Un amour errant

41GVZ58TCZLAlvaro Mutis a dédié La Dernière Escale du tramp steamer (1989) à Gabriel Garcia Márquez. Dans sa dédicace, il parle du « fracas de la vie » qui l’a empêché de raconter à son ami cette histoire. Le fracas vient s’opposer au récit : celui de la longue agonie du tramp steamer et de l’amour mort qu’il a abrité. Le fracas s’oppose à la fragilité de l’embarcation discrète auquel le narrateur s’attache.

Ce tramp steamer, appelé Alcyon, est un personnage. C’est une âme flottant d’une mer à l’autre, transportant d’improbables marchandises dans un but aussi improbable tant il paraît hors du temps. Une image de la destinée humaine.

Dès les premières pages, l’auteur nappe son histoire de mélancolie et de mystère. On oublie l’histoire d’amour auquel il a fait allusion et qu’il nous a promis de nous raconter (elle viendra dans la seconde partie) pour partager son rêve esthétique : voir depuis le port d’Helsinki la silhouette de Saint-Pétersbourg à la faveur d’un temps clair.

« La transparence de l’air était absolue. Chaque grue des quais, chaque jonc de la rive, chaque embarcation qui traversait les eaux immobiles de la baie dans un silence irréel avait une présence si nette que j’eus l’impression que le monde venait d’être inauguré. »

Photo : Tim Bird

Photo : Tim Bird

C’est dans cette atmosphère qu’il rencontre pour la première fois l’Alcyon. D’emblée, il est fasciné et se sent complice de ce vieux cargo qui, au milieu de la mer glaciale, fait penser à un tableau de Friedrich. Une première image à la fois féerique et mélancolique. Une fraternité sans parole est née. En effet, ce narrateur, bien qu’à Helsinki pour son travail, apparaît comme un être solitaire et errant qui attend que le hasard mette sur son chemin un compagnon d’ivresse pour remplir une soirée. Ce compagnon est alors ce cargo. Le narrateur est aussi fasciné par ces marins qui parcourent les mers sur l’Alcyon, marins qu’il ne voit que de loin d’abord avant de rencontrer plus tard le capitaine.

Mutis sait traduire le sentiment particulier qui s’attache au voyage en mer : partir c’est laisser une part de soi à terre et en même temps faire s’épanouir une autre part de soi qui ne touche plus terre. Le narrateur, lui, n’est pas marin mais les côtoie de près : il est entre terre et mer.

Ces rencontres entre le narrateur et l’Alcyon sont toujours irréelles, mystérieuses, paraissant le fruit d’un hasard totalement improbable tant elles se produisent dans des pays très différents (on passe notamment de la Finlande à la Jamaïque). Cette irréalité est soulignée paradoxalement par les détails et le vocabulaire précis liés à la marine. Ils ancrent dans le réel le navire sans cesse au bord de la perdition

Getty Images

Alvaro Mutis. Getty Images

Le style superbe de Mutis renforce l’ampleur intime de cette histoire. De belles phrases longues, avec un vocabulaire précis, des références littéraires ou historiques qui frappent l’ensemble d’une sorte d’atemporalité. Parlant du cargo, il écrit par exemple : « Pour la énième fois, il se lançait dans son aventure amère avec la résignation d’un bœuf du Latium sorti des Géorgiques de Virgile. » Le narrateur sait aussi faire preuve d’une sorte d’humour à la fois sans illusion et pourtant encore charmé par la vie même et ses surprises.

Dans la seconde partie, la forme narrative de Mutis devient plus complexe et souligne encore l’irréalité qui encadre à la fois l’histoire d’amour entre Iturri, le capitaine de l’Alcyon, et sa propriétaire, la jeune Libanaise Warda Bashur, et le moment de la confidence du capitaine au narrateur. A ces deux niveaux de narration qui se mêle intimement s’ajoute le moment où le narrateur écrit son récit.

Quand il est question des instants d’amour entre le capitaine et Warda, Mutis passe habilement du « il » (le narrateur raconte) à un « je » et un « nous » comme si le narrateur vivait par procuration l’histoire sentimentale entre Iturri et Warda. D’ailleurs, Iturri explique que les rencontres entre le narrateur et l’Alcyon ont correspondu à des « moments décisifs et graves » entre le capitaine et Warda. Nouvelle manifestation de cette fraternité sans parole mais aussi de cette attirance pour le destin d’Iturri qui incite le narrateur à s’identifier au capitaine, à mêler leur deux « je ». Ces changements de narrateurs, de pronoms personnels troublent le lecteur qui, dès lors, se met lui aussi à épouser le point de vue d’Iturri et du narrateur, alternativement.arctic-air

Cette errance du cargo et de son capitaine, bien que vague et douloureuse apparaît aussi désirable d’abord puis héroïque à sa fin. Quant à cet amour qui vient clore une vie d’homme et ouvrir celle d’une femme, il suit les mouvements du tramp steamer : un amour à la fois évident et fragile, sans avenir et donc vécu intensément à chaque seconde. Cette liaison a fait se réunir deux êtres qui symbolisent aussi ce qui différencie souvent les hommes, aspirant aux mouvements, des femmes naturellement sédentaires : opposition entre un homme qui ne peut plus vivre qu’en errant et une femme qui sent qu’elle a besoin de prendre racine dans sa terre natale après avoir exploré une part du monde.

Ce magnifique et court roman d’Alvaro Mutis nous rappelle aussi que notre temps est compté et que nous sommes soumis à un destin, à des hasards, au poids de la réalité dont une part nous échappe certes mais dont nous maîtrisons une autre partie. Une vie est le résultat de cette alchimie secrète entre l’abandon au sort et la volonté de le modeler selon nos désirs.

La Dernière Escale du tramp steamer, d’Alvaro Mutis, traduit de l’espagnol par Chantal Mairot, éditions Grasset, coll. Les Cahiers rouges, 163 pages.

 

Cet article a été publié dans Critique littéraire. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s