Brassaï/Cartier-Bresson, deux regards

 

20140211_131925Brassaï et Cartier-Bresson font l’objet de deux expositions à Paris. Le premier jusqu’au 29 mars à l’Hôtel de Ville, le second à Beaubourg jusqu’au 9 juin. Précisons que l’exposition sur Brassaï présente des photos sur Paris, pour la grande majorité datant des années 1930. Celle sur Cartier-Bresson est une grande rétrospective exposant les tout premiers clichés de l’adolescent jusqu’à ceux pris à la fin de sa vie avec un grand nombre de tirages originaux. Moins parfaits que les retirages, ils ont l’avantage d’être plus authentiques, la qualité des produits et des papiers pour les tirages et l’usure marquant aussi une époque.

Brassaï est né en 1899 en Transylvanie, Cartier-Bresson en 1908 en Seine-et-Marne. L’un a été naturalisé français a appris à aimer enfant le Paris de Proust dont il n’était que le spectateur auprès d’un père professeur de lettres. Le second, conçu lors d’un voyage de ses parents en Sicile (il aimait apparemment donner cette précision), est issu d’une famille aisée. Ils ont en commun d’avoir fréquenté des peintres tout au long de leur vie et fait des études aux beaux-arts. Brassaï à Berlin et Cartier-Bresson dans l’atelier d’André Lhote. Ils sont tous les deux morts dans une région lumineuse où les ombres sont marquées. Brassaï à Beaulieu-sur-Mer en 1984 et Cartier-Bresson à Montjustin en 2004.20140215_145447

Henri Cartier-Bresson, l’un des fondateurs de la fameuse agence Magnum, est considéré comme le photographe du siècle. Il a élaboré la notion d’« instant décisif », a photographié à peu près tous les grands événements du XXe siècle et parcouru une bonne partie de la terre. Brassaï est aussi sans contestation un grand photographe qu’on peut placer aux côtés d’Adget, l’aîné, de Boubat, de Doisneau, de Kertész ou encore de Ronis et Capa, pour en citer quelques-uns.

Tous sont des photographes humanistes qui sont des témoins de ce grand siècle terrible que fut le XXe siècle. Aujourd’hui, beaucoup de photographes professionnels se tournent davantage vers la pure création artistique et se font plasticiens. Le photojournalisme, la photographie humaniste, si elle n’est pas tout à fait morte, est concurrencée par les photos prises avec un portable par le tout-venant. On cherche à photographier du sensationnel et tout le quotidien, le banal qui ne l’est jamais, se trouve oublié.

20140211_132035Quand on visite à peu de temps d’intervalle les deux expositions, on est frappé par la différence d’impression que dégagent ces deux œuvres. Pour prendre une référence littéraire, et en caricaturant un peu, disons que Cartier-Bresson est le tenant de l’art pour l’art et Brassaï est un romantique réaliste (les deux termes ne sont pas si antinomique mais cela réclamerait un trop long développement ici). Bien sûr, il y a des photos émouvantes de Cartier-Bresson mais c’est d’abord la technique, la précision esthétique et géométrique de l’œil qui frappe avant l’émotion. Au fond, mon émotion est née plutôt de l’ensemble des photos. On prend conscience combien le XXe siècle est le siècle de la masse : masse de morts aux guerres, masse de déportés, masse de réfugiés, masse de consommateurs faisant la queue devant les boutiques, masse aux funérailles de chefs politiques et religieux. C’est assez terrifiant même si les clichés de Cartier-Bresson, en nous montrant justement ces masses parfois presque inhumaines, rendent plus palpable l’humanité ainsi rassemblée dans un carré de papier argentique. Quelques photos montrent aussi des pauvres, en Amérique latine, des pauvres, seuls, qui dorment, essayant, à la faveur du sommeil de se créer un abri en se recroquevillant.

Tout au contraire, les photos de Brassaï même quand elles représentent des foules ne sont pas assimilables à une masse. Chaque être dans la foule (moins considérable) est un individu particulier. Du reste, Brassaï photographie plutôt des groupes, voire des couples. La technique de Brassaï est au service d’un message émotionnel. C’est même le cas lorsqu’il photographie un graffiti ou même les ombres d’une grille sur le sol parisien. On a l’impression d’imaginer la vie de ces pavés qui reçoivent des millions de pas, donc des millions de vies physiques et morales.

145f-visuel_brassaiLes instants que Cartier-Bresson photographie sont aussi de la vie mais sous un jour plus abstrait. Je ne m’étonne pas que Brassaï soit mort en achevant son livre sur Proust et que Cartier-Bresson dans les dernières années de sa longue vie se soit remis au dessin, son premier art. Brassaï est un littéraire, Cartier-Bresson un artiste plastique.

Les passants chez Cartier-Bresson sont des ombres ou ont l’air de regarder ailleurs quand Brassaï abolit la distance entre nous et son sujet. On est un peu de ces amoureux qui s’embrassent dans un bal musette.

Le hasard a voulu que j’aille voir Brassaï un samedi après-midi, au milieu d’une foule se pressant à cette exposition gratuite et populaire et Cartier-Bresson la veille de l’ouverture, pour la matinée réservée aux journalistes, dans une ambiance moins populaire, plus froide et que la blancheur des murs accentuait presque jusqu’au malaise.

"Derrière la gare saint-Lazare", 1932, Henri Cartier-Bresson

« Derrière la gare saint-Lazare », 1932, Henri Cartier-Bresson

Mais, j’ai l’air d’être un peu sévère avec Cartier-Bresson et m’en veux un peu. En vérité, j’admire aussi ses photos et on ne sort pas de la grande rétrospective à Beaubourg sans se sentir plus riche et plus intelligent, avec une vision plus grande de l’Histoire et de l’être humain. Le mariage de géométrie, de réflexion et de hasard dans beaucoup de clichés est magnifique.

Je pense par exemple à cette photo très célèbre « Derrière la gare Saint-Lazare » en 1932 montrant un homme qui, saisi dans un instant, semble ne pas toucher la terre (ou plutôt l’eau inondant le sol). Une perfection de composition et en même temps une réflexion sur la fugacité du temps humain et ce «  hasard objectif » auquel le photographe s’en remettait souvent.

Sans titre

Et pourtant devant tant de clichés uniques, parfaits, une impression d’absurdité, de froide désolation m’a envahie. Et en sortant, j’ai remarqué l’issue de secours.

En sortant de Brassaï, je m’étais réjouie de voir tant de visiteurs prenant plaisir à voir un Paris des années 1930 où la vie des modestes étaient loin d’être faciles et confortables (sans parler du pire qui était devant eux) mais qui imperceptiblement nous fait envie comme si à l’époque les gens avaient le temps de se parler, de s’aimer ou de se détester, d’accomplir tranquillement les gestes du quotidien.

 

Brassai «  Pour l’amour de Paris »  Hôtel de ville de Paris, jusqu’au 29 mars. Entrée gratuite.

Henri Cartier-Bresson, Centre Pompidou, jusqu’au 9 juin.

 

 

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