Grâce et disgrâce verlainiennes

 

verlainee-1_0Paul Verlaine, né aux premiers jours du printemps 1840, est un enfant du miracle devenu poète maudit. Sa mère fit trois fausses couches avant de lui donner naissance. Trois fœtus : image morbide en bocal, comme trois fantômes collant aux semelles du pauvre Lélian.

Verlaine a évoqué son enfance avec des parents aimants dans Confession. Enfant unique, désiré et qui survit mais qui rapidement est comme frappé d’étrangeté par son aspect physique. Des yeux légèrement bridés, un large front, une allure de faune que la barbe accentuera. Autant le visage de Rimbaud est charmant, juvénile, sans rien qui arrête le regard, autant Verlaine interpelle et nous inspire une grimace teintée de pitié.

Verlaine se pose avec une intensité dramatique une question qui effleure chacun de nous dans un moment de peine, quand nous nous sentons abandonnés, orphelins de quelque chose d’indéfinissable et de pourtant essentiel.

« Suis-je né trop tôt ou trop tard ?

Qu’est-ce que je fais en ce monde ?

Ô vous tous, ma peine est profonde :

Priez pour le pauvre Gaspard ! »

Ce sont les derniers vers de sa Chanson de Gaspard Hauser.cellulairement-paul-verlaine-9782070451357

Paul est attiré par sa cousine, Elisa, orpheline adoptée par ses parents avant sa naissance. Elisa est comme une sœur, une petite mère et elle croit en lui. Elle mourra en couches. Pour Verlaine, la naissance est meurtrière.

La disparition d’Elisa plonge Verlaine dans le désespoir. Il commence à noyer son chagrin dans l’alcool. La fée verte lui devient familière. Il va rencontrer Mathilde Mauté. Elle le trouve laid mais touchant. Verlaine obtient sa main, Mathilde lui donnera un fils, Georges. Il devient violent avec sa mère et son épouse : deux images maternelles auprès desquelles il cherche un réconfort et qu’il s’attache à détruire comme si une voix en lui lui disait qu’il ne mérite pas cette tendresse.

Paul était déjà maudit : poésie et absinthe sont ses fidèles compagnes depuis la fin de l’adolescence. Sa rencontre avec Arthur Rimbaud, qui pourrait être son petit frère, va briser le fragile équilibre de son existence.

Écartèlement pourrait résumer la vie de Verlaine : c’est à la fois le supplice que lui afflige le destin et l’état de son âme tiraillée entre l’aspiration à la sainteté, la pureté cristalline et bouleversante de son vers et le péché, le vice, la débauche, la violence.

Portrait photographique de Verlaine à 20 ans.Crédit ; Musée des lettres et manuscrits, Paris [Vers 1868]. crédit : Musée des lettres et manuscrits

Portrait photographique de Verlaine à 20 ans.
[Vers 1868]. crédit : Musée des lettres et manuscrits

Rimbaud lui aspire un amour dévorant, révèle sa bisexualité qu’il n’assume pas tout en s’en délectant. Le poète saturnien a un double visage, une double personnalité. Si l’amour entre Rimbaud et Verlaine est sauvage, brutal, condamnable aux yeux de la société d’alors, s’il aurait pu aboutir à un assassinat et/ou un suicide, cette relation à la fois charnelle et spirituelle est poétiquement un chef d’œuvre. Cette rencontre a inspiré aux deux poètes des vers qu’ils n’auraient pas écrits sans l’autre. Ils se sont mutuellement inspirés, exaltés.

L’exposition présentée au Musée des Lettres et Manuscrits, Verlaine emprisonné, met en valeur 555 jours dans la vie de Verlaine. Ces jours de prison en Belgique après la tentative d’homicide de Verlaine sur Rimbaud le 10 juillet 1873. Pendant son incarcération, Verlaine écrit parmi ses plus beaux poèmes. Il voulait les rassembler dans un recueil intitulé Cellulairement. Il renoncera et les poèmes seront dispersés et publiés dans différents recueils. Dans Cellulairement, publié dans sa version originale en 1992, on trouve le fameux « Art poétique », « Au lecteur », poème liminaire qui n’a rien à envier à l’interpellation baudelairienne, il y a aussi cette « Chanson de Gaspard Hauser » que je trouve bouleversante dans sa simplicité, dans son intensité à résumer une vie frappée d’emblée par le malheur, un malheur que Verlaine peut transcender par l’art.

C’est ce qui sauve le poète, la grâce de l’alexandrin.

1311203-Arthur_RimbaudL’exposition présente le manuscrit de Cellulairement classé trésor national en 2004. L’Etat français l’a acheté 299 200 euros. Petite somme, presque ridicule, par rapport à celle que certains hommes sont capables de dépenser pour un type en short trottinant sur une pelouse et tapant dans un ballon rond. Petite somme par rapport à ce que l’Etat français est capable de dépenser pour des actes médiatiques destinés à endormir la conscience des gens.

Au contraire, Verlaine nous interpelle avec déchirement et tendresse même dans ses moments de violence verbale. J’ai toujours préféré Verlaine et Rimbaud, je lui trouve plus de sincérité. Quand je le lis, il me semble entendre son cœur meurtri battre, il me semble que chaque vers vient du plus profond de ses entrailles.

Paul Verlaine,  dessin autographe libre à l'encre.  Autoportrait signé « PV », [Vers 1890]. © Coll. privée / Musée des lettres et manuscrits, Paris

Paul Verlaine,
dessin autographe libre à l’encre.
Autoportrait signé « PV », [Vers 1890].
© Coll. privée / Musée des lettres et manuscrits, Paris

L’exposition qui se tient jusqu’au 5 mai permet d’admirer le manuscrit mais aussi différents éléments liés à l’incarcération de Verlaine et à sa personnalité, notamment un autoportrait de Verlaine qui annonce le cubisme, un portrait signé Cazals montrant un Paul Verlaine souriant (peut-être apaisé ?), la porte de sa cellule.

Pour prolonger et même enrichir cette visite, je ne saurais que conseiller l’album publié dans le cadre de l’exposition, intitulé aussi Verlaine emprisonné. Cet ouvrage a été écrit par Jean-Pierre Guéno, commissaire de l’exposition. La partie texte est assez courte accompagnant des doubles pages déclinant thèmes et images dans un ordre chronologique : depuis les origines de Verlaine jusqu’à l’écriture des différents poèmes de Cellulairement. On trouve ainsi les aînés maudits de Verlaine, les fausses couches de sa mère, Mathilde, la rencontre avec Rimbaud et les différents épisodes de leur liaison, l’absinthe, la mélancolie, la prison, etc… Des textes courts qui sont une invitation à faire de Verlaine un frère. Jean-Pierre Guéno a pris le parti de tutoyer le poète. Quelle belle idée !  « C’est le reflet de cette fraternité des âmes que Paul Verlaine parvient à développer avec chacun de ses lecteurs » écrit-il. Jean-Pierre Guéno parle très bien du poète, osant être lyrique, familier, direct. Il ferait aimer ce pauvre Lélian même au plus rétif.

Je crois que c’est ainsi qu’il faudrait faire découvrir la littérature aux jeunes : leur permettre d’entretenir une certaine complicité avec les écrivains, leur faire comprendre que les écrivains leur parlent et peuvent enrichir leur esprit, leur vision du monde, affiner leur sensibilité… Jean-Pierre Guéno y réussit.

L’album présente également des poèmes de Verlaine, des textes de contemporains qui éclairent œuvres et vie de Verlaine. Saluons aussi une riche iconographie avec de nombreuses photos mais aussi des dessins et manuscrits, parfois illustrés.

J’aime énormément les dessins d’écrivains : maladroits ou habiles qu’importe… je trouve intéressant de voir  les écrivains mettant sous forme d’une image ce qu’ils pensent généralement en mots. On y retrouve leurs obsessions, ce qui reflète leur état d’esprit général ou à un moment donné.

« Au lecteur », manuscrit autographe Cellulairement, [1873].© Coll. privée / Musée des lettres et manuscrits, Paris

« Au lecteur », manuscrit autographe Cellulairement, [1873].© Coll. privée / Musée des lettres et manuscrits, Paris

Dans cet album, on trouve des autoportraits et dessins de Verlaine superbes mais aussi des dessins signés de Félix Régamey, Bonnard, Rimbaud. On trouve également des tableaux qui évoquent à la fois le cadre de vie de Verlaine (notamment le monde de l’ivrognerie et des cafés) mais aussi la société bourgeoise de la fin du Second Empire et de la Troisième République. Ce livre est en images et en poèmes le parcours d’une vie chaotique, pathétique mais touchée par la littérature dans son expression la plus pure.

C’est aussi le reflet d’une époque faite de révolution avortée, de défaite, du triomphe d’une bourgeoisie qui, presque paradoxalement, a donné naissance à une constellation de poètes en proie à un tourment existentiel qui ne se règle pas avec une bonne rente et un bon mariage. Jean-Pierre Guéno retrace le parcours d’un poète placé d’emblée sous le signe de la disgrâce et qui trouve peut-être un certainement apaisement dans une prison. L’enfermement en effet protège Verlaine notamment l’empêche de boire et lui permet de reprendre un dialogue avec son âme que les soubresauts de sa vie dehors perturbaient.

Ces 555 jours de prison s’apparentent à une retraite monacale grâce à laquelle le poète accède non pas à un bonheur impossible mais du moins à une certaine sagesse, une réconciliation avec lui-même et avec le monde.

 

Verlaine emprisonné

coédition Gallimard / Musée des Lettres et Manuscrits

de Jean-Pierre Guéno

29 €, 220 pages, environ 200 illustrations

 

Cellulairement suivi de Mes prisons

Poésie, Gallimard

Édité par Pierre Brunel, édition accompagné du fac-similé

du manuscrit original

 

Exposition Verlaine emprisonné

Jusqu’au 5 mai 2013

Musée des Lettres et Manuscrits

222, boulevard Saint-Germain

75007 Paris

Tous les jours sauf le lundi

www.museedeslettres.fr

 

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