Vie, voyages et livres par Sylvain Tesson

s-abandonner-a-vivre-de-sylvain-tesson-971865239_MLJ’ai déjà parlé sur ce blog du livre de Sylvain Tesson, Dans les forêts de Sibérie et sur le site myboox de son dernier recueil de nouvelles S’abandonner à vivre. Je voulais cependant revenir en quelques lignes sur ce dernier livre dont le titre va comme un gant à l’auteur. Dans son Petit traité de l’immensité du monde, évoquant ses voyages autour de la planète, à pied, à vélo, à cheval, parfois, sacrilège ! avoue-t-il, en s’aidant d’un moyen de locomotion motorisé, Tesson expliquait bien sa philosophie du voyage. A ses yeux, le voyage est une façon sinon d’arrêter le temps, du moins de le vivre à un autre rythme, plus lent. Le voyage extérieur est aussi un voyage intérieur, explique-t-il également. En effet, en avançant, on pense, on se remémore des souvenirs, on se récite des poèmes, etc… Le voyage en solitaire est une rencontre, parfois une confrontation avec soi-même. Le voyage à deux est un risque à prendre. « Voyager c’est faire voir du pays à sa déception » fait-il dire au narrateur de sa nouvelle « Le Barrage » qui avec sa jeune épouse suit la tradition familiale du voyage de noces.

En parcourant le monde, Sylvain Tesson s’abandonne à sa façon à la vie, au hasard des rencontres, des découvertes, des imprévus agréables ou ennuyeux. Cet abandon est devenu un besoin chez lui. Il ressemble sur certains points au capitaine Iturri qui ne peut plus vivre qu’en errant sur les mers du monde entier, besoin souvent difficile à comprendre pour la femme aimée qui reste à terre (voir sur le roman de Mutis La Dernière Escale du tramp steamer).

13_21218v(1)

Procoudine-Gorsky , La Volga à sa source, printemps 1910 Musée Zadkine, Paris, oct 2012/juin 2013- copyrights Véronique Koehler/Musée Zadkine/ADAGP

Dans ses nouvelles, Tesson campe des personnages qui, comme nous tous, sont soumis au sort. Certains, cependant, s’acharnent à suivre leur passion, leur rêve. D’autres subissent la vie ou la redoutent, en somme ne vivent pas. Dans tous les cas, la chute brutale, parfois cruelle, parfois ironique, parfois plus philosophique, rappelle que nous sommes libres d’habiter notre existence à notre façon même si nous ne pouvons rien faire contre la fatalité. Tenter ou ne pas tenter le sort. A propos de ses personnages qui accepte cette part de hasard, il parle de « pofgisime », mot russe désignant « une résignation joyeuse, désespérée face à ce qui advient ». Ce n’est pas un hasard si ce mot est russe, les Slaves pratiquant le « pofgisime » plus naturellement que nous. J’avais déjà apprécié dans son premier recueil de nouvelles, Une vie à coucher dehors et Dans les forêts de Sibérie la façon dont Tesson mettait en scène les Russes avec une drôlerie absurde et juste. Les Slaves lui ont aussi inspiré ses meilleurs textes dans ce nouveau recueil. Il souligne la nature complexe et paradoxale de ces Slaves où se mêle sensibilité, folie, grossièreté le tout entouré d’une mélancolie fataliste.russie

L’auteur décrit notamment avec jubilation ces moments d’ivresse (qu’il connaît bien lui aussi) et qui symbolisent finalement ce qu’est notre existence : la conscience s’évade, lâche prise, offre une liberté inespérée cependant que le cerveau finit par être douloureux, fracassé par l’alcool, rappelant la dure réalité. Les héros fantoches des nouvelles sortent des sentiers battus, ne redoutent ni le ridicule, ni le danger pour aller au bout de leur idée ou de leur amour et tant pis s’ils tombent d’une gouttière ou se trompent dans la date de Noël. Ils veulent conquérir une part de pureté et s’opposent à d’autres personnages de nouvelles qui subissent la vie, passent à côté d’un moment de grâce (ou d’inspiration), renonçant aux rêves, au magique, à l’irrationnel, renonçant au naturel pour préférer une vie hâtive avec un smartphone comme greffé dans le corps.

On sent le plaisir d’écrire de Sylvain Tesson qui devient un plaisir de lecture. On est loin des phrases rachitiques qui sont tellement à la mode aujourd’hui et dont si peu d’écrivains sont capables de donner de la consistance. Tesson aime les phrases longues et sait marier lyrisme et passages plus secs et prosaïques. On devine bien quelles sont ses influences littéraires dont il ne se cache pas d’ailleurs.

Francis Scott Fitzgerald vers 1925

Francis Scott Fitzgerald vers 1925

Chaque nouvelle est précédée d’une citation qui illustre parfaitement le texte comme on le comprend souvent au moment de la chute. Une façon habile de lier parfaitement le début à la fin. Ces épigraphes rappellent également que si Sylvain Tesson revendique la liberté de gambader dans l’existence sans GPS ni code, il ne rejette pas pour autant l’une des plus belles parts de la civilisation : celle de la littérature et de la philosophie. Pendant ses six mois en Sibérie, il avait bien pris soin d’emporter des livres qu’il aime et assez variés pour s’adapter aux fluctuations de son humeur. Dans ce récit, comme dans ses nouvelles, il aime citer ou se référer à des écrivains et établir avec certains d’entre eux une filiation. Fitzgerald dans sa façon mélancolique de jouir de la vie et de la manquer fatalement inspire ainsi fortement deux nouvelles « L’Insomnie » et « La Promenade ». Elles sont écrites dans le ton de nouvelles de Fitzgerald, un auteur américain qui se sentait bien en Europe parce qu’il y trouvait les racines de sa nature si peu american way of life et pour qui la vie est une lente dégringolade vers le désenchantement ou l’échec.

Les livres de Tesson sont donc aussi des hommages rendus aux écrivains, aux penseurs qui nous font connaître d’autres formes de vie. C’est un écrivain voyageur cultivé qui, suivant ses maîtres, nous incite à garder notre intelligence toujours en éveil et à la faire voyager également entre les lignes des livres.

 

« S’abandonner à vivre », de Sylvain Tesson, éditions Gallimard, 221 pages, 17,9 euros

 

La  photo de La Volga à sa source a été prise par Sergueï Mikhaïlovitch Procoudine-Gorsky et fait partie des oeuvres présentées dans le cadre de la magnifique exposition du musée Zadkine, « Voyage dans l’ancienne Russie », jusqu’au 13 avril 2014.

Cet article, publié dans Critique littéraire, est tagué , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s