Des Vies qui méritent d’être connues

 

forêtUne forêt cachée. C’est un beau titre qui évoque tout un monde à la fois ouvert et dissimulé, une richesse insoupçonnée, certainement la plus belle des richesses. Le livre d’Éric Dussert est une gourmandise. Le genre d’ouvrage qu’on aime avoir dans sa bibliothèque et ouvrir sans y penser quand on ne sait pas trop quoi lire. Car cette forêt cachée d’emblée nous transporte dans un monde littéraire fantaisiste, suranné, mineur et en même temps passionnant. Cette Forêt cachée nous fait découvrir des vies. J’aime lire les notices biographiques de quelques pages, ou même de quelques paragraphes : elles se limitent à l’essentiel tout en nous ouvrant des perspectives. Je songe ainsi aux notices rédigées par Ralph Schor sur les écrivains qu’il a étudiés dans son livre Ecrire en exil (éd CNRS) et dont j’ai parlé dernièrement. Une bonne notice nous fait imaginer ce qui n’est pas écrit. Parfois même les seules dates de naissance et de mort et un nom suffisent à m’émouvoir par exemple par la brièveté de l’existence, à m’ouvrir des perspectives. Ces portraits d’Eric Dussert sont comme des vies à la fois réelles et imaginaires.

C’est en lisant l’un de ces courts textes dans un album consacré aux dessins d’écrivains du XIXe siècle que j’ai eu envie d’en savoir plus sur Roger de Beauvoir. Résultat : près de deux ans à remuer les vieux livres, les vieux journaux, les manuscrits à la bibliothèque de l’Institut, à la Bibliothèque historique de Paris et à l’Arsenal pour en savoir plus sur ce Beauvoir de son vrai nom Eugène Roger.

Roger de Beauvoir

Roger de Beauvoir

C’est dire si les 156 portraits signés par Eric Dussert ont flatté mon goût pour la notice mais aussi mon attirance pour les écrivains mineurs, les dédaignés. L’autre jour, je lisais des lettres de René Bichet à Alain-Fournier et à André Lhote. Je trouvais parfois ses propos attachants, sensibles, intelligents. J’aurais eu envie de passer du temps avec lui. Ce pauvre jeune homme né en Sologne est mort à 25 ans d’une overdose de morphine lors d’une soirée d’anciens étudiants qui a mal tourné. Lui qui ne s’était jamais drogué. Bichet, qui publia des poèmes dans la toute jeune NRF, était d’origine modeste et avait fini premier à l’agrégation de lettres. Ce jeune homme sans grand charme physique était écartelé entre son désir de réussite universitaire et ses aspirations plus littéraires. Alain-Fournier devait plus d’une fois lui reprocher de ne pas se donner entièrement à la littérature. Peut-être cette vie si vite brisée ajoute-t-elle quelque chose à cette figure bien oubliée que l’on ne peut croiser que lorsque l’on se penche sur l’auteur du Grand Meaulnes. Bichet fait partie de ces êtres qui existent encore un peu grâce à d’autres noms plus célèbres.

J’ai donc gambadé dans la forêt d’Eric Dussert, plutôt en suivant un chemin balisé : pages après pages. On peut lire un portrait ou un autre, par hasard en se fiant à l’inspiration du moment ou en se laissant prendre au charme des noms. Certains sont attirants par leur banalité comme Louis Dumur, Marc Michel ou encore André Martel et Hector France. D’autres sont plus insolites ou splendides, vrais ou inventés comme William Chambers Morrow, Mecislas Golberg, Gabriel de Lautrec, Raymond de Rienzi ou encore Olivier Diraison-Seylor. On peut donc lire au hasard ou bien dans l’ordre et à ce moment-là on prend conscience que le livre suit une certaine progression et pas seulement d’ordre chronologique. Au fil de ses portraits l’auteur établit une sorte de fraternité littéraire d’oubliés. L’auteur rebondit de l’un à l’autre, établissant rapprochements ou oppositions. On sent le temps qui passe, une évolution dans la façon dont on a d’être mineur.

Gabriel de Lautrec

Gabriel de Lautrec

Eric Dussert soigne ses incipit : d’emblée il pique notre curiosité, nous transporte dans une époque, un lieu, nous fait deviner un destin et en toute subjectivité nous offre son regard sur le passé et le présent. Par exemple l’incipit de Gaston de Pawlowski qui « n’est pas n’importe qui. Ténor de la presse parisienne, c’est le type de l’esprit hardi et plaisant, si remarquable au début du siècle dernier où Alphonse Allais, Alfred Jarry ou Willy cassaient des carreaux, le type d’esprit qui disparut par la suite remplacée par les oiseaux noirs, les penseurs du malaise et les apôtres de la dépression ». Ou encore Valentine de Saint-Pont, «  arrière petite-nièce de Lamartine, éminente avant-gardiste, modèle et amie de Rodin, qui souhaita libérer la femme par l’érotisme, elle fut la seule femme futuriste »

Certains des oubliés choisis par l’auteur ne le sont pas tout à fait  comme Alphonse Karr, André Delveau (connu des amateurs de vocabulaire érotique), Rémy de Gourmont, Francis de Miomandre, Henri Béraud ou encore le grand Pascal Pia… enfin, toute proportion gardée par rapport à François de Curel, Alcanter de Brahm ou Flor O’Squarr qui disent peut-être quelque chose à une poignée de rats de bibliothèque.

Je passerai sur Roger de Beauvoir… Mais j’étais contente de retrouver quelques noms qui me sont familiers grâce à lui comme Vapereau, l’auteur du Who’s Who du XIXe siècle. A l’époque romantique c’était une preuve de succès d’être dans le Vapereau. Il en allait de sa réputation ! C’est ainsi que Roger de Beauvoir avoua s’être rajeuni de deux ans pour le Vapereau puisqu’il n’est pas né en 1809 mais en 1807. Sa coquetterie ne m’étonne pas de lui et sans doute s’amuserait-il de voir que même le catalogue de la BNF a suivi le Vapereau. Je ne connaissais rien de la vie de ce Gustave Vapereau qui s’éteignit à 87 ans. Éric Dussert a comblé une partie de mes lacunes.

f10.highres J’étais contente aussi de retrouver Philarète Chasles, Joseph Méry à la figure simiesque ou encore la jolie comtesse Dash. Ses Mémoires des autres sont un formidable témoignage sur ses contemporains. Disons pudiquement qu’elle a été une collaboratrice de Dumas et une amie parfois un brin maîtresse de Roger de Beauvoir. Beauvoir et elle soupaient parfois avec Barbey d’Aurevilly. Le Connétable parle de la comtesse avec une tendre misogynie pour lui c’est une « bonne créature » mais un vrai bas-bleu. Parfaite pour dévorer un buisson d’écrevisses dans un cabinet particulier de la Maison Dorée.

Quand je parlais de gourmandise au début de ce billet je pensais également au style d’Eric Dussert. Ses portraits sont très bien écrits, avec un esprit tout à fait dans le style du meilleur du XIXe siècle. On peut assurer sans se tromper qu’Éric Dussert a d’excellentes lectures et que ses fréquentations sont tout à fait louables toutes mineures qu’elles soient parfois. Cela ne signifie pas qu’il imite un style suranné non, il écrit simplement en français avec un vocabulaire riche, précis, une phrase à la fois légère et pertinente. Il sait dire en peu de mots une opinion, une réflexion. On sent qu’il est parfois fasciné par ses oubliés, parfois moqueur, attendri ou admiratif. J’adore par exemple la notice sur Eugène Mouton… Peut-être quelqu’un en lisant cet ouvrage aura-t-il envie de s’attacher à l’un de ces dédaignés par la postérité et se lancera dans des recherches un peu folles pour le ressusciter. L’époque romantique, par exemple, a donné naissance à quantité de littérateurs qui sans être des génies avaient leur charme. Je pense ainsi à Taxile Delord auteur entre autre d’une Physiologie de la Parisienne, l’intéressant et honnête critique Gustave Planche ou encore Charles Lassailly… Son roman le plus célèbre s’intitule Les roueries de Trialph notre contemporain avant son suicide. Une sorte de Nerval sans le génie poétique certes mais  doté d’une sorte de naïveté admirable. La comtesse Dash disait de lui : « la femme la plus niaise lui aurait fait voir des étoiles en plein midi. »

Gustave Planche

Gustave Planche

Je me demande si les trois auteurs vivants qui font partie de cette forêt sont contents de leur voisinage…

Enfin, ces oubliés rappellent, si besoin est, la grandeur et l’humilité de toute existence. Elles peuvent être remplies et pourtant se dissiper comme des cendres au fil des décennies. Bien sûr tout le monde ne peut pas être Balzac, Proust ou Apollinaire mais il suffit que l’un de ces oubliés réjouisse encore un lecteur, sache lui parler, secrètement, intimement pour être simplement remercié d’avoir écrit.

 

Une forêt cachée, 156 portraits d’écrivains oubliés, d’Eric Dussert, édition la Table ronde.

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