Fitzgerald, l’heureux et le damné

FITZGERALDAvant de lire la biographie de Liliane Kerjan, je connaissais assez peu la vie de Fitzgerald. J’avais quelques images de lui à travers la description d’Hemingway dans Paris est une fête, à travers des photos avec Zelda. J’imaginais plutôt son existence à partir de ce que j’avais lu de lui, devinant que derrière bon nombre de ses personnages et pas seulement le scénariste Pat Hobby Fitzgerald parlait de lui. J’ai lu la plupart de ses livres il y a déjà plusieurs années. Je me rappelle surtout de la forte impression que m’ont fait Tendre est la nuit, La Fêlure, Les Heureux et les damnés et Le Dernier Nabab. Je ne crois pas avoir lu L’Envers du paradis.

Lilian Kerjan aime Fitzgerald. Je ne dis pas que sa biographie soit un panégyrique, mais elle cherche à faire comprendre la beauté et la grandeur de cet écrivain. Elle fait d’ailleurs de longues citations de ses nouvelles, romans, textes plus ou moins autobiographiques, lettres… Elle ne cache pas qu’il s’est parfois laissé aller à des facilités, à des mondanités, mais elle nous rappelle toujours que derrière le masque vit l’écrivain, observateur à la fois lucide et désabusé.

A demi mondain et à demi solitaire, à moitié dans le monde extérieur et dans son monde intérieur.product_9782070380916_195x320

En apparence, il ressemble à sa mère extravagante, séduisante, aimant l’argent. En choisissant Zelda, il épouse une femme qui a bien des points communs avec elle. Au fil des années, cependant, Fitzgerald ressemble de plus en plus à son père : un intellectuel peu doué pour les affaires et qui oublia ses échecs dans l’alcool. Au fond Fitzgerald n’a pas été très habile non plus pour mener ses affaires littéraires, du moins, il avait du mal à s’adapter à la demande pour le grand public.

Liliane Kerjan, chiffres à l’appui, montre qu’en dehors de son premier roman L’Envers du paradis, les ventes, le succès de Fitzgerald restent bien relatifs. On croit qu’il incarne à merveille l’Amérique des Années Folles. Son couple avec Zelda oui, mais pas l’écrivain. Il sera ainsi refoulé par Broadway et par Hollywood qu’il a pourtant cherché à conquérir. S’il n’est pas un paria, c’est un écrivain incapable de s’adapter au monde du spectacle américain populaire. Ses personnages ne sont pas assez positifs, pas assez gagnants. Trop de fêlures. Sa seule pièce de théâtre, s’intitule Le Légume. Peut-on trouver titre plus loin des paillettes de Broadway ? J’ai lu il y a longtemps Le Légume j’ai oublié… je crois que ce n’était pas très bon.fitzgerald-LOC

Il a publié son premier texte dans le journal de son école. C’est grâce aux magazines et revues qu’il commencera sa carrière et fera fortune, parvenant à se faire payer ses nouvelles à très bon prix. Comment lui reprocher de céder à la facilité semble dire sa biographe : il a vingt ans, il est charmant, éloquent, doté d’un beau style et il vit au milieu d’une jeunesse dorée qui dépense sans compter.

Il veut s’engager au moment où les Etats-Unis entrent en guerre. En 1917, il intègre ainsi un régiment d’infanterie comme sous-lieutenant non par héroïsme pur, mais pour des considérations purement sociales explique Liliane Kerjan. Il veut se construire un personnage héroïque pour la société. Il ratera la guerre car lorsque sa compagnie peut enfin s’embarquer vers l’Europe l’armistice est déclaré. Pendant sa préparation militaire, il a rencontré Zelda à Montgomery. Il est séduit par cette jolie jeune femme qui d’abord le repousse tout au moins ne le traite pas avec plus d’égards que ses autres soupirants. Lorsqu’il achève son premier roman Zelda rompt leurs relations car son livre est refusé, comme plusieurs de ses textes, nous rappelle Liliane Kerjan. Zelda est soucieuse de marcher au bras d’un homme qui réussit. Fitzgerald se réfugie alors à la fois dans l’alcool et dans l’écriture. Il rejoint sa ville natale de Saint-Paul et pendant deux mois écrit sans relâche L’Envers du paradis qui sera accepté.

815RacXs7pL._SL1500_Le succès de ce premier roman lui ouvre les portes de magazines et de revues. Il apparaît comme « le porte-parole de son temps, le produit d’une atmosphère volatile, bref, l’archétype de ce que New York attendait. (…)  Il reste un jeune prince affamé attentif à la nouveauté littéraire… » (p. 75).

Sa biographe montre bien cependant que derrière le Scott mondain se cache un grand lecteur aimant suivre les autres écrivains, admiratif, conscient de ses limites. Ce ne sont pas ses échecs à Broadway ou à Hollywood qui ont rendu Fitzgerald assez modeste, mais la littérature. Il aime le succès, gagner et dépense de l’argent follement, mais il sait que la vraie vie c’est la littérature, celle à laquelle il ne peut pas se consacrer suffisamment, son rêve étant souvent gâché par Zelda.

Liliane Kerjan est plutôt sévère avec l’épouse de Fitzgerald. Cette dernière a pourtant récemment été l’objet d’un regain d’intérêt de la part de plusieurs auteurs. L’auteur signale d’ailleurs les livres qui ont été consacrés à Zelda comme Alabama Song de Gilles Leroy. Pour elle, Zelda fut surtout une femme trop légère et trop dépensière, qui ne comprenait pas l’écrivain, qui l’a poussé à brader son talent pour vivre dans le luxe et les fêtes perpétuelles. Zelda est toujours restée une petite fille gâtée qui croyait que la vie est un amusement afin d’oublier ses troubles psychiques. Zelda n’est pas coupable de tout : au fond c’est d’abord une malade, une femme qui, d’une autre façon que Fitzgerald, n’est pas adapté à la réalité.2698749_custom-33786d0c0912adcd51c3ac89eb3e34237c3b8587-s6-c10

J’ai aimé ce passage de la biographie où l’auteur évoque la vieille amie de Fitzgerald appelée  « vulnérabilité » et cite des propos d’Antoine Blondin, certainement l’un des écrivains les plus aptes à comprendre Fitzgerald. Si Blondin n’est pas un dandy comme Scott, qu’il n’avait pas cette beauté et cette aisance mondaine, Blondin et Fitzgerald partageaient la même fragilité, la même extrême sensibilité, la même fêlure. Blondin écrit ainsi « Le regard fardé de cils de Rudolph Valentino, la chevelure partagée d’Henri Garat ; un menton glabre, allongé en péninsule qu’on retrouve chez certains trois-quarts aile irlandais, la silhouette déliée comme un fleuret de Jean Giraudoux composent une figure qui appelle tous les trésors de la terre, mais tient à distance. La mélancolie gloutonne où baigne le sourire ne trompe pas : ce beau carnassier est vulnérable. Peut-être même est-il déjà blessé » (p. 97, extrait d’une préface de Gatsby le magnifique).

J’ai été frappée du nombre d’années que Fitzgerald compte avoir perdu. Cet homme qui dépensait plus qu’il ne gagnait tenait toujours scrupuleusement un livre de comptes. Mais il chiffrait également les années… Agé d’à peine de 25 ans, il avait déjà l’impression d’avoir perdu du temps, d’être déjà vieux. Il devait deviner qu’il ne vivrait pas longtemps. Pas seulement à cause de la tuberculose dont les premiers effets se manifestent dès son plus jeune âge, non pas tant à cause de l’alcool qu’il consomme pourtant à l’excès. Non simplement Fitzgerald ne peut pas se voir vieillir.roger-broders-le-soleil-toute-l-annee-sur-la-cote-d-azur-n-332447-0

Même s’il y menait une vie de fête et de luxe, je crois, à lire Liliane Kerjan, que c’est tout de même lors de ses séjours à Paris et sur la Côte d’Azur que Fitzgerald s’est senti le mieux. La beauté des lieux, la richesse intellectuelle de Paris, être dans l’un des pays qui avait servi de berceau à tant de grands écrivains le réconfortaient. C’est d’ailleurs sur la Côte d’Azur qu’il écrira l’essentiel de la première version de Gatsby. La biographe cite l’une de ses déclarations un journaliste : « la France possède les deux seules choses à quoi l’on aspire quand on prend de l’âge, l’intelligence et les bonnes manières. Le meilleur de l’Amérique se retrouve à Paris. » (p. 137)

A chaque fois que Zelda, Scott et leur fille vont en France, ils ont l’espoir de faire des économies le change du dollar leur étant favorable. Mais surtout Fitzgerald a le sentiment qu’il se trouvera dans un contexte plus favorable à l’écriture, à la concrétisation de son rêve littéraire. Peut-on dire qu’il y a réussi ou qu’il a échoué ? Son succès depuis des décennies après sa mort tend à prouver que s’il n’a pas donné peut-être tout ce qu’il pouvait donner, il a laissé une œuvre digne de sa postérité. D’ailleurs, face à des existences mouvementées comme celle de Fitzgerald on se demande toujours si une vie plus calme n’aurait pas nui à son inspiration, l’empêchant d’exercer son regard à la fois lucide et désenchanté. Peut-être avait-il besoin de ces excès pour écrire. Certains ont besoin de se détruire pour exister. Ils font en quelque sorte le sacrifice du repos au profit de l’œuvre. Même si Fitzgerald rêvait de pouvoir consacrer du temps à un long roman ambitieux dans la solitude d’un bureau il avait besoin également de mouvement, de bruit, d’un entourage mondain qui le rassurait sur lui-même et sur son charme. Il se nourrit des autres, il a besoin des autres mêmes si ces derniers parfois blessent sa sensibilité ou le détournent de pensées plus profondes.

Être ou ne pas être dans le monde tel est la question que Fitzgerald comme un certain nombre d’autres écrivains se sont souvent posés.

 HemingwayLorsqu’il s’aperçoit qu’Hemingway, menant une autre vie, obtient davantage succès, il se demande s’il n’a pas fait fausse route. Liliane Kerjan évoque plusieurs fois l’amitié qui a lié les deux hommes, montrant comment elle a évolué, comment les rôles se sont inversés.

La biographe revient aussi sur la réception des œuvres de Fitzgerald de son vivant. Cet aspect est toujours intéressant (et il est regrettable qu’il soit souvent trop vite traité dans les biographies d’écrivains) car il permet de comprendre comment l’écrivain est perçu et comment il perçoit sa carrière, sa position dans le monde littéraire. Gatsby, devenu son roman emblématique et pour lequel il avait tant travaillé, ne rencontra ainsi qu’un succès d’estime. Il croyait faire fortune en terme de dollars et de reconnaissance. Il eut la reconnaissance de la critique, de quelques autres écrivains, mais, comme souvent, les ventes ne suivirent pas. Fitzgerald est trop vulnérable, trop fou, trop désenchanté, trop grave et insouciant pour cette Amérique qui aime la réussite et les certitudes.

Quant à Fitzgerald, il ne se reconnaît pas dans ce pays où l’on préfère la distraction facile du cinéma à la littérature qu’il aime. Serait-il né ailleurs, il aurait éprouvé le même malaise, pour d’autres raisons.

Fitzgerald, nature complexe et paradoxale, balançant entre dissipation et artifice et sérieux et sincérité, est habitée par une mélancolie qu’il tente parfois de griser sans jamais parvenir à s’en défaire.

 

Fitzgerald, le désenchanté, de Liliane Kerjan, éditions Albin Michel

 

 

 

 

 

 

 

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Un commentaire pour Fitzgerald, l’heureux et le damné

  1. paul edel dit :

    quelle belle présentation fine, nuancée, si vraie de Scott Fitzgerald.

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