Un homme et une femme

 

fcd9e2d9448fa42d7e90043f5392f1e8La Maladie de la Mort de Marguerite Duras n’est pas un texte pour le théâtre. C’est une sorte de monologue fiévreux d’un homme qui paye une femme pour passer des nuits avec elle dans une chambre d’hôtel située au bord de la mer. Il veut essayer ce qu’il n’est jamais parvenu à faire : aimer une femme. Aimer un corps de femme. Un monologue fiévreux, poétique, sensuel. Les quelques paroles de la femme ne forment pas un dialogue tant elles semblent presque venir de l’esprit de l’homme, comme on peut entretenir un dialogue avec soi-même, contre soi-même, entre ce qu’on est et ce qu’on voudrait être.

L’œuvre a été écrite en 1982. Duras était malade, malade dans son corps, malade dans son cœur aussi face à son compagnon Yann Andréa, beaucoup plus jeune et attiré par les hommes. Je ne connaissais pas le contexte d’écriture quand j’ai vu La Maladie de la Mort  mise en scène ici par Christelle Derré et représentée au théâtre de Belleville. Je ne connaissais même pas le texte, ayant fort peu lu Marguerite Duras. Pendant la représentation, j’ai parfois pensé à La Voix humaine de Cocteau. Dans les deux cas, ce sont des textes de souffrance, d’être malades de la vie, donc de la mort aussi. La vie abandonne cette femme quittée chez Cocteau. La vie abandonne cet homme anonyme qui erre dans une chambre d’hôtel avec le corps d’une femme qu’il veut soumettre et qui lui échappe, dont le désir lui échappe et qu’il ne peut combler. L’homme au bout du fil ou cette femme qui dort dans le lit sont l’autre inaccessible, inaccessible faute d’amour.

Marguerite Duras, 1982 - Vladimir Sichov

Marguerite Duras, 1982 – Vladimir Sichov

Le texte de Duras aurait pu être écrit par un homme, de même celui de Cocteau par une femme. J’ai été frappée de la façon masculine dont Duras peut parler du corps, de plaisir, du désir féminin perçus par un homme, ou plutôt entr’aperçus. Les hommes savent parler du corps féminin mais ils le chantent par le filtre de leur propre désir, sans savoir au fond ce que cache cette enveloppe charnelle dont ils rêvent. Heureusement d’ailleurs. Ce tâtonnement, ces interrogations au lieu de signer l’échec d’une complicité la renforce et alimente l’espèce de magie sans cesse renouvelée que représente la relation amoureuse. Le texte de Duras complexe et riche montre aussi bien l’envers que l’endroit de cette relation. Soit elle est vouée à l’échec, par incapacité à aimer et par là la condamnation à une solitude définitive qui a le goût de mort. Soit, la relation joue le jeu de ces mystères du désir et du plaisir que la femme met sous les yeux de l’homme aveugle.

La Maladie de la Mort est un texte riche qu’il n’est pas toujours simple de suivre d’un bout à l’autre quand on est un spectateur néophyte comme moi. Mais qu’importe, on est porté par la poésie sensuelle des mots et notre esprit est touché par des bribes de phrase, celles que chacun de nous a envie de retenir ou qui touchent.

Comme l’indique une note de Marguerite Duras, elle imaginait que son texte pouvait être représenté sur scène. Christelle Derré, qui a mis en scène l’œuvre, a choisi de mêler au texte, la danse, la musique et la création vidéo. L’ensemble pour un spectacle d’une heure peut sembler beaucoup. Or, tout fonctionne avec fluidité et sans lourdeur. On reste en permanence dans cette impression de poésie à la fois irréelle mais aussi en prise avec la chair et le poids du désir.

© Nikola Frank Vachon et PeeAsH

© Nikola Frank Vachon et PeeAsH

La femme, incarnée par Lydie O’Krongley, se meut, danse, vit avec grâce, une sorte d’évanescence mêlée à une profonde présence corporelle. D’abord vêtue d’une robe blanche, pure, presque fantomatique, puis nue et vers la fin se faisant une robe avec une longue traîne d’une toile sombre. Lydie O’Krongley offre une chorégraphie sensuelle, esthétique mais aussi tragique puisque cette beauté féminine, ces désirs, ces plaisirs féminins se perdent pour l’homme, qui, comme elle dit, est atteint de la « maladie de la mort ».

Bertrand Farge tourne autour d’elle, autour de ce large socle blanc, à la fois la chambre, le lit mais aussi ce pays inatteignable : l’amour. Bertrand Farge lit le texte suivant les notes de Duras : « Seule la femme dirait son rôle de mémoire. L’homme, jamais. L’homme lirait, soit arrêté, soit en marchand autour de la jeune femme. » Il lit en lui, ne peut sortir de lui-même, de son sexe. Bertrand Farge met dans ce jeu/lecture contemporaine l’intensité qu’il avait mise lorsqu’il avait joué une adaptation de La Confession d’un enfant du siècle dont j’avais parlé ici. La Confession, un autre monologue finalement. Le monologue d’un homme qui ne croit pas à l’amour tout en le désirant, incapable d’aimer une femme particulière pour ce qu’elle est.

© Nikola Frank Vachon et PeeAsH

© Nikola Frank Vachon et PeeAsH

La création vidéo, avec des images projetées, évoque le corps de la femme, ses circonvolutions, ses courbes mais aussi, je crois, celles du destin, de nos vies qui ne sont faites que de courbes qu’il nous faut suivre pour se sentir exister. Ce beau spectacle nous y invite.

 

La Maladie de la Mort de Marguerite Duras

Jusqu’au 28 mars à 21h15.

Mise en scène de Christelle Derré

Avec Bertrand Farge et Lydie O’Krongley

Musique : David Couturier

Création vidéo-multimédia : Martin Rossi

Chorégraphie : Odile Azagury

Théâtre de Belleville

94 rue du faubourg du Temple

75011 Paris

 

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