Ecrivains exilés

 

 

A la mémoire de ma tante Jeanne

6696-1561-CouvertureVaste thème que l’exil. Un sentiment de désespoir s’attache au mot même cependant qu’il nous évoque de nombreuses grandes œuvres écrites dans ce contexte. Textes sur l’exil ou sur la terre quittée et à laquelle l’écrivain était forcément attaché. Même si le pays de notre langue maternelle nous a fait subir épreuves, souffrances, tortures, même s’il nous a obligé à le fuir, même s’il aurait pu nous tuer parce que nous existons, ce pays demeure celui qui a accompagné notre formation intellectuelle, celui qui par la langue, nous a permis de nous construire un univers mental dès l’enfance, celui qui nous a influencé par des décennies, des siècles de culture, d’art, de pensée.

Le pays de notre langue maternelle a une âme qui se retrouve en chacun de nous.

Même si ici Ralph Schor, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université de Nice, s’est limité aux écrivains étrangers en France pendant la période 1919-1939, la diversité des situations est grande entre exilés. Ceux venus des Etats-Unis ont l’impression de regagner leurs origines intellectuelles quand ceux venus d’Europe de l’Est, par exemple, ont le sentiment de s’être coupés de leurs racines. L’auteur a pris soin de différencier l’exil du voyage même long. On voyage par choix, on s’exile par obligation, obligation matérielle ou spirituelle. En effet, tous les exils ne sont pas politiques ou liés au racisme ou à l’antisémitisme. L’auteur donne ainsi l’exemple de la « génération perdue », des Américains comme Fitzgerald et Hemingway qui vinrent en France parce qu’ils ne se sentaient pas reconnus, parce qu’ils ne se retrouvaient pas dans l’état d’esprit de leurs concitoyens préoccupés d’abord de faire fortune.

Ralph Schor se livre à une sociologie des écrivains en exil. Il nous indique des pourcentages, des chiffres, des statistiques. Cela peut sembler froids, ça l’est mais derrière l’exil chiffré, classé, se cache des esprits et des corps déracinés, se cache la littérature qui naît de cette situation matérielle particulière. Les chiffres trouvent ainsi leur expression sous forme de littérature.

Walter Benjamin

Walter Benjamin

L’exil donne lieu à des comportements qui dans un autre contexte ne se seraient pas produits (entraide, repli, prise de conscience de ses racines). Outre les textes de témoignages purs, la fuite donne naissance à des livres qui n’auraient pas été écrits sans cette expérience. Aussi pénible soit-il, allant parfois jusqu’à pousser au suicide comme pour Walter Benjamin ou Sandor Marai, l’exil est aussi source d’enrichissement, d’inspiration et révélateur de soi et des autres. « Chez les exilés se mettent en mouvement toutes les dynamiques qui constituent les identités individuelles et collectives, » note l’auteur.  (p. 16)

L’exil nous contraint à penser autrement notre place sur terre, nous contraint à une vie différente, parfois dans un environnement linguistique très éloigné de notre monde familier. L’exilé puise des forces pour se stabiliser là où il le peut. Ralph Schor montre ainsi que l’exil développe certains genres comme le roman historique. « Les écrivains privés de leurs repères et de leurs grilles d’analyse par le chaos ambiant, cherchaient dans le passé des situations semblables à la leur et des personnages ayant vécu les mêmes expériences. (…) L’histoire donnait (…) un sens à ce qui semblait incohérent et, par son enseignement, devenait actuelle. » (p. 189)

La France fut une terre accueillante, notamment la capitale. Tout se passe, tout se crée à Paris, comme au XIXe siècle. La Côte d’Azur également a réuni un nombre très important d’exilés pour différentes raisons, en premier lieu la clémence de son climat. En dépit du déchirement, les exilés trouvent à Paris un lieu privilégié avec une intégration globalement plus facile que dans d’autres pays. Mais tout n’est pas rose notamment pour les exilés pauvres ou isolés. Certains pointent bien les bons et mauvais côtés de la France comme Henry Miller à la fois enthousiasmé par Paris tout en souffrant de son existence précaire.

Henry Miller

Henry Miller

Ce sont surtout les Américains qui sont sensibles à cet environnement plus intellectuel que dans leur pays. «  A Paris, on n’a pas besoin d’un stimulant artificiel pour créer. L’atmosphère est saturée de création », écrit Henry Miller qui va jusqu’à avouer que son séjour en France a changé son style, sa façon de penser. Même si cette influence est plus ou moins grande, la langue française ainsi que le cosmopolitisme ambiant ne peut qu’élargir la vision des écrivains, même ceux déjà âgés ou soucieux de préserver leurs racines de sources étrangères. Les jeunes écrivains, voire ceux qui arrivent en France durant leur enfance, sont la plupart du temps plus aptes à faire du français leur seconde langue ou leur langue d’écriture. L’auteur donne ainsi l’exemple de Zoé Oldenbourg qui, à 14 ans, écrit son journal intime en russe mais confie penser d’abord en français. Les différents exemples fournis par l’auteur peuvent parfois se contredire ou s’opposer. En réalité, ils soulignent encore et toujours la diversité des façons de vivre l’exil. Si Ralph Schor établit certaines généralités, il s’attache surtout à nous faire découvrir une multitude de destins individuels qui parfois se croisent.

Zoé Oldenbourg

Zoé Oldenbourg

Chaque écrivain vit son exil extérieur (et intérieur) différemment.

L’auteur décrit également comment les écrivains d’un même pays se retrouvent entre eux, recréant une communauté parfois très développée avec des lieux de réunion, des publications de journaux, etc. L’auteur évoque ainsi la communauté russe très importante qui rendit même la Russie à la mode dans la capitale. L’exilé apporte aussi sa particularité au pays qui le reçoit. Certains quartiers de Paris étaient des constellations internationales. Ce panorama nous fait  donc découvrir également une partie de l’histoire de France qui, comme la plupart des autres pays, s’est aussi construite avec des étrangers, certains venus volontairement, d’autres par obligation.

Mais les bons côtés, les avantages de la vie parisienne que l’auteur aborde ne gomment pas l’épreuve morale que constitue l’exil sans parler du déclassement social et des rigueurs de la vie matérielle pour les réfugiés les plus pauvres. Ralph Schor montre bien que la précarité est parfois grande en donnant quelques témoignages très significatifs et bouleversants. Il y a par exemple les lettres de Marina Tsvetaeva qui prise dans de tels bouleversements finit par ne plus rien ressentir.

Marina Tsvetaeva

Marina Tsvetaeva

A notre époque où l’on voyage en quatrième vitesse, où l’on communique instantanément par-delà les continents avec Internet, où se déplacer est une habitude si naturelle qu’on regarde comme un extraterrestre les casaniers, est-ce que nous pouvons comprendre l’exil vécu il y a près d’un siècle ? L’exil existe-t-il encore vraiment ? Oui. On pourra inventer n’importe quel moyen de communication ou de déplacement rapide, être obligé de quitter son pays, c’est perdre quelque chose de soi. L’exil au XXIe siècle a juste changé de visage.

La période étudiée (1919-1939) est la plus riche, hélas, en terme d’exil du fait des situations économiques, politiques et des dictatures en Europe. Face à une matière abondante l’auteur aborde la question non par ordre chronologique ou par nationalités mais de façon thématique analysant la vie quotidienne, les rapports avec les autres réfugiés, l’apprentissage du français ou pas, l’écriture dans la langue maternelle ou son abandon, les crises identitaires.

Ralph Schor souligne les points communs de tous les exilés et les particularités d’un écrivain ou d’une communauté. L’ouvrage est riche d’extraits, de citations, d’anecdotes révélatrices puisées dans des témoignages (journaux intimes, lettres, souvenirs, romans autobiographiques…) C’est l’aspect de cet ouvrage qui m’a le plus intéressé. Raph Schor fait de nombreuses références à des livres peu lus et à certains auteurs peu connus ou oubliés mais qui ont su dire, raconter leur exil soit au jour le jour, soit rétrospectivement. L’auteur nous donne envie de lire ces témoignages in extenso, de nous passionner pour ces destins parfois étonnants, pathétiques, héroïques.

L’auteur brosse également le portrait de ceux qui aidèrent ou entourèrent les exilés comme Sylvia Beach, Nancy Cunar, Natalie Barney. Beaucoup de femmes souvent fortunées qui tenaient un salon, une librairie, animaient un lieu de rencontre et de réconfort. De belles personnalités parfois trop passées sous le silence. Il y a  certaines œuvres, certains textes qui doivent leur existence à ces mécènes, à ces soutiens discrets mais essentiels pour un artiste. Ces mécènes ont en quelque sorte fait œuvre également même si celle-ci est impalpable.

Natalie Barney

Natalie Barney

L’auteur revient également sur le développement intellectuel et l’influence de la France et les conditions de publication. En effet, un écrivain non seulement écrit en exil (c’est parfois sa planche de salut) mais il a besoin aussi de publier. Souvent, il est interdit de publication dans son pays natal. Il se retrouve ainsi à faire paraître ses textes en traduction lors même que la version originale est toujours inédite. Etrange vertige. L’auteur traite aussi des journaux et revues fondés par les réfugiés. Autant de tentatives pour récréer son environnement familier. On a beau être cosmopolite comme pouvait l’être Zweig, par exemple, notre pays natal est un point d’ancrage essentiel. Zweig est mort, entre autres, d’être trop loin de son pays, de son continent d’origine.

Les petites notices biographiques des 311 personnalités étudiées qui complètent le livre sont aussi passionnantes : on a l’impression d’une longue liste de destins qui tous ont leur grandeur, leur misère, leurs joies et leurs malheurs. Autant de vies, de parcours qui piquent la curiosité.

L’exil c’est une aventure humaine qui trouve un écho même chez ceux qui n’ont pas connu cette situation. Plus largement donc, ce livre nous invite à reconsidérer notre place dans notre pays, à nous faire saisir également la chance que nous avons de ne pas être contraints à la fuite. Enfin, il nous fait prendre conscience que ce qui constitue un individu, c’est ce qu’il transporte avec lui où qu’il soit et qu’il doit protéger, cultiver même lorsqu’il est déraciné.

L’exil est une lutte dont Ralph Schor nous fait comprendre la grandeur et même la beauté tragique. Les écrivains, les témoins ici convoqués parlent également pour ceux qui n’ont pas eu les moyens, les capacités de s’exprimer.

L’exil est une lutte et tout en cheminant vers l’Autriche qui a accueilli mais aussi rejeté tant d’écrivains, je pense à ma grand-tante qui, jusqu’à son dernier souffle, s’est sentie française alors qu’elle n’a jamais vécu en France. Je songe à ce qu’elle a fait pour entretenir le lien avec la France et la langue française en dépit des dictatures et des murs. Aujourd’hui qu’elle n’est plus là, d’autres murs se sont élevés, peut-être les plus difficiles à détruire, ceux de l’indifférence et du repli sur soi.

 

Ecrire en exil, les écrivains étrangers en France, 1919-1939 de Ralph Schor, CNRS éditions, 346 pages.

 

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