Un hymne à l’amour

 

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L’entendement d’amour de Sophie Khan est un roman exigeant qui rappelle que ce genre littéraire est aussi la liberté incarnée. J’aime ces écrivains qui savent ainsi profiter de cette liberté, une sorte de folie littéraire peut-être mais qui est la meilleure réponse au marketing et au formatage outrancier qui se répand dans le monde littéraire comme une peste, depuis près de deux siècles.

Le roman de Sophie Khan est un livre de métamorphoses où la prose et le vers semblent entretenir un constant dialogue créatif et amoureux.

L’ouvrage est construit comme une fresque, non pas la fresque romanesque mais la fresque renaissance avec ses couches successives. Chaque couche correspond à un élément, un narrateur, un fil de l’histoire.

Le thème de l’amour et de la création sont donc étroitement liés et leur point commun, me semble-t-il, est l’ardeur qu’il faut mettre pour leur donner de l’épaisseur, en dévoiler aussi les mystères et les beautés.

Petits mots sous un prunier de Pascaline Boura

Petits mots sous un prunier de Pascaline Boura

Le lien littérature et art plastique, sensuel, sensoriel est aussi justifié par la couverture, ici ce n’est pas une image de couverture mais une façon d’accompagner, voire de faire résonner de création littéraire. La couverture est la reproduction d’une œuvre de Pascaline Boura. Intitulée « Petite lettre » réalisée avec papiers de soie et pastels secs elle évoque les reliures anciennes. Le temps du beau travail soigné. Mais aussi le temps qui passe sur le papier, donc aussi sur l’humanité. Sophie Khan a découvert les œuvres de Pascaline Boura par hasard alors que son texte était achevé et tout naturellement elle a voulu que l’une d’elles serve de couverture. Comme un écho au lien entre Dante et Giotto ?

Le roman tourne en effet autour du personnage de Dante : il incarne à la fois le poète et l’amour, il incarne la recherche de la beauté, point commun à tous les arts. Une quête platonicienne.

Mais c’est une quête difficile comme le raconte Sophie Khan car ni la raison, ni Dieu ne sont des aides. Une quête qui remet toujours tout en question et pleine d’embûches : on « claudique » mais toujours en s’élevant. Dans le tourment qui s’exprime au fil des pages, l’angoisse amoureuse et existentielle est toujours accompagnée d’une ardeur à être malgré tout, pleinement.

La fragilité du verbe devient une force.

Isabelle Adjani dans "Adèle H" de François Truffaut

Isabelle Adjani dans « Adèle H » de François Truffaut

Dante n’est pas seul, bien sûr dans L’Entendement d’amour. Il y a Béatrice, la muse, « une très belle allégorie », mais un peu froide, presque trop irréelle. Il y a aussi Antonia, la fille du poète, qui vit dans un couvent sous le nom de Beatrix. Un prénom « envahissant ». Cette Antonia/Beatrix est émouvante par son évanescence, sa relation avec son père d’où découle une grande part de son destin, la fraîcheur de son rêve amoureux. J’aime le rapprochement que l’auteur fait avec Adèle Hugo. Sophie Khan rappelle cet instant dans le film de Truffaut quand Adèle H à qui on demande le nom « trace du bout de son index en sueur les lettres de son patronyme sur une surface réfléchissante… » Deux jeunes filles fascinantes, parce qu’elles sont étouffées sous la figure paternelle, adorée. Aucun amour n’est facile. Deux jeunes filles fascinantes qui permettent comme l’écrit l’auteur à « l’imagination » de « caracole(r) ».

Ce roman est aussi habité par Giotto, presque un Dante de la fresque.  C’est à lui qu’on doit le portrait le plus vivant  de Dante où perce douceur mais aussi mélancolie… loin de la rigueur froide du portrait réalisé par Botticelli bien après la mort du Dante. Dans l’un il y la vie même dans ce qu’elle a d’inachevé, d’imparfait, dans l’autre la froideur de l’éternité tel le Panthéon.

Dante par Giotto

Dante par Giotto

Deux autres femmes entourent le poète : Marguerite Porete, une mystique rencontrée à Paris et Francesca da Rimini. On suit des instants de vie de ces personnages mais aussi et surtout des instants de conscience, d’âme imaginés par Sophie Khan et dont on devine qu’ils sont aussi des reflets de ce qui gouverne intimement l’auteur.

Marguerite Porete fut condamnée à être brûlée vive. Trop en avance sur son temps, trop ardente avec son livre Le Miroir des âmes simples. « Lisez-la, enivrez-vous avec elle ! Et vous comprendrez alors que l’Amour n’est soumis à autre chose qu’à lui-même. Ni à la morale. Ni à la religion. Ni à Dieu même. Aimez-la : faites-vous femme comme elle ! Et si vous l’êtes, prouvez-le ! » Blasphème au XIVe siècle, évidence bien des siècles plus tard mais une évidence qui réclame une force héroïque à être, à être sincère avec ses passions.

Renaissance est un mot auquel j’ai pensé plusieurs fois en lisant L’Entendement d’amour même si cette renaissance parfois prend des allures du supplice de Sisyphe mais sans jamais du désespoir.

À une époque où tant de romans évoquent les noirceurs du monde, du couple, à une époque où la création est tellement formatée, où la phrase même est en manque de lyrisme L’entendement d’amour, dont le titre sonne comme un roman courtois, nous transporte ailleurs, interroge des créateurs d’hier mais aussi plus près de nous. Nous ne sommes pas dans le passé mais dans un autre présent, infiniment plus désirable, où l’homme est au centre de tout comme ce dessin de Léonard de Vinci, L’homme de Vitruve. Renaissance.

L’Entendement d’amour de Sophie Khan, édition la Rumeur libre, 240 pages

http://www.larumeurlibre.fr/

Contact Pascaline Boura : auchevetdelart@orange.fr

Sophie Khan sera l’invitée de Seyhmus Dagtekin dans le cadre des soirées Poètes en résonances, le 29 novembre, 8 rue Camille Flammarion, à 20h

http://www.seyhmusdagtekin.fr/index.html

 

 

 

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