Un centenaire contre un cinquantenaire

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Jean Cocteau est né en 1889, Marcel Proust en 1871. Ce décalage de près de vingt ans aurait pu les éloigner l’un de l’autre ou du moins les empêcher de nouer une relation intime. En fait, ils sont à la fois frères et opposés comme le montre Claude Arnaud.

Son livre, Proust contre Cocteau, est une succession de lignes parallèles et perpendiculaires qui s’enchaîne très bien. L’auteur suit l’ordre chronologique pour retracer ces deux destins en soulignant les moments où ils se croisent, s’entrechoquent pour terminer sur leur postérité.

La démarche de Claude Arnaud est intéressante et pourrait d’ailleurs s’appliquer à quelques autres duos littéraires ou artistiques. Je pense par exemple à Hugo/Vigny, Picasso/Braque, Zola/les Goncourt, Debussy/Ravel. Quand le premier écrase le second, volontairement ou pas. Mais au-delà de cette rivalité plus ou moins franche, au-delà de la petite histoire, des anecdotes, cette double étude est l’occasion d’éclairer deux vies et deux œuvres. La démarche de Claude Arnaud rappelle également que les écrivains, même les plus misanthropes ou les plus solitaires, vivent toujours avec les autres (ou contre les autres, ce qui revient à les inclure quand même). Les rapports entre écrivains et artistes sont toujours complexes, passionnants et pleins de non-dits. C’est d’autant plus le cas avec Cocteau et Proust, deux personnalités riches et difficilement saisissables.

Ils sont tous les deux issus de la bourgeoisie cultivée et entretiennent une relation privilégiée, voire exclusive, avec leur mère. Jeanne Proust a cependant davantage le sens des réalités qu’Eugénie Cocteau. L’auteur montre aussi qu’ils ont en commun certains traits de caractère mais dont ils vont faire un usage différent. Proust se sert de son hypersensibilité, Cocteau de sa fantaisie. L’un cherche l’exactitude pour faire œuvre, l’autre affabule. Proust explore les replis de l’âme quand Cocteau préfère un monde fantasmagorique. Cocteau est pressé et s’évade avec l’opium pour construire son univers protéiforme, Proust, lent, s’évade en creusant les fondations de sa cathédrale avant de l’élever. Mais les deux hommes s’attirent, notamment parce qu’ils partagent la même orientation sexuelle.images

Le parallélisme ne s’arrête pas là. Les deux écrivains fréquentent les mêmes salons. Cocteau est un reflet de Proust à 20 ans… à la différence que Cocteau, précoce et flamboyant, est déjà reconnu comme écrivain alors qu’on parle encore de Proust comme du petit Marcel, littérateur mondain à ses heures. Anna de Noailles, qui fait alors l’opinion, encense le cadet qui se permet même de la traiter avec désinvolture, au détriment de l’aîné qui n’a pas encore publié Du Côté de chez Swann. Même s’ils ont dix-huit ans de différence, l’avance de Cocteau en fait un parfait contemporain du retardataire Proust.

Claude Arnaud souligne que leur amitié, qui aurait pu être plus intime encore, repose sur un constant aller et retour entre fascination et rivalité. Au début l’aîné envie le cadet, « envie (son) intelligence cursive » qui donne naissance à des textes brefs, certes, mais brillants. Le cadet, convié à entendre des morceaux de la future Recherche, est sidéré par ces phrases lentes, longues qui se déploient sur les fameuses paperolles.

Brouillon  de Sodome et Gomorrhe

Brouillon de Sodome et Gomorrhe

Jean sera cependant l’un des rares à soutenir les débuts laborieux de la Recherche en 1913 après avoir été l’un des témoins privilégiés de l’œuvre qu’il trouvait distrayante, ce qui froissa Marcel. La différence de style et de manière de vivre la vie et la littérature empêche Cocteau d’entrer dans le monument proustien qu’il perçoit comme un immense labyrinthe filandreux. Et réciproquement Proust de comprendre l’œuvre rapide et moderne de son cadet… Claude Arnaud montre bien ensuite toute la complexité du soutien de Cocteau qui, peu à peu, s’aperçoit, que le petit Marcel le dépasse. Il s’en agace. Au fond, Proust a misé sur le temps avec une certaine humilité. Il a commencé par le pastiche et les textes légers pour prendre le temps de mûrir l’œuvre qu’il sent peut-être en lui. Il a choisi d’imiter sciemment ses maîtres pour mieux ensuite s’en détacher. Cocteau, lui, connaît les malheurs des écrivains précoces trop vite adulés (malheur qu’aurait certainement connu Radiguet s’il avait vécu, malheur qu’a connu Musset à 18 ans avec son premier recueil de vers mais dont un échec au théâtre, la mélancolie et la pudeur a sauvé deux ans plus tard, malheur auquel Rimbaud a échappé en tournant le dos à la poésie). A cette précocité s’ajoute chez Cocteau cette attirance pour les univers artistiques des autres et son côté touche-à-tout de talent. Une véritable éponge qui se cherche dans tous les sens avec une fantaisie qu’on peut prendre par erreur pour de la superficialité.

L’auteur de La Difficulté d’être a bien conscience du malentendu qu’il entretient avec ses contemporains. Claude Arnaud cite ce passage du Potomack qui résume tout le drame mais aussi l’originalité de Cocteau. « Il était une fois un caméléon. Son maître, pour lui tenir chaud, le déposa sur un plaid écossais bariolé. Le caméléon mourut de fatigue. »

Cocteau un an après la mort de Proust

Cocteau un an après la mort de Proust

L’auteur évoque leur vie parallèle mais aussi leur mue respective qui les font passer du mondain esthète au créateur. Mais il souligne bien que Cocteau aime la vie, le monde qui l’entoure, dans un rapport direct et enrichissant, sans complexe quand Proust, une fois entré définitivement en littérature, remplace vivre par le verbe écrire et décrit le monde en s’en séparant pour le réinventer pour l’éternité. Au bout du compte, l’un et l’autre reflètent leur époque mais d’une façon presque opposée.

Bien qu’intitulé Proust contre Cocteau, Claude Arnaud a écrit ce livre pour Cocteau. Il prend la défense de l’écrivain. Une sorte de suite à sa biographie parue en 2003 et dans laquelle il avait voulu  réhabiliter Cocteau, trop souvent dédaigné. Cela dit, depuis quelques années ce dernier, sans être vraiment à la mode (ce qui ne serait pas lui souhaiter car les modes passent), a été remis à l’honneur à travers des expositions, l’ouverture de son grand musée à Menton et d’autres manifestations ayant permis de de lui redonner la position qu’il doit occuper dans le paysage littéraire et artistique.

poster_61806J’aime la façon dont Claude Arnaud parle de son travail de biographe, la façon dont il explique comment il a vécu quatre ans avec cet écrivain, comment il a entretenu un dialogue vivant avec Cocteau en le suivant grâce notamment à des documents autobiographiques. Sans tomber dans l’idolâtrie ou la surinterprétation, le biographe se doit de faire passer les sentiments que son travail et ses lectures lui inspirent, se doit de nourrir une certaine empathie pour son personnage.

Le grand écrivain est celui qui s’imprègne de son temps pleinement tout en étant capable de s’en détacher. Mais ce ne sont jamais nos contemporains qui nous lisent le mieux, à quelques exceptions près. Si Jacques Rivière comprend mieux Proust que Cocteau c’est bien parce qu’il ne connaît pas vraiment Proust ne le découvrant qu’une fois auteur Du Côté de chez Swann. Parce qu’également Rivière n’appartient pas à son monde et n’est pas homosexuel. Cocteau, lui, est trop proche de Proust pour pouvoir le lire de façon détachée et la parution de La Recherche finit par les séparer parce qu’elle inverse leur rôle, reléguant Cocteau du côté des poids légers et donnant naissance à des malentendus. Cocteau nourrit de la rancœur pour Proust qu’il soupçonne de ne pas prendre au sérieux. Et lorsqu’il veut écrire pour la NRF il pense que Proust ne fait pas d’efforts pour l’aider. Etre ou ne pas être de la NRF avait d’ailleurs été déjà sujet de discorde entre Jacques Rivière et Alain-Fournier dont l’amitié était pourtant bien plus forte que celle entre Proust et Cocteau. L’une des difficultés avec la NRF d’alors tenait à la relation complexe que Rivière entretenait avec Gide. L’un et l’autre s’appréciaient tout en ne voulant pas forcément défendre les mêmes poulains… Du reste, Rivière n’aimait guère Cocteau et Proust n’avait guère de marge de manœuvre. L’homosexualité de Cocteau jouait aussi en sa défaveur. Rivière était gêné par les « invertis » et c’est bien cette gêne qui lui fit mal lire Sodome et Gomorrhe, seule fois où la finesse de sa lecture fut faussée par ses jugements moraux.

Jacques Rivière

Jacques Rivière

Certaines des anecdotes racontées par Claude Arnaud appartiennent certes à la petite histoire mais elles sont surtout révélatrices des comportements humains qui sont à la base de toute littérature. Du reste, ces histoires d’édition et d’amitié ont toujours peu ou prou de l’influence sur les écrivains. La Recherche aurait-elle été la même sans le soutien de lecteurs comme Rivière et la reconnaissance conquise peu à peu par Proust ? Si Cocteau ne s’était pas vu repoussé par la NRF n’aurait-il pas continué sur une voie plutôt qu’une autre ? Aujourd’hui comme le rappelle Claude Arnaud même si Proust reste une cathédrale face aux chapelles de Cocteau, ils sont l’un et l’autre en pléiade, presque main dans la main…

N’est-ce pas aussi de petites histoires qui ont nourri l’œuvre proustienne ? Par exemple les relations entre la comtesse de Chevigné et Proust que Claude Arnaud décrit avec humour. La comtesse, qui inspira le personnage de la fameuse duchesse de Guermantes, se prenait « les pieds dans les phrases » de Proust qu’elle supportait à peine.

La comtesse Laure de Chevigné

La comtesse Laure de Chevigné

Il l’exaspéra notamment lorsqu’il voulut avoir des précisions sur les chapeaux qu’elle portait vingt ans auparavant. Proust n’obtenant pas de réponse de la comtesse alla interroger ses domestiques ce qui mit en fureur la Chevigné comme elle le confia à Cocteau.

L’un des plus beaux passages du livre est celui dans lequel l’auteur évoque l’amour de Cocteau pour Radiguet et alors qu’il est de plus en plus brouillé avec Proust poursuivant inlassablement sa grande œuvre. « L’un enfermé dans son livre et l’autre dans son amour, les deux hommes s’éloignent encore. Pris dans un système de miroirs trompeurs, ils ne sont plus que défiance réciproque, comme si leur trop grande lucidité avait eu raison de ces zones d’ombres sans lesquelles aucune relation ne peut se maintenir. Les dérobades de Proust paraissent autant de trahison à Cocteau ; les manquements de ce dernier confirment Proust dans sa dépréciation globale de toute existence autre que littéraire ».d4998128r

Claude Arnaud montre que Cocteau se met à ressembler à Proust à la mort de Radiguet osant se confronter à cette hypersensibilité qu’il partage avec l’auteur d’A l’ombre des jeunes filles en fleurs. « La souffrance lui inspire une même conception réparatrice de la création, sinon une forme personnalisée de mystique. »

Pour défendre Cocteau, Claude Arnaud se montre parfois sévère avec Proust et avec l’œuvre. Osant par moments égratigner la statue Proust, Claude Arnaud explique pourquoi il tient l’auteur pour un « tueur ». Je ne partage pas son avis même si j’entends bien ses arguments qu’il expose avec style et enthousiasme. Proust, l’homme et l’œuvre,  sont à mes yeux profondément consolateurs. Ils nous aident à accepter notre destin de mortel et nos malheurs et à mieux jouir de nos petites et grandes joies. C’est Cocteau qui, pour Claude Arnaud, a ce pouvoir que possèdent aussi bien d’autres écrivains, chacun ayant leurs lecteurs particuliers et intimes. La littérature est d’abord affaire de subjectivité et de ressentis.Jc1

À la fin, Claude Arnaud propose également une intéressante réflexion sur le « je » utilisé par Proust et le relie à la manière dont s’exprime aussi le « je » de Cocteau. Il revient sur la fameuse querelle opposant les lecteurs de Proust appliquant ou pas la méthode de Sainte-Beuve. Or Proust lui-même a alimenté cette ambiguïté de sorte que le terme de Claude Arnaud de « narraProust » apparaît comme le plus juste. Un entre-deux qui n’a rien de tiède. N’est-ce pas grisant d’employer le « je » qui peut être tantôt soi, tantôt un autre soi, imaginaire mais qui parfois nous révèle beaucoup plus que ce que nous sommes en réalité ? Le « je » invariablement utilisé permet aussi de se protéger, d’unifier, de ne pas avoir à choisir entre ce que l’on est et ce que l’on n’est pas mais qu’on voudrait peut-être être.

A la fois un « être de papier » et un « être réel » : une bonne définition de l’écrivain.

Claude Arnaud s’attache, en utilisant Proust, à souligner le génie de Cocteau, certes maigre et tendu, par rapport à l’ampleur de l’œuvre proustienne. « Il n’est pas l’homme du grand roman social ou de la somme définie, quoi qu’il en soit. Les mystères lui semblent bien plus stimulants que les explications, les intuitions, plus fécondes que les théories. » Cocteau est l’homme d’une œuvre protéiforme où la littérature se marie avec le dessin la musique de cinéma c’est ce qui en fait un créateur unique, « génie polymorphe comme on n’en verra pas avant longtemps » écrit avec justesse Claude Arnaud. Et si effectivement littérairement Cocteau, mort il y a 50 ans, n’est pas aussi génial que Proust, il a apporté une singularité admirable dans le paysage artistique français.

Certes je préfère la compagnie de Proust mais il y a toujours quelque chose chez Cocteau qui m’ensorcelle et me touche comme je l’ai écrit il y a un an. ici

01Je comprends également ce qu’il peut y avoir d’à la fois exaltant et parfois un peu désespérant de vouloir faire comprendre aux autres l’œuvre d’un écrivain mal jugé ou mal lu. J’aime ainsi la façon dont Claude Arnaud rédige la défense et illustration de Jean Cocteau en offrant une lecture aussi personnelle qu’argumentée. Il nous appelle à lire ou relire Cocteau qui dit-il n’a pas « démérité de l’admiration initiale de Proust » et conclut en disant que celui-ci a besoin de nous alors que Proust pourrait presque s’en  passer. Je ne partage pas sa vision d’un Proust toxique, tuant celui qui le lit. Au contraire il me semble que Proust aide à vivre mais Cocteau nous aide à rêver. Ne sont-ils pas nécessaires l’un et l’autre dans nos vies brèves qu’il faut s’attacher à rendre riches pour leur donner une petite part d’éternité ?

Proust contre Cocteau, de Claude Arnaud, éditions Grasset, 204 pages.

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2 commentaires pour Un centenaire contre un cinquantenaire

  1. lesensables dit :

    Chère Ariane, très bon article comme toujours. Intéressant. Proust, tueur, dans soute pas, en tout cas consciemment, mais l’homme était redoutable. Malheur à celui qui ne pensait pas comme lui (cf. Emmanuel Berl), mais aussi tous les amis qu’il laissa en route. Il était égocentrique, conscient de la grandeur de son œuvre. Plein d’humilité pendant sa période mondaine. Moins après. C’est une araignée qui vous étreint pour vous tuer. Je l’aime passionnément, mais les années, les lectures m’ont suggéré qu’il valait sans doute mieux s’en tenir écarté.
    Bien amicalement.

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    • arianecharton dit :

      Merci cher Hervé de votre lecture. Oui, vous avez peut-être raison, sans doute n’ai-je pas encore assez fréquenté Proust pour voir en lui cette araignée ou ce tueur mais je ne nie pas qu’il puisse donner ce sentiment et Claude Arnaud, dans son livre, justifie très bien sa position. Pour l’heure, Proust est l’un des auteurs qui me procure le plus de consolation et de joie de vivre par son intelligence et sa sensibilité et la musicalité de sa phrase.

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