La mélancolie du drugstore

  AFP PHOTO BERTRAND GUAY

AFP PHOTO BERTRAND GUAY

Jean-Marc Roberts, romancier et éditeur, est mort le 25 mars 2013. Comme pour celle de Jérôme Lindon, le monde littéraire a été ému par la disparition de celui qui avait dirigé avec caractère les éditions Stock pendant des années. Il avait lancé sous la couverture bleu nuit quelques auteurs devenus médiatiques, soutenu des écrivains plus confidentiels mais en qui il croyait. Quelques semaines auparavant, il avait réussi un dernier coup éditorial avec Belle et Bête de Marcela Iacub. Ce coup avait gêné une partie du monde littéraire qui appréciait Roberts, le savait malade mais n’était pas enthousiasmée (euphémisme) par ce « roman ». A sa mort, plusieurs écrivains lui rendirent hommage dans la presse ou sous forme de livre.

Le dernier ouvrage de Roberts, dans lequel il parlait de son cancer, s’intitulait Deux vies valent mieux qu’une. En lisant La Mort de Jean-Marc Roberts de Jean-Marc Parisis, on comprend que le titre avait été bien choisi. Cet éditeur avait réussi à ne pas se contenter d’une seule existence.9782710370956

Au-delà des frontières germanopratines, Jean-Marc Roberts n’est guère connu (il ne faut pas imaginer que la vie littéraire passionne le public et ne vaut-il pas mieux se réjouir qu’elle ne soit pas ravalée au rang de l’actualité people, la littérature est déjà bien assez malmenée comme ça). Le risque donc, en écrivant sur Jean-Marc Roberts, est de ne s’adresser qu’à une poignée de lecteurs. Mais l’ouvrage Jean-Marc Parisis, en dépit de son titre, est à même d’intéresser et d’émouvoir hors de Paris. Avec sensibilité, par petites touches, il fait de Roberts un personnage romanesque si bien qu’il importe peu que le lecteur sache qui il était dans la réalité. « Ce qui était vrai, c’est qu’il était « insaisissable », glissant dans la fluidité mercurielle de ses doubles, déportant la fiction dans la vie et la vie dans la fiction. Jamais je n’ai rencontré un être qui incarne autant la notion de personnage, avec ce qu’elle suppose de présence absente, d’évasion des contours. » Qu’importe donc qui était vraiment Roberts, ces lignes sont finalement plus vraies parce qu’elles demeureront. N’est-ce pas le souvenir qu’on laisse aux vivants, même déformé, qui compte ? qui nous permet de ne pas être tout à fait mort ? Même les romans écrits par Roberts et que Parisis commentent semble être l’oeuvre d’un  personnage fictif qui serait écrivain.  Ce ne sont pas une, ni deux mais de nombreuses vies qu’a vécu Jean-Marc Roberts entre les feuilles de livres écrits ou publiés par ses soins.

Emile de Girardin

Emile de Girardin

En lisant Parisis, Roberts m’a fait penser à Emile de Girardin, journaliste, fondateur sous la monarchie de Juillet du quotidien la Presse et surtout de la presse moderne tout court. Après avoir créé le Voleur dans lequel il reprenait des articles parus ailleurs sans rien payer, il eut l’idée d’introduire de la publicité dans son quotidien, permettant d’en diminuer considérablement le prix et de toucher ainsi un plus large public. C’était un journaliste qui n’avait pas froid aux yeux et savait faire des affaires. Roberts me semble comme lui. « La pub, c’était son truc, écrit Parisis, comme les titres. Il fabriquait la réclame avec des slogans persos ou des extraits d’articles finement caviardés ». Roberts osait s’imposer, maîtrisant le système, l’air de rien. Le genre d’homme que la maladie arrête à peine. Elle lui a retiré la vie physique peu à peu mais pas la vie intellectuelle et affective comme le laisse entendre le portrait que Parisis brosse de lui lors de leurs derniers rendez-vous autour d’un verre de Bordeaux et d’une viande avec purée.

Parisis_Jean_MarcLes meilleurs passages du livre sont cependant ceux où il n’est pas question de Jean-Marc Roberts mais de littérature. Mon propos n’est pas blasphématoire : un bon éditeur n’est-il pas celui qui inspire ses auteurs en leur permettant de faire œuvre ? Ce tombeau est donc un prétexte pour parler de littérature, cette grande cape dans laquelle Parisis se drape pour être ailleurs, dans la vraie vie selon lui.

Parisis a en commun avec Roberts de n’avoir qu’un goût modéré pour l’époque et surtout les nouveautés techniques. Roberts avait tiré à boulets rouges contre les ventes de livre sur Internet, n’avait pas d’adresse mails, etc. « Tout était-il vraiment révolu ou rendait-il tout révolu en marquant sa différence, son anachronisme ? » s’interroge Parisis en décrivant un Saint-Germain-des-Prés en proie à Armani après avoir abrité des générations d’écrivains où seule la silhouette de Roberts paraît préserver le souvenir de ces temps glorieux.

Il faut pouvoir se permettre de tourner le dos ainsi au présent, pouvoir être en marge comme Roberts. C’est le fait des princes. Parisis n’agit pas autrement : il préfère le passé au présent et n’a pas foi en l’avenir. Il exprime sa nostalgie pour les années 70 et son « aristocratie intellectuelle » qui l’avaient vu écrivain en devenir et ardent lecteur. Mais je présume que du haut de ses dix-huit ans Parisis devait alors être nostalgique d’un temps qu’il n’avait pas connu. En bon romantique, il est né « trop tard dans un monde trop vieux » comme l’a dit Musset, trop médiocre et faux ajouterons-nous. Le jeune Jean-Marc Parisis devait déjà déplorer l’industrialisation de la littérature, les petites médiocrités rentables, bref, la mort de la vraie littérature. Elle agonise depuis tant de siècles que je la crois éternelle même s’il faut reconnaître qu’elle n’est pratiquée que part une minorité d’individus dont le nombre semble se réduire comme une peau de chagrin.

Photo Pierre Parente

Photo Pierre Parente

La Mort de Jean-Marc Roberts est une méditation nostalgique et rageuse sur la littérature d’hier et d’aujourd’hui (la première, la vraie et la seconde, souvent frelatée pour Parisis). Balzac, Debord, Gracq, Adorno hantent le livre. Le temps dans ce livre est sans cesse bouleversé, on balance du présent au passé, des livres du jour goûteux comme des plats d’un bouiboui aux livres fondateurs, d’un éditeur malade à un fringuant jeune homme auteur de Samedi, dimanche et fêtes, en 1972.

Parisis ne cache pas le mal qu’il pense des travers du moment comme « les nouveaux labels » qui serve étiqueter les livres un peu comme des poulets de supermarché mais il le fait avec une colère élégante, un élan de prince. Je le comprends, éprouvant bien souvent un malaise semblable au sien, même si je crois qu’il est aussi du devoir des écrivains d’embellir le présent de leurs mots, pour leurs contemporains ou les lecteurs de demain.

 

La Mort de Jean-Marc Roberts de Jean-Marc Parisis, 124 pages, éd. La Table ronde.

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