Voyage en proustalie

 

9782710370611FSLa vie est un jeune homme vêtu de noir

 

Cet automne 2013 est très proustien avec le centenaire de la parution de Du côté de chez Swann. On peut peut-être railler un peu cette proustomanie éditoriale. Mais par rapport à des personnalités qui font réellement le buzz (par exemple Nabilla), soyons réalistes, cette proustomanie reste très confidentielle. Ce n’est pas Charlus et Swann qui font vendre du Coca Cola ou des corn flakes. Du reste, il ne me semble jamais excessif de mettre en valeur un écrivain de génie. Il appelle toujours à ne pas se laisser gouverner par l’actualité abrutissante, redonne sa place à l’individu broyé par le général et la technique. L’écrivain humaniste auquel on ne donne plus la parole (ou si peu) aujourd’hui, nous dit que ce qui fait l’existence ce sont les relations humaines. Sans relations humaines un homme n’est tout simplement pas un homme. Mais ce que Proust a dit peut-être mieux que personne c’est que la destinée de l’homme est d’être seul avec lui-même. A la fois passionnante compagnie et en même temps tragédie car cette solitude intérieure rend l’autre, les autres toujours un peu inaccessibles en dépit de l’amour que l’on peut leur porter, en dépit de nos élans généreux ou de sympathie. Proust était capable d’une grande empathie mais il avait conscience d’être singulier par cette empathie qui finalement l’isolait plus encore que le commun des mortels. Ce fut aussi le cas de Stefan Zweig que cette empathie rendit dépressif. Mais même si l’on est toujours seul avec soi-même, que là est notre destiné, puisque la mort sera une nouvelle et définitive solitude, comme l’explique Proust cette solitude se construit également avec et par rapport aux autres, voués à la même finitude que nous.1397134-gf

 

Proust de A à Z

 

Michel Erman, professeur à l’université de Bourgogne, est un excellent guide proustien. Il nous a déjà promené dans l’univers des Verdurin, des Guermantes au Bois ou encore à l’hôtel de passe de Jupien dans son Bottin des lieux proustiens. Il nous a présenté Françoise, Odette et autres Charlus, Cottard et jeunes filles de Balbec dans son Bottin proustien. Ces deux livres n’étaient pas seulement des référencements stricts mais aussi de courtes analyses sur les personnages et lieux recensés. Son ouvrage Les 100 mots de Proust nous permet de découvrir d’autres facettes de l’auteur d’A la recherche du temps perdu : l’art et l’âme de Marcel Proust avec toutes leurs complexités, ses amis  et ses personnages finalement tout aussi réels. Il est ici question de l’écrivain et de son univers, de l’homme et de l’œuvre, de Swann, d’Odette, d’Albertine mais aussi de Céleste Albaret, du prix Goncourt, du Ritz, des paperoles, comme des réminiscences de la madeleine, du baiser du soir, de l’homosexualité, de l’affaire Dreyfus.

Difficile de parler de La Recherche sans parler de Proust, aussi bien de son « moi profond » que de son « moi social » qui lui a permis pendant des années de se livrer à des observations d’entomologiste. Plusieurs de ses contemporains ont insisté d’ailleurs sur son regard attentif et perçant. Rien n’échappait à son œil et à ses oreilles.

 

Stendhal, dessiné par Musset

Stendhal, dessiné par Musset

Vanité

Dans ses livres, Michel Erman insiste sur l’aspect social chez l’écrivain. Il souligne la place importante faite au snobisme et à la vanité dans les descriptions des personnages et les scènes de mondanité. Proust n’est pas loin de rejoindre Stendhal pour qui le Français était gouverné par la vanité (même en amour). Proust et Stendhal, sans être dupes de ces jeux sociaux, ont tous les deux été atteints de la « ducomanie » et ont rêvé d’être admis dans les salons du Faubourg saint-Germain. Si Proust est parvenu à ses fins même s’il a dû essuyer le mépris de quelques comtesses, Stendhal, trop libéral n’a jamais pu y entrer… Il s’est contenté d’en rêver dans Armance en mettant en scène ce fameux Faubourg. Quelques critiques, à tort ou à raison, dirent que la peinture de la noblesse par Stendhal était fausse, que les gens ne s’exprimaient pas comme il les faisait parler. Ce n’est pas un reproche que l’on ferait à Proust qui ne laissait aucun détail au hasard. Même une plume sur un chapeau devait être au bon endroit. Plus riche et réel que la réalité tout en étant intemporel comme le sont les grandes œuvres littéraires.

Mais je m’égare dans ce parallèle avec Stendhal auquel on songe plus rarement que celui avec Balzac (non moins ducomaniaque mais plus heureux avec les duchesses, toute proportion gardée, grâce, entre autres, à ses opinions légitimistes).

Michel Erman, dans ses 100 mots de Proust, comme dans sa biographie de l’écrivain, s’attache à être pédagogique mais sans jargon. C’est un ouvrage accessible et motivant même pour ceux qui sont effrayés par La Recherche. Du reste, il faut remarquer que la plupart des spécialistes de Proust ont le ton, la manière de nous rendre Proust familier, séduisant, drôle, passionnant comme si l’écrivain et son œuvre étaient source d’une sorte d’euphorie littéraire communicative. C’est une réflexion que je me suis faite en écoutant la série sur France Inter Un été avec Proust où divers spécialistes sont venus évoquer l’écrivain et son œuvre chaque soir, à l’heure du baiser.

 

Des mots choisis

Boulevard des Capucines par Jean Beraud

Boulevard des Capucines par Jean Béraud

Les explications de Michel Erman sont sérieuses et vivantes. Il analyse avec une rigueur de philosophe (parfois de moraliste) les comportements des personnages proustiens. Dans ses livres, on sent bien qu’il éprouve sympathie et admiration pour Proust mais sans excès. Ni glacial avec son objet ni dans une adoration aveugle. En mettant en avant dans Les 100 mots les analyses psychologiques ou les réflexions auxquelles Proust se livre, Michel Erman montre que l’auteur du Temps retrouvé a tout expliqué, tout expérimenté ou senti. Rien de l’homme ne lui a échappé. On devine que certains thèmes développés attirent plus particulièrement Michel Erman comme la jalousie, la cruauté ou encore l’ambiguïté sexuelle qui font l’objet d’entrées dans ses 100 mots et de passages dans sa biographie. On retrouve, traité sous un autre angle, des lieux proustiens. Dans le bottin, Michel Erman décrivait les différentes chambres de La Recherche. Dans Les 100 mots, il parle de la chambre de façon générale comme l’un des lieux essentiels chez Proust : « tantôt un lieu clos et protecteur, tantôt un espace ouvert en contact avec le monde ». Les hasards de l’ordre alphabétique placent chambre à côté de Champs-Élysées également un espace important dans la vie et l’œuvre : c’est là que l’écrivain connut sa première crise d’asthme, là que le narrateur voit Gilberte (ou ne la voit pas quand elle manque à la promenade mais pense à elle).

D’autres entrées permettent de découvrir l’homme Proust comme «  duel » qui rappelle que l’auteur « a toujours eu le goût du défi en même temps qu’une haute idée de son honneur ». Proust ainsi se battit une fois avec Jean Lorrain et contrairement à l’image que l’on pourrait se faire du petit Marcel c’était un homme courageux. Il aspirait à un héroïsme (notamment lors de la guerre) que sa faiblesse physique et son hypocondrie ont contrecarré comme le raconte Michel Erman dans sa biographie, rappelant que plusieurs de ses amis furent tués au front. L’auteur relie l’histoire, le début du XXe siècle à l’univers proustien à la fois en marge mais aussi reflets, voire gros plans, de la réalité. On passe des mots de la Belle Époque à ceux de Proust plus particulièrement. Par exemple les bains de mer sont à la fois typiques par leur développement au début du XXe siècle et prennent une couleur singulière chez Proust en devenant très romanesques.

 

 

Demoiselles_telephoneLe téléphone

Proust a parlé par exemple des demoiselles du téléphone, objet d’une entrée dans Les 100 mots. L’appel téléphonique passe alors par une opératrice. Jeunes femmes célibataires dont on n’entendait que la voix. Chez Proust la voix seule sans corps est à la fois objet de fantasme mais aussi révèle quelque chose de la fragilité de l’existence. La vie de l’autre que l’on entend seulement paraît insaisissable, presque irréelle, si lointaine. Avec le téléphone quelque chose nous échappe de façon assez tragique et Proust, avec la scène dans laquelle il décrit la communication du narrateur avec sa grand-mère, est certainement l’un des premiers (et le mieux) à dévoiler la face abstraite de cette invention. Cocteau, avec sa bouleversante Voix humaine, en fera aussi un objet tragique. Aujourd’hui le téléphone est devenu si ordinaire, il n’est plus nécessaire de passer par une opératrice. Mais à bien y réfléchir ce moyen de communication  pourtant, et surtout à certains instants, garde une part de tragique. La miraculeuse abolition de l’espace, puisqu’on peut parler à quelqu’un qui n’est pas présent, nous rappelle aussi la difficulté d’être avec l’autre et symbolise sa disparition possible. Le fil n’existe même plus, renforçant peut-être l’impression de malaise qui s’attache à l’utilisation du téléphone.

 

Raconter la vie de Proust

Proust par Jacques-Emile Blanche

Proust par Jacques-Emile Blanche

Se lancer dans une biographie de Proust est un peu une provocation : ne va-t-on pas tomber dans la méthode de Sainte-Beuve ? (que Proust condamne sans avoir lu attentivement : le critique n’est pas aussi médiocre qu’il le pensait mais il est toujours bon de tirer à boulets rouges sur ses aînés).

Ecrire une biographie c’est passer de l’homme à l’œuvre ou plutôt de parvenir à relier l’un à l’autre naturellement, en essayant de reproduire le fil de l’existence de l’écrivain. C’est à mon sens ainsi que doit être construite une biographie en utilisant les documents autobiographiques et les témoignages des contemporains. Michel Erman se sert à bon escient des souvenirs des uns et des autres, des articles de presse et de la correspondance de Proust (nous donnant ainsi envie de découvrir cette part de l’œuvre que l’on pourrait qualifier d’hôtel particulier par rapport à la cathédrale que constitue La Recherche). En citant des lettres, Michel Erman parvient souvent à mettre en évidence les méandres du moi social de Proust mais aussi les intermittences de son cœur. Les lettres nous offrent aussi des instantanés de l’écrivain face à un ami intime, une connaissance, un membre de sa famille, un événement, etc…

Cette biographie est assez courte et se lit  facilement. L’auteur ne s’appesantit pas sur mille et un détails, il a plutôt déterminé des moments particuliers pour éclairer la vie de l’écrivain mais aussi expliquer comment s’élabore l’œuvre de façon souterraine.

 

De Marcel à Proust

Céleste Albaret

Céleste Albaret

En lisant Michel Erman on prend bien conscience que Proust est comme un papillon qui serait longtemps resté à l’état de chrysalide. Il y a presque quelque chose de magique, de mystérieux dans ce passage entre le petit Marcel, le Proust chic peint par Jacques-Emile Blanche et l’écrivain qui vit presque nuit et jour dans son lit avec comme seul contact Céleste Albaret, «  la vestale ».  Dans les dernières années de sa vie, ses lien avec le présent, la vie réelle se limite presque plus qu’à la correspondance et au téléphone pour parler à des amis et à quelques rares visiteurs comme Jacques Rivière, son éditeur chez Gallimard.  Bien sûr Proust a commencé à écrire très tôt (Michel Erman revient notamment assez longuement sur son travail sur Ruskin) mais pendant des années, il ne parvient pas à faire carrière. Il est rejeté de partout, personne ne veut lui offrir une chronique, un petit carré de papier journal. Parfois, il place quelques textes qui ne sont pas lus ou lus de façon déformée à travers la personnalité de l’auteur (au fond, c’était peut-être bien cette déformation qui fâche Proust lequel a trouvé en Sainte-Beuve un critique-symbole de son malaise et de son mécontentement). Et on dirait que subitement, celui dont personne ne croyait qu’il avait du génie, celui qu’on traitait de haut, se met à écrire, écrire,  écrire après les pastiches et un tour d’essai avec Jean Santeuil. L’œuvre était déjà née intérieurement avant de parvenir à se matérialiser comme La Chartreuse de Parme dictée en un temps record, fruit de la maturité de Stendhal.

 

Placards de Du côté de chez Swann

Placards de Du côté de chez Swann

Proust fait carrière

La sympathie que le biographe éprouve pour Proust ne l’empêche pas de souligner les parts  plus sombres, calculatrices ou agaçantes de l’écrivain. Il montre comment en se livrant à des stratégies complexes Proust arrive en quelque sorte à tromper son monde et parvient à ses fins. Il raconte très bien aussi comment il s’attache à faire la promotion de ses textes d’une façon d’abord laborieuse puis beaucoup plus pertinente et astucieuse. Michel Erman nous fait comprendre que Proust, une fois devenu grand écrivain, prend de l’aplomb, ose s’imposer notamment auprès de Gallimard, des directeurs de journaux et revues avec lesquels il avait été si maladroit (par exemple avec Calmette, patron du Figaro).

L’œuvre transforme l’homme qui ne vit plus que pour elle. Michel Erman décrit en détail sa naissance, on a l’impression de voir les feuillets manuscrits s’accumuler sur la table en bambou appelée « la chaloupe ».

Plus La Recherche avance, plus Proust existe dans ce monde où tant de fois, il s’est senti rejeté car trop différent, trop sensible, trop étrange. Sa cathédrale le porte et sa seule crainte est de ne pas avoir le temps nécessaire pour l’achever.

 

Cathédrale de Rouen par Monet

Cathédrale de Rouen par Monet

Deux rythmes pour deux vies

J’ai remarqué que le rythme change au fil des pages de cette biographie. Au début le temps semble passer lentement. Michel Erman décrit en détail certains moments de l’enfance, de l’adolescence, les premières expériences amoureuses et sexuelles de Marcel, le contexte historique notamment l’affaire Dreyfus, les personnalités du monde politique, littéraire et artistique à la mode que l’écrivain dilettante tente plus ou moins d’approcher. Puis, presque imperceptiblement, dans les derniers chapitres le rythme s’accélère comme si le souffle allait manquer par rapport à cette vie qui auparavant se traînait, presque un peu vide, du moins en superficie. On a ainsi l’impression d’assister à une métamorphose à la fois progressive et subite. La mort de Jeanne Proust, sa mère, est sans doute pour beaucoup dans ce basculement. Mais j’imagine qu’il y a peut-être un jour où Proust a eu le sentiment d’avoir trouvé la clé. Pendant des mois, Alain-Fournier travailla au Grand Meaulnes sans parvenir à trouver la façon dont il devait traiter son sujet, incertain même de l’intrigue, du style (mélange de rêve et de réalité). Et puis, un beau jour il découvrit ce qu’il appela son « chemin de Damas ». J’imagine également que Proust dans sa chambre tapissée de liège du boulevard Haussmann un jour a été certain d’avoir trouvé son chemin de Damas, d’avoir posé la première pierre de sa cathédrale. Le mystère de la création artistique qui reste mystère pour nous. Heureusement d’ailleurs, c’est aussi ce qui fait la beauté des chefs-d’oeuvre.9782070754922fs

Bien sûr on peut tout ignorer de la vie de Proust et lire La Recherche. Mais à travers sa biographie  Michel Erman nous invite à lire ou relire l’œuvre un peu différemment. Cette figure complexe et finalement bouleversante qu’est Marcel rend la lecture de La Recherche encore plus passionnante en nous donnant l’impression d’être un familier de l’auteur. Un happy few.

 

Les 100 mots de Proust, Puf, coll. Que sais-je ?

Bottin proustien, Bottin des lieux proustiens et Marcel Proust, biographie, éditions La table ronde, coll. La Petite Vermillon.

 

À l’occasion du centenaire de Du côté de chez Swann,

Le Divan célèbre Marcel Proust et À la Recherche du temps perdu lors d’une rencontre exceptionnelle avec Pierre Alechinsky, Michel Erman , Nicolas Grimaldi  et Jean-Yves Tadié

Mardi 12 novembre à 19h. Débat et dédicaces

Librairie Le Divan  203 rue de la Convention (XVe)

www.librairie-ledivan.com

Une rencontre avec Michel Erman aura aussi lieu à la Belle Hortense 31 rue Vieille du Temple (IVe) le 14 novembre à 20h.

La comédienne Diane de Segonzac lit La Recherche en 14 séances au théâtre du Nord Ouest :

http://www.billetreduc.com/102982/evt.htm

 

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2 commentaires pour Voyage en proustalie

  1. lesensables dit :

    Chère Ariane, je réagis à une de vos remarques: pour moi Stendhal et Proust, en particulier dans le Rouge ont de grandes similitudes en ce qui concerne « le monde » dont Julien comme Marcel découvrent la médiocrité. Et il y a la même drôlerie. Quant à l’analyse des sentiments, comment là aussi ne pas y voir d’étranges ressemblances. La théorie de l’amour y est la même. C’est en faisant semblant de l’ignorer, de ne plus la voir, que Mathilde de la Mole aime vraiment Julien Sorel. Le narateur développe cette même idée dans la Recherche. Merci en tout cas pour ce bel article.

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    • arianecharton dit :

      Merci beaucoup cher Hervé de votre lecture également et de votre commentaire toujours aussi intéressant. En effet, je n’avais pas pensé à cette similitude dans les découvertes de la médiocrité du monde (on pourrait aussi citer Lucien Leuwen pour le monde politique). Difficile de toute façon d’écrire au début du XXe siècle sans être nourri plus ou moins directement par les grands romanciers du XIXe siècle… ces influences, loin d’appauvrir, ne peuvent qu’enrichir les écrivains qui viennent ensuite (c’est bien aussi la « leçon » que donne Proust avec ses pastiches).

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