Dessins littéraires

cauCroquis de mémoire définit bien les textes de Jean Cau de ce volume : ce sont des souvenirs esquissés, sans souci de date ou de chronologie. Rien de sec, de précis ou de posé : Jean Cau ne cherche pas à s’asseoir dans la postérité comme dans un fauteuil. Il se souvient.

« Ministre des Finances, général de l’Armée du Salut, agent de liaison avec éditeurs, directeur de théâtre, collaborateurs des Temps modernes et Cerbère filtrant les quémandeurs de rendez-vous, j’étais, pêle-mêle et dans le désordre, tout cela. Le secrétaire de Sartre ! Jamais titre ne fut plus cocassement porté. Jamais « patron » semblable  ne naîtra sous le soleil. »  écrit Jean Cau dans le chapitre sur son patron.

En sa qualité de secrétaire de Sartre, Jean Cau a fréquenté ce Saint-Germain-des-Prés mythique aux yeux de beaucoup mais qu’il s’attache ici comme dans d’autres livres à démystifier. Pour lui, cela n’a même jamais existé.

Cau évoque le passé de façon vibrante et émue. Il établit des rapprochements d’une figure à une autre avec naturel pour former un ensemble de personnalités qui l’ont marqué par exemple son instituteur et son grand-père mais aussi des personnalités du monde littéraire, artistique et politique. Il décrit ainsi Gaston Gallimard seul dans son grand bureau de la rue Sébastien-Bottin, Queneau et sa femme, gentiment décrits comme un « bon gros phoque » et une « otarie » ou encore Genet, Vian, Giacometti, Mauriac, Montherlant, Mitterand, Pompidou, Orson Welles…

Cau se « défie des autobiographies » comme il l’explique.  S’il parle ici à la première personne ses croquis révèlent bien plutôt des mémoires que de l’autobiographie. L’auteur témoigne de son temps et se pose essentiellement  en observateur. Un témoin plus qu’un acteur contrairement à Chateaubriand par exemple. Témoin attentif et qui assume sa subjectivité. Il s’est libéré des contraintes du genre des mémoires en ne choisissant que l’esquisse. Il brosse des portraits à grands traits à partir d’un détail, une anecdote ou un contexte particulier. Mais comme les meilleurs dessins, ces portraits paraissent plus vrais et vivants que des tableaux travaillés. Cau raconte parfois des détails prosaïques notamment sur Sartre mais il ne le fait pas pour mettre en évidence des petits secrets, des petites manies, pour abaisser l’image des grands hommes dont il parle. Il les rend humains avec leurs faiblesses, leurs incertitudes, leur orgueil, une certaine forme de naïveté comme chez Malraux et même Sartre. Ils ont souvent un côté grand enfant toujours à côté de la réalité de tout le monde pour vivre dans une autre réalité qui n’a pas d’âge. Ses pages sur Sartre sont un mélange de fascination et de lucidité, de tendresse et d’ironie sur le « personnage » et la « personne » Sartre.

Dans ces textes, Jean Cau évoque ses années de jeune homme. Dès lors, c’est également sur sa jeunesse qu’il jette un regard forcément distancié et en même temps toujours ému.

venise-3L’auteur consacre également un chapitre à Venise où il s’est rendu régulièrement. Ville littéraire et artistique par excellence. Ses propos sur Venise symbolisent bien son livre entier : il tutoie la Sérénissime, en fait une personne accessible à condition de savoir lui parler : « elle vous promet de mourir avec vous et vous murmure que sa vie, comme la vôtre, n’est qu’un voyage ébloui dont la nuit et les flots effaceront bientôt, d’une main légère, les traces fiancées. »

Croquis de mémoire de Jean Cau fait partie de ces livres précieux à plus d’un titre. C’est d’abord un document sur le XXe siècle (en gros les années 1950-1970). Mais surtout ces Croquis offrent une réflexion plus large sur l’écriture, la littérature, la vie et la création (car elles ne s’opposent pas mais se mêlent intimement, le désir de beauté, d’élévation intellectuelle faisant office de liant).

Le court chapitre sur Giacometti est une magnifique leçon : le sculpteur déclare que Sartre est beau et qu’il serait parfait pour incarner Hamlet (très loin de l’image d’un Laurence Olivier auquel on assimile souvent le personnage de Shakespeare). Par sa déclaration Giacometti apprend ou rappelle qu’on « est toujours libre de décider de la beauté »news70_3

J’ai beaucoup aimé également le chapitre sur Jean Giono dans lequel l’auteur parle aussi de son grand-père «  le corps noué par le travail et la peau tannée par les froids, les pluies, les vents et les soleils. » Cette patience dont le grand-père (comme les gens de sa génération) fait preuve face à la vie et cette adoration pour le travail considéré comme une vertu apparaît à Jean Cau comme une valeur qui n’existe plus. Que dirait-il de l’aube du XXIe siècle où tout va de plus en plus vite au point que l’on ne supporte pas l’attente, où la vie doit ressembler à du très haut débit, où les RTT, le loisir, le ludique sont l’objet de tous nos désirs ?

L’un des plus beaux passages est consacré  à la langue française que Jean Cau désigne comme « sa femme » une femme qu’il partage avec de grands auteurs mais aussi avec des amants moins vénérables. Ce n’est pas un hasard si cet hymne poétique et très sensuel à la langue française est placé dans le chapitre consacré à Jünger que Jean Cau n’a rencontré qu’une fois. Opposition entre ce sud, qu’incarne le français, et le nord allemand que Jean Cau, à son regret, n’a pu vraiment approcher.

Avec ces Croquis de mémoire, Jean Cau a offert une belle nuit d’amour à cette femme aimée.

AVT2_Cau_86 « Ma langue, allons et que j’en crie l’aveu et en délivre le secret, c’est ma femme. Ma belle, ma garce, ma douce, ma cruelle, ma perverse, ma folle et ma très-sage. On s’aime. On se noue et se dénoue, on se roule dans le lit des pages blanches que nos étreintes souillent encre. (…)

J’ai des doutes sur la vertu de ma maîtresse. Je sais, mais ils sont morts, qu’elle a couché avec d’autres. Aucune jalousie puisque je m’enchante, au contraire, à lire le récit de leurs noces. Je sais aussi qu’elle me trompe avec des vivants, qu’elle n’est pas à moi, à moi seul, et va se glisser dans d’autres lits, se coucher sur d’autres pages et faire des enfants n’importe qui. Je la suis, je la guette. Voyeur de ses trahisons, je suis le plus malheureux des hommes quand l’autre saccage ce corps pour moi divin, lui arrache des cris en désordre, des soupirs idiots – et des larmes de honte. J’assiste, impuissant, à des viols abjects et, de dégoûts rabats les draps – et je ferme le livre. En revanche, lorsqu’elle me trompe en beauté, ma complaisance d’époux est prodigieuse ; j’applaudis à ses orgasmes et, de retour à la maison, je l’attends, solitaire, devant le lit ouvert et blanc. Elle reviendra, je le sais, puisque je l’aime. »

 

Jean Cau, Croquis de mémoire, édition La Table ronde, coll. La petite vermillon.

 

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