Burlesque monde littéraire

sans voixJe lis très peu de littérature étrangère contemporaine, non par désintérêt mais par manque de temps, parce qu’il n’est pas possible de tout lire et que je ne sais pas forcément vers quels auteurs me tourner. Du reste, je trouve généralement que la presse fait trop de places aux auteurs américains au détriment des écrivains européens notamment (mais c’est un autre débat que je n’ouvrirai pas ici). A l’occasion du prix Rive Gauche à Paris où je suis jurée et qui récompensera le 18 juin prochain un roman français et un roman étranger, j’ai lu Sans Voix d’Edward St Aubyn publié chez Christian Bourgois.

Cet auteur anglais né en 1960 a reçu le Femina étranger pour Le Goût de la mère en 2007. Avec ce livre, il a fait partie de la sélection finale du Booker Prize, le Goncourt britannique. On devine que Sans Voix doit beaucoup à cette expérience ! Il met en scène des jurés du prix Elysian, des écrivains avides d’obtenir la suprême récompense et quelques personnages gravitant autour d’eux : un éditeur, un agent et un homme politique présidant le prix. Ce roman est une vrai comédie satirique où tout le monde en prend pour son grade : les universitaires jargonnant, les écrivains qui s’autoproclament génies méconnus, la presse et le monde de l’édition qui préfère un bon produit commercial à un grand livre sans oublier un monde politique et économique utilisant un prix littéraire comme moyen de communication, Elysian étant une firme agrochimique.

Edward St-Aubyn, photo de Graeme Robertson pour the Guardian

Edward St Aubyn, photo de Graeme Robertson pour the Guardian

Je présume que St Aubyn fait allusion à des personnalités du monde littéraires britanniques ou à des anecdotes qui échappent aux lecteurs étrangers mais qu’importe. L’intrigue pourrait en effet se dérouler fort bien dans le microcosme littéraire parisien et les prix littéraires prestigieux sont tous les mêmes. Chaque court chapitre met en scène un des personnages principaux, un fragment de sa vie en lien avec le déroulé du prix Elysian. Il y a par exemple Katherine Burns qui porte fort bien son nom : quand les hommes s’approchent d’elle, ils se consument d’amour. A part ça, c’est une romancière pleine d’avenir. Sam, Didier et Alan, amants de Katherine, sont respectivement auteurs et éditeur. Quant à Sonny c’est un dignitaire indien qui est certain que son énorme livre est le seul digne d’être couronné par le prix. Sans oublier la Tantine de Sonny, auteur d’un livre de cuisine de son pays, dénuée de toute ambition littéraire. Vanessa, une brillante universitaire qui travaille sur le point virgule fait partie du jury. Elle est prise entre sa passion pour la chose intellectuelle et sa fille Poppy, anorexique. Elle ne trouve dans aucun essai de recette pour être une bonne mère. Quant à Penny, ancienne employée au ministère des Affaires étrangères, elle n’est pas au mieux avec sa fille et on la sent plus séduite par le pouvoir que lui confère sa position de juré que par la littérature. Sa soirée au Ritz, financée par le prix, et ses réflexions sur Proust, qu’elle n’a pas lu, peuvent apparaître caricaturale mais révèlent bien, entre autres, combien un roman aujourd’hui doit être un produit commercial réussi non une œuvre du génie humain. Tout en se délectant toute seule d’un cocktail, Penny comprend que Proust ait aimé le Ritz mais songe qu’il n’était pas « le genre d’auteur (susceptible de) figurer sur la liste finale » : « un snob intarissable, ayant une fortune beaucoup trop importante et des goûts sexuels très peu conformistes : tout ce que le comité fuyait ». Arguments avancés par ceux qui s’indignèrent du Goncourt 1919 couronnant A l’ombre des jeunes filles en fleurs qui certainement aujourd’hui aurait encore moins de chance d’être primé.ritz

Personne n’échappe au ridicule ou au pathétique. Mais Edward St Aubyn a su traiter un sujet finalement délicat (car il est si facile de tomber dans la banale caricature ou le cynisme) avec un humour intelligent, osant parfois grossir les traits mais sans manquer de pertinence. Il offre une comédie littéraire qui va bien au-delà de la simple intrigue mondaine. Ce livre en effet incite à deux grandes réflexions. La première touche à la création littéraire et les difficultés à affronter aussi la part de représentation sociale qu’implique la position d’écrivain. L’auteur met en scène chacun des écrivains en train de travailler, devant son ordinateur, méditant sur la façon dont sera reçu le livre, cherchant parfois l’inspiration par le biais d’un logiciel. Sam, certainement le plus authentique écrivain du livre, s’interroge sur son désir de mener son œuvre comme il l’entend et son incapacité à se protéger de « l’obsession malsaine » liée à la parution de son livre en lice pour le prix. Quant à ceux qui se piquent d’être des lecteurs avisés, ils sont souvent pris par le désir de briller. La façon dont le livre de cuisine de la Tantine indienne, une fois sélectionné pour le prix Elysian est analysé montre combien la critique, même se disant intellectuelle, cherche aussi à être dans la tendance. Jo, la journaliste jurée, « véritable geyser d’opinions » voit ainsi dans le livre de recettes « la plus audacieuse représentation métafictionnelle de notre époque » Et Malcolm, le président, imagine bien que le prestigieux éditeur Page and Turner, en envoyant le livre du cuisine n’a pu qu’envoyer un roman… même s’il ressemble à un livre de recettes !

img-blog-1Mais, l’autre aspect essentiel du livre est la solitude qui habite tous ces personnages qui s’agitent. Ce roman est une confrontation d’ego. Confrontation liée à la difficulté actuelle à communiquer avec les autres : le mot d’ordre est de s’épanouir et on croit que l’épanouissement passe non par les autres mais contre les autres. Katherine utilise les hommes pour jouir. Mais elle sent que ce qui est flatteur pour son ego a un goût amer pour son cœur. De même Vanessa et Penny, trop centrées sur elle-même, ne parviennent pas à entretenir des relations naturelles avec leur enfant. Quant à Malcolm, tout en songeant à sa carrière politique, il jalouse le séduisant Tobias, le comédien juré, neveu d’un membre du conseil d’administration d’Elysian mais bien sûr « lecteur passionné depuis l’enfance », comme on dit dans tous les interviews quand on ne veut pas passer que pour une figure médiatique ou artistique agréable à regarder.

Les personnages principaux s’auto-analysent en permanence oubliant souvent de vivre spontanément. Ils réfléchissent sur leur vie et leur personnalité au lieu d’être. Mais, cet egocentrisme ne les rend pas heureux et leur attitude est en partie involontaire, modelée par l’air du temps plus que par leur nature profonde. Leur maladresse à communiquer, à être aux autres et avec les autres, au-delà de la description humoristique, touche et interpelle.3643

Katherine et ses amants a permis à Edward St Aubyn de développer une sorte d’intrigue sentimentale très révélatrice de notre époque. L’amour ne doit être que synonyme de plaisirs sexuels et pour Katherine d’émancipation féminine. C’est elle qui refuse de s’engager, qui prend peur dès qu’elle entretient avec son amant une relation trop complice. La fin donne sans doute à penser cependant qu’elle a changé d’avis, grâce à Sam. Dans ce roman, ce sont les hommes qui souffrent d’amour. Mais, en tant que littéraires, ils s’interrogent aussi sur la façon dont la souffrance peut ou pas être un aliment pour l’œuvre. Pour Sam et Didier, deux des amants intermittents,  la peine de cœur sera ensuite un matériau, un prétexte à une « analyse magistral du désir » dit Didier même si dans l’instant, pense Sam, on ne peut « écrire sur la douleur brute sans en trahir l’essence ».

Ce qui m’a d’abord séduit et amusé dans Sans Voix c’est la satire du monde littéraire. Mais ce qui m’a donné envie de lire le roman jusqu’au bout et qui me semble devoir retenir l’intention ce sont bien les réflexions plus profondes qu’inspire aussi cette comédie. Réflexions sur les relations aux autres et la création littéraire à une époque où l’apparence, la réussite et la rapidité dévorent les âmes et font ressembler, si on n’y prend garde, les richesses de la vie et de la pensée à du sable nous filant entre les doigts.

 

Sans voix, d’Edward St Aubyn, traduit de l’anglais par Jacqueline Odin, éditions Christian Bourgois, 218 pages.

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