Une soirée salle Cortot

David Saliamonas

David Saliamonas

 

La musique se suffit-elle à elle-même ou bien son interprétation peut-elle (doit-elle même ?) s’accompagner de mots ?

C’est une question à laquelle j’ai réfléchi plus d’une fois en lisant des textes de compositeurs et d’écrivains sur la musique (notamment en travaillant sur un Goût de la musique pour le Mercure de France). C’est une question que je me pose aussi à chaque fois que j’assiste à un concert parce que justement un torrent de mots me vient alors à l’esprit (sauf si le concert me déplaît ou m’ennuie mais c’est rare).

Certains pensent qu’expliquer la musique, lui ajouter des mots c’est sinon la trahir du moins l’encombrer. Sans doute Chopin le plus pur des compositeurs dans le sens où il ne vivait que pour son aurait aurait-il dit qu’elle se suffisait à elle-même. Son ami Liszt pensait autrement, lui qui était fasciné par les autres artistes, notamment les écrivains. Dans l’un de ses articles réunis sous le titre Lettres d’un bachelier ès musique Liszt recommande même que le compositeur donne en « quelques lignes une esquisse psychique de son œuvre ». L’interprète peut également livrer sa propre vision de l’œuvre dont il se fait le passeur entre le compositeur et le public. Difficile de trancher entre ces deux écoles. J’aurais tendance à penser en tout cas que les mots ne nuisent pas à la musique au pire on les oublie, au mieux ils accompagnent notre écoute. Je présume que David Saliamonas serait d’accord avec Liszt. À l’occasion de son concert le 9 octobre salle Cortot, il a pris soin de présenter successivement les œuvres qu’il allait interpréter tout d’abord les Préludes opus 28 de Chopin, puis la Partita n° 2 en ut mineur de Bach puis les seize Valses opus 39 de Brahms et enfin la Paraphrase de concert sur Rigoletto de Liszt.delacroix-chopin

Certes il y a sans doute des mélomanes qui aiment le côté un peu cérémonieux du récital où le musicien se tenant très droit vient jouer son morceau, salue le public sans un mot et s’en va. Il y a encore des concertistes qui agissent ainsi. Mais il me semble que le public aujourd’hui a besoin de créer un lien plus personnel avec l’interprète. On sentait que la salle Cortot appréciait cette introduction non dénuée d’humour offerte par David Saliamonas. Même ceux qui connaissaient très bien par exemple les Préludes de Chopin pouvaient y trouver de l’intérêt car le pianiste ne s’est pas lancé dans un long historique ou une analyse musicologique : il a plutôt révélé ce que lui inspirait ces morceaux. Dès lors il n’était plus possible d’écouter exactement de la même façon les préludes parce que le pianiste les avait liés à tel ou tel sentiment, ressenti, certes personnel mais qui s’attachait à notre écoute. David Saliamonas est un pianiste très expressif : il nous a offert des croquis d’âme notamment à travers ces Préludes de Chopin qui ont tous une tonalité sentimentale particulière : enthousiasme, colère, tristesse et même ennui. Le pianiste s’est justement demandé si on pouvait exprimer l’ennui par le piano, l’ennui romantique métaphysique que Musset, notamment, a su si bien définir.

Alfred Cortot

Alfred Cortot

Je souriais également en écoutant David Saliamonas : Chopin ne s’intéressait guère à la littérature et le concert avait lieu salle Cortot… Cortot qui a établi une édition des œuvres de Chopin dans laquelle il livre de nombreux conseils pour travailler mais aussi donne des interprétations fort bien écrites et souvent poétiques mais qui n’auraient pas vraiment enchanté Chopin. Il aurait sans doute trouvé Cortot trop bavard. Mais l’artiste est-il toujours le mieux placé pour parler de ses compositions au public ? Peut-être pas. Au fond une œuvre d’art est faite pour être offerte aux autres (à quoi bon créer si c’est pour en garder le fruit ?)  David Saliamonas a créé pendant une quarantaine de minutes les Préludes de Chopin à sa façon et nous les a livrés avec beaucoup de générosité, de personnalité. Il les a joués à la fois au sens pianistique mais presque aussi au sens dramatique, théâtral.

R01 J_S_ BachL’entracte a été suivi de la Partita de Bach, un Bach préromantique. C’est d’ailleurs une tendance actuelle de jouer Bach avec sans doute davantage d’expressivité qu’on ne le faisait à l’époque et encore assez récemment. Une interprétation plus romantique de Bach en tirant parti de la musicalité du piano a l’avantage de mettre en valeur l’humanité qui passe dans Bach. Ce n’est pas un compositeur froid même derrière sa belle architecture comme l’a rappelé justement David Saliamonas. Simplement il me semble que le public du temps de Bach, ce public qui aimait également les vers de Racine (et les vers classiques de Voltaire) ne percevait pas l’expression des sentiments, l’expression des mouvements de l’âme de la même manière que nous. On gardait une certaine distance qui n’est pas forcément de la froideur mais une façon d’être correspondant à l’image que les classiques avaient de l’Homme. Depuis le romantisme est passé par là. Liszt, encore lui,  a été l’un des premiers à jouer Bach en concert (à l’époque, on ne jouait que des contemporains). Je suppose qu’il le jouait également d’une façon assez romantique non pas seulement pour plaire à son public mais parce que c’est ainsi qu’il ressentait ce que Bach avait cherché à traduire avec des notes. Le romantisme est passé par là et notre appréhension esthétique qu’il s’agisse de beaux-arts, de musique, de littérature ne peut plus être la même. On méprise trop souvent l’époque romantique résumée, à tort, à une vague sentimentale un peu mièvre. On ne prend pas conscience du bouleversement que le romantisme a provoqué dans notre approche esthétique et dont nous ressentons encore les influences.Johannes_Brahms_1853

David Saliamonas a fait suivre Bach de Brahms. J’étais ravie d’écouter ces seize Valses. Je me suis souvenue en avoir travaillé quelques-unes. Certaines phrases m’ont rappelé aussi les danses hongroises que j’avais jouées avec ma sœur.  Il y avait aussi des réminiscences schumaniennes. Mais ce n’est pas diminuer Brahms que d’y retrouver l’influence de Robert Schuman car Brahms a su créer son propre univers musical. Comme l’a bien expliqué David Saliamonas  ces Valses sont également riches de sentiments bien que différents des Préludes de Chopin. Il y a par moments des mouvements plus lents, parfois langoureux ou câlins ou doucement mélancoliques. D’autres valses sont entraînantes, franchement joyeuses. Toutes portent une fraîcheur qui rendait l’écoute délicieuse.

Le concert s’est achevé par un morceau de bravoure avec la Paraphrase de concert sur Rigoletto.  Les transcriptions de Liszt représentent la moitié de son oeuvre intégrale. Aujourd’hui ces compositions, souvent d’une très grande virtuosité, sont peu jouées. La demande du public n’est plus la même. Liszt a réalisé ces transcriptions pour faire entendre des airs d’opéra, des symphonies et autres œuvres orchestrales que le public aimait mais ne pouvait entendre facilement. Il était plus simple de proposer ces œuvres pour piano seul. Liszt est assurément le compositeur qui a su le mieux faire de son instrument de prédilection un orchestre tout entier. L’opposé de Chopin qui a presque fait de l’orchestre accompagnant le piano dans ses concertos un faire-valoir dont on pourrait presque se passer. S’il a adapté bon nombre d’œuvres populaires pour mettre en valeur sa virtuosité et soutenir sa carrière, Liszt a aussi réalisé certaines transcriptions pour faire découvrir des musiciens un peu oubliés, dénigrés ou mal connus. Sa transcription de la Symphonie fantastique est une œuvre d’amitié magnifique : il avait conscience du génie de Berlioz et a voulu l’aider. Existe-t-il encore aujourd’hui une telle fraternité artistique ?

liszt_ico_eDans la salle, en cette soirée d’octobre encore douce, il y avait un bébé de quelques mois. Il a dormi d’un sommeil d’ange et peut-être ses rêves ont-ils été peuplés d’arpèges cantabile et d’accords appasionato. J’aime à penser, comme les romantiques, que la musique a un pouvoir magique sur nous, inspirant joie, mélancolie, tendresse ou passion, sentiments ou sensations qui s’invitent en nous le temps de quelques notes résonnant à nos oreilles. Mais si la note est éphémère, elle se prolonge comme un très long point d’orgue dans notre mémoire.

Avec ou sans mot, la musique nous procure un intense sentiment de vivre.

 

Le site du pianiste propose quelques extraits notamment un nocturne de Chopin, le compositeur qui aimait l’ineffable…  http://davidsaliamonas.com/

 

 

 

 

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