Les beautés de l’ébauche

 

 

« L’artiste ne gâte (…) pas le tableau en le finissant : seulement, en fermant la porte à l’interprétation, en renonçant au vague de l’esquisse, il se montre davantage dans sa personnalité, en dévoilant ainsi toute la portée, mais aussi les bornes de son talent, » écrit Eugène Delacroix le 20 avril 1853. Le grand peintre romantique a laissé beaucoup d’esquisses mais aussi des dessins préparatoires, des croquis qui sans pouvoir être comparés à ses grandes toiles achevées, mettent aussi en évidence son génie particulier. mvr_edition_esquisses_peintes_couv« Dans l’esquisse, il y a plus de vie que dans le tableau achevé » écrivait Diderot un siècle auparavant. Déclaration de préromantique. En effet, l’esquisse a quelque chose dans son essence de romantique et de moderne. L’esquisse c’est un élan. Bien sûr il faut se réjouir que bien des œuvres ne soient pas demeurées à cet état transitoire mais quand les esquisses ont été conservées, elles éclairent le tableau achevé. Elles permettent peut-être parfois de capter une part du mystère de la création artistique comme si on pouvait suivre une part du geste du peintre.

Jusqu’au 2 février 2014, le musée de la Vie romantique présente une centaine d’esquisses de peintres romantiques notamment Scheffer, à qui une partie de l’exposition est consacrée, mais aussi Delacroix, Léon Cogniet ou encore Jean Gigoux et Devéria.

Scheffer, dont les toiles peuvent paraître parfois figées, un peu trop classiques et impersonnelles, apparaît ici sous un autre jour, plus spontané et vivant. Comme l’examen de brouillons d’écrivains en dit long sur le texte définitif mais aussi sur l’auteur lui-même, l’esquisse a quelque chose du journal intime de l’artiste. On y sent aussi souvent davantage le mouvement, comme si on pouvait mieux s’imaginer les mouvements du pinceau (donc de la pensée et de l’inspiration). J’ai trouvé cela remarquable avec Paolo et Francesca et les deux esquisses de Saint Thomas d’Aquin prêchant la confiance dans la bonté divine pendant la tempête d’Ary Scheffer. Parmi les plus belles pièces présentées et qui malgré leur petit format ont une ampleur et une tension réelles.

Ary Scheffer (1795 - 1858) Paolo et Francesca, 1822-1824,  crédit : Dordrecht Museum

Ary Scheffer (1795 – 1858) Paolo et Francesca, 1822-1824, crédit : Dordrecht Museum

L’esquisse c’est l’œuvre composée, sous une forme ramassée et dans un format plus petit, avec généralement moins détails, parfois davantage, quand le peintre a finalement choisi d’épurer son œuvre. Une sorte de synthèse des dessins préparatoires. Une image de la création à un instant particulier, cet instant avant de basculer vers le travail définitif en grand sur la toile… ou pas.

La plupart des esquisses présentées ici sont des sujets historiques ou mythologiques, thèmes qui réclament souvent un travail sur la composition plus important que pour un portrait. Dans l’histoire de la peinture, certaines esquisses sont la seule trace de l’œuvre, car le tableau fini est non localisé ou a été détruit. D’autres esquisses sont restées en l’état : on peut ainsi librement rêver à la toile inexistante.

J’aime  particulièrement celles de Delacroix qui même dans ses toiles finies garde cet élan, cette spontanéité, cette impression de perpétuelle quête de l’expression artistique. Quête qu’il aborde aussi de nombreuses fois dans son passionnant journal dans lequel il s’interroge sur sa pratique artistique. Il faut aussi s’arrêter sur la flamboyante Rebecca enlevée par Bois Guilbert de Léon Cogniet ou Bacchantes et Satyres de Chassériau avec ces corps comme des ombres ou encore la Médée furieuse de Delacroix qui sert d’illustration à l’affiche de l’exposition.

Léon Cogniet, Esquisse pour Rebecca enlevée par Bois-Guilbert, vers 1828, crédit : Orléans, musée des beaux-arts/François Lauginie

Léon Cogniet, Esquisse pour Rebecca enlevée par Bois-Guilbert, vers 1828, crédit : Orléans, musée des beaux-arts/François Lauginie

Même si la « mode » des esquisses commence au milieu du XVIIIe siècle, elle atteint pleinement son statut d’œuvre à part entière que les amateurs apprécient et collectionnent dans les années 1830.

L’exposition rappelle aussi, à travers ses deux dernières parties, que l’esquisse était une sorte d’examen, lors de commande officielle ou pour entrer à l’école des beaux-arts. Ce ne sont pas forcément les œuvres les plus intéressantes : elles sont un parfum d’institutionnel et ne sont pas aussi personnelles que d’autres projets. Mais elles permettent de comprendre le mécanisme de la technique picturale. La technique d’une part, la magie de l’inspiration d’autre part : l’esquisse nous dévoile bien quelques secrets de la peinture.

 

Musée de la vie romantique

16 rue Chaptal 75009 Paris

Fermé le lundi

 

Esquisses peintes de l’époque romantique : Delacroix, Cogniet, Scheffer…

Jusqu’au 2 février 2014

Catalogue de l’exposition publié aux éditions Paris Musées, 192 pages, 30 euros.

 

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