Hugo surréaliste

la-cime-du-reve_xlA la question, quel est le plus grand poète, on connaît la fameuse réponse de Gide : « Hugo, hélas ».

André Gide n’a d’ailleurs pas cherché à concurrencer «  le plus puissant assembleur d’images, manieur de sonorités et de rythmes, d’évocations et de symboles, le plus sûr maître de notre syntaxe et des formes de notre langue que la littérature française ait connu. » (Anthologie de la poésie française réalisée par Gide en 1949 et dans laquelle Hugo, bien sûr, est le plus représenté).

Plus largement, Victor Hugo est certainement le plus grand écrivain français. Le plus grand parce qu’il n’est pas seulement un écrivain. C’est un homme engagé politiquement et socialement, le premier intellectuel français, un photographe et un dessinateur, auréolé de son vivant par la gloire au point d’habiter dans une avenue qui portait déjà son nom et bien sûr d’avoir des obsèques nationales. C’est aussi l’écrivain qui a le plus de musées ou de maisons qui lui sont dédiés. Même Besançon maintenant a sa maison Hugo. Certes, l’écrivain est né dans cette ville, le 26 février 1802, dans une maison située maintenant sur la place Hugo. Mais ce lieu de naissance est lié aux engagements de son père, militaire. Victor a quitté Besançon à l’âge de six semaines. C’était d’ailleurs un bébé si fragile qu’il faillit ne pas survivre comme il le raconte dans « Ce siècle avait deux ans !… » extrait de Feuilles d’automne. Sans doute cette première lutte pour la vie lui a-t-elle donné plus de force qu’aux autres pour la suite. « Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent » écrit-il dans Les Châtiments.

Bien que les meilleures pièces romantiques aient été écrites par Musset, c’est Hugo qui a fait triompher le drame romantique avec Hernani en 1829 et qui s’est posé en pape de ce mouvement. C’est aussi, malgré lui, qui en marque la fin avec l’échec des Burgraves en 1843. Rien de son temps ne saurait se faire complètement sans lui. Quand il publia Les Contemplations, en 1856, Le Figaro consacra un numéro entier à l’événement.LAR_BD_10131_B

En 2011, la maison Hugo de la place des Vosges, consacra une amusante exposition sur l’hugolâtrie du vivant de l’écrivain et par la suite. On découvrit ainsi la collection de Paul Beuve, employé de bureau. Celui-ci avait d’abord acheté chez un brocanteur une assiette décorée à l’effigie de l’auteur des Misérables. Première pièce d’une collection de plus de cinq cents objets que l’employé allait rassembler au fil des années avant d’en faire don en 1902 pour le centième anniversaire de la naissance du poète. Outre qu’elles témoignaient de la naissance massive du produit dérivé, ces pièces mettaient en évidence un culte populaire voué à un écrivain qui n’a pas son pareil. Hugo était le premier à faire naître une telle idolâtrie prenant des formes aussi bien intellectuelles qu’industrielles. Même Eugène Sue qui mobilise une foule de lecteurs de toutes les classes avec ses Mystères de Paris ne réussit pas à atteindre la popularité des Misérables. Même Proust, objet d’un culte, ne s’est pas retrouvé lui et ses personnages en cendriers, boîtes d’allumettes, étiquettes (ou en moindre proportion).

Victor Hugo a écrit poèmes, pièces de théâtre, romans, récits de voyage, lettres, dont une quantité astronomique à sa maîtresse officielle, Juliette Drouet avec laquelle il a entretenu une liaison de plus de cinquante et un ans (autre record), sans parler des autres femmes qui sont passées entre ses bras. Même sa vie familiale a donné naissance à des mythes entre Léopoldine morte par noyade, Adèle perturbée, l’un de ses fils se lançant dans la traduction de l’œuvre complète Shakespeare, puis son art d’être grand-père avec ses petits-enfants et sa descendance qui est loin d’être éteinte encore aujourd’hui.

Chateaubriand avait regardé ce petit jeune d’un peu haut : il considérait que la littérature s’arrêtait avec lui et ce n’était pas l’auteur d’Hernani qui allait le détrôner, croyait-il. Mais en mourant en 1848, Chateaubriand devait sans doute admettre qu’il n’était pas le dernier écrivain français. Hugo a aussi écrasé sous lui la plupart de ses contemporains. Vigny, qui avait été témoin à son mariage, se réfugia dans sa tour d’ivoire et Musset, qui avait eu comme camarade de classe le beau-frère du même Victor, préféra vite prendre ses distances avec le Cénacle. Il est peut-être le seul a avoir osé railler Hugo, ce qui contribua à le marginaliser.

Max Ernst, "L'origine de la pendule", 1925, Musée d'Art Moderne et Contemporain de Strasbourg, photo M. Bertola

Max Ernst, « L’origine de la pendule », 1925, Musée d’Art Moderne et Contemporain de Strasbourg, photo M. Bertola

En visitant la nouvelle exposition proposée par la Maison Hugo de la place des Vosges, La Cime du rêve, on se rend compte que l’écrivain a eu encore un autre coup de génie : il a été surréaliste avant les surréalistes. J’ai vu de loin certains dessins dont je me suis dit qu’ils étaient, par leur style, de Max Ernst… et ils étaient de Victor Hugo. Ce dernier, bien que romantique, fascina les surréalistes. L’exposition présente, entre autres, le thème astral de Victor Hugo signé André Breton qui déclara que celui-ci « est surréaliste quand il n’est pas bête. » Même si les surréalistes, et plus encore les dadaïstes, faisaient profession de rejeter leurs prédécesseurs, Breton, comme d’autres, dans son Manifeste du surréalisme, est bien obligé de reconnaître en Hugo un frère aîné.

A travers différemment thèmes ou techniques (les châteaux, la nature et ses éléments souvent effrayants, les animaux, les tâches, les pochoirs, les rébus et charades…) l’exposition montre que Victor Hugo est le précurseur de bon de surréalistes. Ses tâches à l’encre, ses jeux graphiques et de lettres, ses dessins à la plume et au pinceau, ses essais photographiques, en son temps, étaient d’une grande modernité. Les juxtaposer avec des œuvres d’un Max Ernst, d’un Picabia, d’un Magritte, d’un André Masson ou encore de Desnos, d’Óscar Dominguez et de Hans Bellemer, réalisées près de trois quarts de siècle plus tard, donnent le vertige. Hugo, à lui tout seul, a réalisé des œuvres si variées qu’on peut les relier à plusieurs artistes et non des moindres. Artistes qui ont subi directement ou pas son influence ou ont découvert chez cet aîné les origines de ce qui fondait leurs propres recherches artistiques.

Victor Hugo, Etude d'aigle pour un blason, 1855-56, plume, pinceau, lavis d’encres brune et bleue, empreinte de dentelle, pochoir, crédit : MVH/Roger Viollet

Victor Hugo, Etude d’aigle pour un blason, 1855-56, plume, pinceau, lavis d’encres brune et bleue, empreinte de dentelle, pochoir, crédit : MVH/Roger Viollet

L’exposition nous rappelle qu’Hugo use de techniques plastiques et de modes d’expression auxquelles ses contemporains ne songeaient pas ou fort peu ou bien après qu’il en ait plus ou moins lancé la mode. Il ne se contentait pas de parler aux âmes mortes, en faisant tourner les tables. Il a tutoyé aussi l’avenir, sans certainement toujours s’en rendre compte. Il a exploré des voies artistiques, il a exploré bien des mystères parce qu’il était un génie pour qui tout cela allait de soi même l’invisible. Un voyant suprême. Un esprit qui avait gardé une part de son âme et de son imagination d’enfant trouvant une signification dans une tache ou une empreinte.

Tout comme ses combats politiques et sociaux en avance également.

Tout comme certains de ses poèmes qui nous plongent dans un univers qui dépasse les bornes de notre monde et d’autres qui subliment des réalités humaines ou quotidiennes tel son célèbre et bouleversant « Demain dès l’aube… »

Tout comme son style qui fait voisiner le lyrisme et l’argot.

Mots, dessins, photographies, femmes, admirateurs, parlant aux révolutionnaires et aux écoliers : rien n’était jamais de trop avec Totor. Bien sûr, il a été attaqué, de son vivant puis de façon posthume, mais son armure est si solide qu’il ne peut déplorer que quelques menues égratignures.

Au fond, directement ou par hasard, le poids de Victor Hugo a continué à peser bien après sa mort.

Ecrasant mais magnifique.

 

La Cime du rêve, les surréalistes et Victor Hugo jusqu’au 16 février 2014

Maison de Victor Hugo

6 place des Vosges

75004 Paris

http://maisonsvictorhugo.paris.fr/

En marge de l’exposition, le musée révèle les dessins surréalistes inédits de Frédéric Mégret (1909-1975), dans le cadre de ses expositions format de poche.

 

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