L’ardent sanglot de Michel Bernanos

La-Montagne-morte-de-la-vieLa Montagne morte de la vie de Michel Bernanos est l’avant-dernier livre que j’ai lu en 2013.

Ce roman nous plonge dans un univers hostile, désespérant où pourtant le cœur de l’âme humaine arrive encore à battre. J’imagine que ce livre reflète l’état d’esprit de son auteur. Fils aîné de Georges Bernanos, Michel, pour échapper au poids que faisait peser la figure paternelle sur ses frêles épaules de jeune écrivain, a publié quelques livres sous pseudonyme. Mais l’utilisation d’autres noms était un subterfuge qui ne pouvait le tromper. La Montagne morte de la vie est paru de façon posthume en 1967, trois ans après son suicide à l’âge de 41 ans. Son destin me fait penser à celui de Klaus Mann qui s’est tué à Cannes à 42 ans. Grand et délicat écrivain que je préfère à son père mais littéralement, littérairement écrasé par Thomas qui ne voulait pas d’enfant écrivain. Je ne sais quelle était exactement la position de Georges Bernanos, il semble qu’il ait voulu aider son fils mais peut-être maladroitement. L’aider à faire carrière ? N’est-ce pas un peu le tuer, le maintenir à l’état de fils. On ne réussit vraiment que seul.9782742773589

Il est difficile d’exister quand notre sensibilité et notre nature nous incitent à vouloir embrasser la même carrière, la même passion que l’un de nos parents. À part Grébillon fils plus connu que son père, les fils ou fille d’écrivains, d’artistes ont du mal à se faire un nom. Toujours comparés, ils n’ont peut-être pas donné le meilleur d’eux-mêmes, ont été arrêtés en plein élan ou sont méconnus par la destinée.

La fougueuse et poétique postface de Dominique de Roux dans l’édition que j’ai lue nous éclaire par petites touches sur cet écrivain qu’il a connu, du moins approché de près car Michel Bernanos « cherchait à échapper à l’homme » dit de Roux.

Mais revenons à La Montagne morte de la vie. Le titre est à la fois très beau et énigmatique. Il ne trouve d’explication qu’à la fin que je ne révélerai pas. Toute la première partie se déroule au milieu des océans. Le narrateur est un tout jeune homme, qui, sous l’effet de l’ivresse, signe un engagement d’un an sur un galion. Son réveil sur l’embarcation ressemble à une belle surprise, lui « couché de tout (s)on long sur la dure,(est) accueilli par le bleu du ciel profond. » L’émerveillement ne dure pas. Le narrateur manque bientôt d’être noyé par les marins qui s’amusent de cet innocent matelot qui ne sait pas nager comme les hommes avec l’albatros/poète chez Baudelaire. Toine, le cuisinier du galion, lui sauve la vie. Une relation filiale s’instaure entre le narrateur et Toine. Une relation sans conflit, à la fois naturelle, instinctive mais mesurée, le mousse vouvoie Toine.

5414460-galion-mayflowerQuand le galion s’immobilise, faute de vent, sous la chaleur, on a l’impression que l’océan devient un personnage écrasant (le destin ?). J’ai songé au Vieil Homme et la mer d’Hemingway quand le poisson cesse d’être un animal pour devenir l’Adversaire de l’homme. L’océan c’est la nature toute puissante et éternelle qui se joue des hommes, les tourmente en leur révélant aussi leur part d’ombre et d’animalité. Une nature proche de celle des romantiques quand ils ne trouvaient pas en elle un refuge contre les cruautés humaines. Les marins deviennent des sauvages, sauf le narrateur et Toine. Ils ne succombent pas à leurs instincts les plus primaires parce que leur fraternité humaine est la plus forte. Peut-être faut-il voir dans cette relation un reflet de l’idéal de l’auteur, aspirant à pareille relation avec son père ou avec un ami qu’il n’a pas eu.

La seconde partie nous plonge dans un univers de science-fiction, Toine et le narrateur abordent une terre étrange où la flore est toute prête à les dévorer, où le minéral est menaçant par son absurde dureté, où tout est rouge comme le sang qui ne coule nulle part. Sur cette terre, il y a une montagne. Et que cherche l’homme devant une montagne ? A la gravir avec espoir, curiosité ou simple envie de défier la nature.

Tout le long du livre, même dans l’angoisse, dans la brutalité on garde espoir, non pas en un happy end hollywoodien qui serait le comble du ridicule manichéen mais en une fin qui fera au moins triompher la vie (car même difficile, elle reste la vie, l’être en opposition au non-être). Puisque ce narrateur nous parle, il est vivant et même humain. Tout au moins son âme…

Michel Bernanos s’est suicidé le 27 juillet 1967 dans la forêt de Fontainebleau.

Michel Bernanos

Michel Bernanos

Une fin étrange au milieu de la nature comme Segalen dont on retrouva le corps dans une forêt du Finistère. Tous les deux avaient fait de longs voyages, l’un vers le Brésil, l’autre vers Tahiti et la Chine. Les longs voyages, qu’on les effectue véritablement ou qu’on en rêve, vous rendent étrangement mélancolique pour peu que votre nature soit prédisposée à ce genre de sentiment. Comme si l’éloignement nous révélait quelque chose que nous avons perdu en venant au monde, une sorte de pureté, d’innocence que le déracinement met en évidence et qui nous donne sans cesse envie de nous évader même si l’évasion devient errance. C’est ainsi que j’interprète aussi cette peur et ce désir de lointaines évasions qu’ont nourri Alain-Fournier et Jean de la Ville de Mirmont.

Seuls ceux qui liront le livre, de son épigraphe à sa dernière phrase, comprendront le titre de mon billet. Le principe n’a rien d’élitiste, il me semble simplement qu’il ne faut pas lever tous les mystères et que le but du critique est de faire lire ce qu’il a aimé comme ce qu’il n’a pas aimé pour que les lecteurs fassent vivre le livre en devenant à leur tour critiques.

Excellente perspective pour cette année 2014 que je souhaite à tous ceux qui passeront ici la plus riche et la plus belle possible.

La Montagne morte de la vie de Michel Bernanos, éditions La table ronde, coll. La Petite vermillon, 175 pages.

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