Apprendre avec passion

 

41Mh9YVDCqLJ’ai déjà parlé plusieurs fois sur ce blog de Jean Cocteau notamment à l’occasion d’un séjour sur la côte d’Azur, l’une des régions préférées de l’écrivain (on ne saurait lui donner tort) et dans le cadre d’une confrontation avec Proust à travers le livre de Claude Arnaud sorti à l’automne 2013. Récemment, j’ai lu avec curiosité l’ouvrage de Maïa Brami Cocteau à Milly-la-Forêt.

C’est un livre personnel, plein d’impressions, de sensations, de couleurs. Sous-titré « lettre au poète », l’auteur s’adresse directement à l’artiste. Le livre a aussi l’allure d’un journal intime qui pourrait s’intituler : « Cocteau et moi ». Mais l’usage de la première personne du singulier ne rend pas le livre égocentrique et il n’est en rien truffé de petits détails autobiographiques ridicules. Nous, lecteurs, nous sommes plutôt incités à nous mettre à la place de Maïa Brami, afin d’entretenir une relation privilégiée et amicale avec Cocteau. Je crois d’ailleurs que Cocteau est le type de personnalité qui inspire ce type d’échanges. En effet, c’était quelqu’un à la fois plongé dans son monde mais aussi toujours curieux du monde des autres, curieux des autres artistes. J’imaginerais moins une lettre à Montherlant, Claudel ou Gide, ou tout au moins, elle ne pourrait prendre cette tournure presque affectueuse et complice.

Ce livre, publié dans la collection « De l’intérieur » chez Belin (éditeur étiqueté scolaire et vulgarisation scientifique, vous verrez à la fin que la précision a son sens) est une visite de la maison de Cocteau à Milly-la-Forêt dans l’Essonne. Une visite aussi de la vie, de l’œuvre et de l’univers du poète. Les évocations des goûts, des rituels, du décor, des aménagements voisinent avec celles de l’écriture de tel ou tel texte, la rencontre de telle ou telle personne. Bien sûr, rien d’exhaustif. On sent que Maïa Brami s’est laissée porter par sa subjectivité mais aussi la fraîcheur de son esprit face àCocteau. enfants_terribles 01

Maïa Brami commente certains textes qu’elle semble découvrir en même temps que nous, créant une belle impression de spontanéité, presque d’admiration parfois naïve émouvante. Par exemple pour Le Potomak « oeuvre charnière écrite juste avant la Première Guerre mondiale, déclaration artistique, mue », l’auteur écrit : «  Entre mes mains, le livre s’ouvre avec la rapidité de prestidigitateur dépliant un paquet de cartes à jouer. Il me fait signe d’en prendre une, que je choisis sans réfléchir. Au creux de ma paume, tracé à la craie sur un fond noir ardoise, un zéro prêt à tout avaler hypnotise de son œil unique, dangereux tourbillons qui me happe avant de s’échapper dans les airs, rond de fumée tout droit sorti de la bouche du Diable. »

L’auteur revient bien sûr sur cette image qui colle à la peau de Jean Cocteau, cette image de touche-à-tout mondain, trop léger pour être sincère. « En France, il est de bon ton d’associer au poète une existence de va-nu-pieds, l’image d’Épinal d’un être asocial, hanté par sa vision et qui ne saurait chercher reconnaissance ou confort matériel ; le succès étant le diable en personne. Que de clichés ! Que d’hypocrisie ! »

C’est peut-être moins d’ailleurs l’image confortable qui nuit à Cocteau que la diversité de ses moyens d’expression qui le font passer pour amateur alors qu’ils ne sont pour lui que des moyens variés pour faire une seule chose : de la Poésie. En effet, un poète comme Mallarmé, discret professeur d’anglais aimant se lover dans son chaud châle à carreaux, pourrait lui aussi paraître peu artiste par rapport à un Rimbaud ou un Verlaine. Mais Mallarmé a écrit assez peu et s’est borné à la littérature : cela suffit à le ranger dans les poètes légitimes. Alors que Cocteau dessinant, faisant du cinéma, du théâtre, de la poésie, du roman, admirant à tour de bras… Trop de choses pour un seul homme. Et pourtant, qu’on l’apprécie ou pas, il faut respecter la façon protéiforme dont il s’exprimait.

L’ouvrage de Maïa Brami s’accompagne d’un petit cahier de photos en noir et blanc de Frédéric Leguetteur représentant, notamment la maison à Milly-la-Forêt qui collent si bien avec l’esprit et le ton du livre que j’ai d’abord cru que c’était l’auteur qui les avait faites (je l’imaginais assez bien avec son appareil réflexe en bandoulière).

Maison-Jean-Cocteau-vue-des-jardins

Maison de Cocteau, Milly-la-Forêt, vue depuis le jardin

Cette visite menée avec sensibilité par Maïa Brami qui a un beau style imagé et entraînant plaira à ceux qui aiment l’auteur du Sang d’un poète et incitera certainement les autres à découvrir cette curieuse personnalité à la fois agaçante, séduisante et émouvante, personnalité qui s’est aussi exprimée dans cette maison aménagée comme un « refuge ».

Ce livre n’a rien d’un ouvrage savant. Mais, il m’a fait penser une nouvelle fois que les études universitaires et érudites mais aussi les manuels scolaires gagneraient à oser adopter non pas forcément la première personne du singulier mais tout au moins un ton enthousiaste et vivant. Les lecteurs, élèves, étudiants ou les honnêtes hommes, n’y verraient pas un manque de sérieux mais se laisseraient gagner par l’enchantement qui consiste à apprendre. Un enchantement trop souvent perdu au profit d’un jargon éloignant les lecteurs bénévoles et ressemblant à tout sauf au partage.

Lire-a-en-perdre-la-teteC’est une réflexion que je m’étais déjà faite en lisant Philippe Lejeune. Tout en s’imposant comme grand spécialiste des écrits intimes, il a toujours su parler avec passion de sa spécialité dans ses livres et transmettre ainsi son savoir de la manière la plus heureuse et efficace qui soit. De même, Olivier Bessard-Banquy dans une somme sur l’histoire de l’édition dont j’ai parlé ici. Deux exemples parmi d’autres, certes, mais qu’il faudrait rendre plus courants. Bien sûr, que les lecteurs de mauvaise foi qui s’égareraient sur ces lignes ne me fassent pas dire ce que je n’ai pas dit ! Je ne prône pas que les érudits bradent leur savoir, ne fassent pas preuve d’exigences intellectuelles (tant de pseudo spécialistes médiatiques s’en chargent déjà, malheureusement). Je ne dis pas que la pensée littéraire doit devenir distrayante et ludique (mot moderne terrible qui tend à vouloir transformer la vie, l’école, toute activité humaine surtout intellectuelle en une attraction de Disney). Je dis juste que l’enthousiasme et la passion non seulement ne nuisent pas au sérieux d’un ouvrage intellectuel mais même qu’ils sont des composants de sa réussite et de sa pérennité.

Et, l’ouvrage de Maïa Brami, à sa façon, en est l’illustration.

 

Maïa Brami, Cocteau à Milly-la-Forêt, colll. « De l’intérieur », éditions Belin.

Informations sur la maison de Milly-la-Forêt : http://maisoncocteau.net/

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