D’une langue à l’autre

 

la-joie-du-passeur-de-georges-arthur-goldschmidt-961935752_MLDans La Joie du passeur l’écrivain et traducteur Georges-Arthur Goldschmidt a rassemblé des textes dans lesquels il s’interroge sur différents aspects de la langue.

Né en Allemagne en 1928, Georges-Arthur Goldschmidt dut fuir le nazisme à l’âge de dix ans et trouva refuge en France où il s’installa définitivement. Georges-Arthur Goldschmidt est donc parfaitement bilingue comme Heine qui fait l’objet d’un texte. Cette situation l’a incité à réfléchir sur les rapports qu’ont entretenu quelques grands écrivains germanophones (mais pas forcément allemands comme Kafka) et leur langue maternelle.

On parle de traduction quand on passe d’une langue à une autre mais aussi lorsqu’il s’agit de mettre des mots sur quelque chose de presque indicible, par exemple traduire des sentiments.  Je ne sais pas si cet usage du verbe « traduire » est spécifique au français. Mais il me semble que cette remarque est un aspect de la traduction sur lequel insiste Georges-Arthur Goldschmidt.  En traduisant il faut aussi traduire ce qui n’est pas écrit, il faut se mettre à la place de l’auteur. Georges-Arthur Goldschmidt a une longue expérience de traducteur (notamment les ouvrages de Peter Handke) et revendique pour le passeur liberté et intimité avec l’auteur à traduire. « Le timbre de la langue, son action, son rythme, sa respiration, les dimanches de l’enfance, le frémissement des êtres, les voix dans le jardin, tout cela qu’il y entend et qu’il y voit, le traducteur doit le prendre dans une hauteur différente, dans un registre autre, viser un autre point de l’espace, passer par d’autres paysages, car si les langues arrivent  bel et bien à la même clairière dans la forêt, elles n’empruntent pas les mêmes sentiers. Le regard des langues n’est pas le même et c’est pourtant les mêmes choses qu’elles voient.» (p. 170)

imagesLe cas de Heinrich Heine est particulièrement intéressant : c’est un écrivain placé entre deux frontières. Mais comme le souligne Georges-Arthur Goldschmidt  l’Allemagne est dans son cœur par la langue : celle de tous les jours, celle de la littérature, celle qui est liée à son enfance, celle par laquelle sa mère lui a parlé. En analysant le cas de Heine, l’auteur parle aussi de lui. L’une des épreuves du déracinement est justement de ne plus pouvoir parler et entendre en permanence sa langue maternelle. Notre langue maternelle nous construit, nous fait être d’une façon particulière. « Tout est dû au hasard biographique qui aurait pu, tout aussi bien, me faire naître dans une autre langue : j’aurais été, différemment, exactement le même. » (p 167)

Certes Heine a aussi quelque chose de français : son style et son esprit piquant le rapprochent d’écrivains français ce qui explique qu’il se soit si bien intégré à la vie littéraire et artistique parisienne (sa correspondance avec sa camarade George Sand est un bon exemple). Sur certains points, Heine incarne le bilinguisme idéal mais cette double culture peut aussi s’avérer troublante. Il était parfois difficile pour Heine de se situer. Le fait qu’il soit juif complique encore sa situation, ses origines le rendent porteur d’une troisième identité. C’est d’ailleurs bien son judaïsme qui lui vaut d’être si clairvoyant et prophétique concernant l’attitude de l’Allemagne face aux Juifs. Il a deviné qu’un jour les Juifs seraient condamnés à l’exil dans ce qu’ils considèrent pourtant comme leur pays.

Georges-Arthur Goldschmidt  consacre aussi un texte à Karl Philip Moritz et son roman d’inspiration autobiographique Anton Reiser. L’analyse de ce livre est l’occasion pour l’auteur de réfléchir à la portée du langage. Que se passe-t-il lorsque nos propos au lieu de nous permettre de communiquer avec l’autre ne sont pas crus ? C’est bien le problème d’Anton Reiser : il cherche à s’imposer, à vivre son identité par rapport aux autres mais ces derniers le reçoivent mal. L’humiliation ressentie par le héros est une façon d’être quand même par rapport aux autres, une humiliation qui passe aussi par le langage. Il faut exister pour soi naturellement et indépendamment de notre discours, donc de notre rapport aux autres et au moi que nous nous formulons, différent de notre moi intime.Moritz-Karl-Philipp-Anton-Reiser-Livre-896645928_ML

Le langage est un élément de notre identité, souvent aussi de notre caractère. Ce qui me semble préjudiciable en imposant une langue (par exemple l’hégémonie de l’anglais) c’est la perte des identités des interlocuteurs. Certes, dans une réunion, les choses sont plus simples, a priori, quand tout le monde parle la même langue (même langue, un peu une illusion, car pouvons-nous parler la même langue que l’autre ?) Mais avec une langue commune on appauvrit les échanges car celui qui parle l’anglais dont ce n’est pas la langue maternelle est obligé d’adapter sa pensée à cette langue étrangère, même s’il la parle couramment. Imposer une langue unique me paraît nuire à l’épanouissement de notre discours personnel.

La place de la langue dans l’être est un aspect auquel on songe aussi face à un écrivain qui a changé de langue d’écriture (par exemple Nabokov ou Kundera). Leur perception de la vie et leur mode de raisonnement se trouvent modifier et leurs œuvres s’en ressentent. Il y a un avant et un après l’abandon de la langue maternelle. Passionnante et troublante aventure.

nabokov

Les langues sont à la base même du travail du traducteur, langues qui se « dérobe(nt) » l’une à l’autre explique l’auteur. La tâche du traducteur est malgré tout de construire une passerelle entre deux identités qui n’est pas forcément évidente car le langage ne dit pas tout. Il exprime la surface de la conscience, le dessus de l’iceberg.  « Le langage (…) ne peut peindre l’âme et ce qu’il nous donne ce ne sont que des fragments décousus » écrit Kleist. Autant certains écrivains parviennent à dompter le langage pour le rendre plus signifiant, lui permettre  d’effleurer aussi l’indicible, d’autres écrivains sont tourmentés par les limites du langage. À lire Georges-Arthur Goldschmidt je me demande si cette problématique n’est pas plus grande chez les Allemands que chez les Français plus cartésiens et dotés d’une langue moins mouvante.

Georges-Arthur Goldschmidt s’interroge également sur le langage du nazisme à travers Jünger et Heidegger et revient sur la traduction de Freud. Selon lui, le psychanalyste est traduit en français de façon trop compliquée alors qu’à l’origine le style de Freud est simple. Belle façon de rappeler que l’intelligence n’est pas dans des énoncés complexes, un vocabulaire d’érudit ronflant mais souvent dans une sorte de pureté du discours qui oblige justement à une parfaite clarté dans le raisonnement.grayscale_sigmund_freud_psychoanalysis_desktop_4048x3057_hd-wallpaper-8977001-300x226

Ces textes qui retrace le parcours  de Georges-Arthur Goldschmidt proposent donc aussi quelques éléments de réflexion essentiels. Le dernier texte résume sa vision de la traduction pour laquelle il revendique liberté. L’auteur cite ainsi à la fin un extrait d’une lettre de Peter Handke qui a traduit de certains de ses ouvrages : « Oui, c’est bien cela : sur ta ville (ton livre), je dois bâtir une autre ville qui naturellement doit être aussi la tienne. Parfois, quand devant un passage, je suis dans l’embarras, je m’interroge : quelle est l’image intérieure à la base, donc que je connais moi aussi ? Et alors ça marche » Le secret de la traduction idéale ?

 

Georges-Arthur Goldschmidt, La Joie du passeur, CNRS éditions

 

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