette époque où nous prenions le temps de laisser notre âme se déployer à loisir. Jude prend le temps de s’investir dans les choses, il prend le temps de penser sa vie, ses ambitions, de se livrer à l’étude, de se chercher. Les jours passent mais Hardy entretient le flou temporel. On ne sait pas trop combien de mois, d’années s’écoulent parfois. On suit Jude à 10-12 ans puis à 19 ans. Ensuite, lorsqu’il s’installe avec Suze et recueille l’enfant qu’il a eu avec Arabella et qui semble avoir 8-10 ans, Hardy opère une nouvelle ellipse temporelle mais sans donner aucune indication. Le seul repère : Suze et Jude ont des enfants. Indication temporelle qui sous-entend aussi que Jude et Suze, couple fusionnel et déchiré, se sont unis physiquement. Mais la chair est presque tabou. Suze est fine, presque transparente, Hardy la décrit à peine quand Arabella est une femme bien en chair, elle a un corps sur lequel l’auteur insiste comme quelque chose d’essentiel, appartenant à son essence.

le temps(1)Le temps de l’âme compte avant tout dans ce roman. Les rendez-vous avec Suze arrivent vite, ils sont longuement décrits par Hardy qui, à côté, occulte des jours, voire des semaines, sans même avoir recours à une indication temporelle. Jude n’a plus d’âge parce qu’il est d’emblée hors du monde des hommes. Hardy peut s’appesantir sur quelques minutes importantes, décrire un paysage à un instant donné et passer sous silence de nombreux détails d’ordre matériel. Aujourd’hui, on n’oserait plus construire un roman de cette façon. Cela ne correspond plus à nos rythmes quotidiens et à notre univers. Certes, le roman est libre, il n’est pas tenu de se plier à la façon de vivre de ses lecteurs contemporains mais je crois qu’à l’exception de quelques écrivains vivant en retrait, il est difficile de penser le temps comme au XIXe siècle par exemple.

Nous n’avons plus le temps de nous ennuyer, il ne le faut pas d’ailleurs. Et pourtant, l’ennui, le plus grand des maux, comme le disait les romantiques, c’est à la fois une expérience terrible et pourtant nécessaire pour penser le temps. Notre vie passe vite, une existence humaine ne dure qu’une fraction de seconde. L’ennui, c’est avoir le sentiment que nous ne sommes pas capables d’occuper cette fraction de seconde, qu’elle passera, tragiquement, sans rien en faire. L’ennui fait peser sur nous le poids de l’existence tout en nous rappelant qu’il faut se presser de vivre, de profiter de ce bien qu’est la vie et qui ne nous est offert qu’une fois. Le temps passé ne reviendra plus dit Lamartine. Une évidence qu’on tente d’oublier pour alléger notre esprit, pour nous laisser emporter dans l’agitation du monde, de nos activités. Et lorsque le pantin que nous sommes s’arrête un instant, que l’ennui vient s’inviter en nous, toute cette vie, toute cette énergie employée à tout vent va sembler n’être que du sable qui file entre nos doigts.

Jude prend le temps de réfléchir. Aujourd’hui, il serait sollicité en permanence. Notre esprit n’a plus le temps d’être en jachère. On pense rentabilité, on s’attache à faire plusieurs choses à la fois sans laisser notre âme respirer en profondeur. Lorsqu’on en prend conscience, un sentiment de vertige nous envahit parfois.

Hardy ne pouvait avoir la même idée de vitesse que nous. La vitesse de penser, va avec celle de la parole mais aussi la vitesse de déplacement, la vitesse de communication. Tous les rythmes auxquels nous sommes soumis influent sur notre lecture et l’écriture des écrivains. Peut-être Modiano est-il un des derniers écrivains français à être lent.

Je disais donc qu’en lisant Jude j’avais l’impression de redevenir la lectrice que j’étais à 20 ans et qui avait soif de grandeur. Je lisais beaucoup d’auteurs qui donnaient à leur livre une dimension spirituelle et universelle, des auteurs qui avaient un souffle lyrique et humaniste que ce soit sous une forme réaliste ou pas.4462-15.jpg

Les longueurs, je ne le dis pas par snobisme, finissent par être ce que je préfère par exemple chez Balzac. Ce ne sont plus pour moi des longueurs. Barthes disait, je crois, que chaque fois qu’il relisait Guerre et Paix il ne sautait pas les mêmes passages. Ce qui lui était apparu une fois comme une longueur, des lignes peu indispensables, deviennent importantes à un autre moment parce que son état d’esprit a changé, parce que le but de la lecture est différent.

Mais à notre époque soucieuse de rentabilité, la longueur est de la mauvaise herbe. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de longueurs qui le soient vraiment, qui soient des  défauts mais si l’auteur a jugé bon d’écrire telle description, de s’arrêter sur tel ou tel détail, n’est-ce pas parce que cela est nécessaire à l’équilibre interne du livre même si cela ne saute pas aux yeux du lecteur ? Les longueurs des romans du XIXe siècle ne s’expliquent pas parce que les auteurs étaient payés à la ligne. Cela ne concernait que quelques feuilletonistes mais en aucun cas un Victor Hugo par exemple. Or, on trouvera aujourd’hui des longueurs dans les Misérables, Notre-Dame de Paris

Les longueurs, c’est prendre son temps, gambader dans une histoire, laisser à l’imagination de l’écrivain et du lecteur se déployer librement. Par exemple, rien n’obligeait Balzac à faire des pages sur le mobilier d’un boudoir ou le système des bons sur le Trésor. Il ajoute ces descriptions après avoir livré à l’imprimeur le premier jet de son roman. Il amplifie parce que son esprit, son imagination s’épanouissent plus il prend possession de son histoire. S’il décrit aussi longuement du mobilier ou des tractations financières, c’est d’abord par passion pour les meubles, c’est parce qu’il rêve d’être riche et d’être un homme d’affaires malin.

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Je m’intéresse de plus en plus dans un roman à ce qui ne sert pas l’intrigue. C’est pourquoi, entre autres, Marc Lévy ne m’intéresse pas. Outre l’absence abyssale de style, il n’écrit rien qui ne soit pas utile pour faire comprendre à son lecteur ce qu’il veut lui raconter. Il a même tendance à le répéter deux fois, de façon à ce que son lecteur le suive bien. On ne fait pas l’école buissonnière avec Marc Lévy. C’est aussi agréable que de regarder un film à côté de quelqu’un qui vous raconte ce qui se passe sur l’écran.

La beauté de l’existence est pourtant aussi dans l’inaction et l’inutile or le roman doit être un reflet de la vie.

 

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