Douter et croire

514821D0EQL._Le hasard de l’ordre alphabétique et d’un vagabondage dans une bibliothèque m’a fait tomber sur Le Gène du doute second roman de Nicos Panayotopoulos, paru en France en 2004.

Nicos Panayotopoulos, ingénieur grec devenu romancier et cinéaste a imaginé dans Le Gène du doute un monde où il serait possible par une simple prise de sang de savoir si l’on est porteur d’un gène révélant notre capacité à créer des œuvres d’art.

Le roman se déroule dans les années 2050, dans un pays sans véritable identité, situé dans un univers qui semble totalement mondialisé. On peut ranger le roman dans la catégorie science-fiction (ou parfois roman d’anticipation, tant certains détails décrits pourraient malheureusement bientôt appartenir à la réalité). Mais, il peut aussi apparaître comme une fable. L’auteur s’est en tout cas attaché à rendre crédible le monde et les écrivains imaginaires mis en scène, indiquant en note par exemple leur date de naissance et de mort et quelques informations sur leur carrière. Comme Sans voix, chroniqué précédemment, ce roman est d’ailleurs également une satire du monde littéraire (et ce qui est valable pour la littérature l’est aussi pour les autres disciplines artistiques). Je ne sais dans quel état est le milieu intellectuel grec mais ce que décrit Nicos Panayotopoulos peut s’appliquer à merveille, hélas, au fonctionnement général de l’édition et de la presse française (je dis général parce qu’il existe encore quelques bastions de résistance).158339-deux-parents-atteints-schizophrenie-risque

Le test permettant de mesurer les capacités créatives d’un individu a été élaboré par un médecin appelé Zimmermann, devenu généticien après avoir tenté d’être un artiste peintre. Le roman débute par une introduction rédigée par le médecin qui assiste un écrivain agonisant, James Wright. Puis ce médecin, le docteur Clause, se pose comme le dépositaire du récit autobiographique rédigé à l’hôpital et laissé par son patient et raconte le contexte d’écriture de ce dernier texte, notamment la découverte du test génétique. Un second récit, celui de Wright, s’imbrique donc dans le premier. James Wright raconte sa carrière, depuis son premier succès jusqu’à ses échecs, son exclusion du monde littéraire, par refus de se livrer au test, ses errances, ses difficultés à écrire, sa carrière de nègre. Le récit est entrecoupé de commentaires de Wright sur l’attitude de son médecin soulignant la prise de distance du malade, qui, au bord de sa tombe, a passé le test tout en refusant de connaître le résultat. Le roman s’achève par un appendice intitulé « l’éloge du doute » signé Nicos Panayotopoulos et retraçant la postérité du texte autobiographique de Wright et la destinée du docteur Clause.

Nicos Panayotopoulos

Nicos Panayotopoulos

Au moment de la découverte et de l’application du test Zimmermann, James Wright avait déjà publié deux livres ayant obtenu du succès et salués par la critique puis deux autres romans très mal reçus par les critiques et donc par le public. Wright est dans un état de doute à cause de ces deux échecs mais ces derniers ne le découragent pas d’écrire, car il croit à sa vocation si bien qu’il va refuser de se soumettre à ce test. Dès lors, il est exclu du milieu littéraire, les éditeurs, comme les autres décideurs dans les domaines artistiques, ne se fiant plus qu’au test Zimmermann pour choisir les candidats à la publication. Seuls sont momentanément épargnés les auteurs à grand succès appelé « les consacrés » parce qu’ils rapportent… Ceux dont le test est positif sont appelés les « démontrés », ceux dont le test est négatif les « invalidités ». Le test s’applique aussi aux enfants qui , porteurs de ce gène, sont appelés « bébés savants » et sont d’emblée conditionnés, dans l’optique de devenir des artistes. Quant aux artistes qui ne sont pas passés à la postérité, les familles tentent de faire effectuer un test à partir de leurs restes, mettant un peu le chahut dans les cimetières ! Le test propulse de façon posthume un ignoré ou un oublié sur le devant de la scène s’il s’avère être porteur du bon gène.

L’ironie du titre du roman (dont je ne sais s’il est la traduction du titre original) suffit à rappeler que la mise en évidence d’un gène de l’artiste entraînerait la fin du doute donc la fin de l’art, de la critique et de la subjectivité. En somme tout ce qui fait aussi la grandeur fragile de la création. Les bébés savants, obligés de créer, font écrire leurs œuvres par des invalidés ou des individus qui, comme James Wright, ont refusé de se soumettre au test. C’est le cas de Jimmy Nolan, un de ces démontrés, qui devient incapables de prendre la peine d’écrire, faute de douter. Dès lors, qu’est-ce qui sauve la créativité humaine, à la fin du livre ? Le mensonge, la farce que fait le médecin ayant assisté James Wright. Farce faite au public crédule qui préfère croire les affirmations d’une autorité quelconque (la liste des meilleures ventes ou un scientifique) plutôt que de se fier à sa sensibilité et à son goût. Wright, à juste titre, s’interroge sur ce qui fait l’existence d’un écrivain et songe que l’œuvre existe quand elle est lue. Au fond, un grand livre est un grand livre pour le lecteur qui le trouve grand.Mozart-by-Croce-1780-81

Ce roman, mené avec drôlerie et intelligence, nous rappelle la fascination de l’homme pour tout ce qui est impalpable, impossible à mesurer, à quantifier et auquel appartient le génie artistique. Les grands artistes méprisés de leur vivant ne sont-ils pas ceux que le public aime le plus quand leur génie est reconnu ? Ils deviennent des objets de culte, jusqu’au ridicule parfois. Toute oeuvre est jugée de façon subjective, par des critiques, par le public, à un moment donné, l’opinion pouvant varier au fil du temps même si on a parfois tendance à juger que le présent détient la vérité.

La plupart des grands écrivains notamment sont passés par des moments de doute, parfois même ils n’ont pas cessé de s’interroger sur la valeur de leur œuvre jusqu’à la mort en dépit de la reconnaissance, tel Albert Camus auquel Nicos Panayotopoulos fait allusion. Et quand bien même un artiste ne doute-t-il pas de sa capacité, il est hanté par le désir de perfection et se demande sans cesse s’il n’aurait pas pu faire encore mieux. L’artiste a besoin du doute qui le torture certes mais qui lui permet aussi de s’engager plus radicalement dans la création. En imaginant un monde où le gène de l’artiste pourrait être mis en évidence, Nicos Panayotopoulos montre que ce serait la fin de l’art, mais aussi des débats, des luttes et réflexions esthétiques dont les arts ont aussi besoin pour se nourrir. Le Gène du doute part des frustrations d’un scientifique dont le père ne croit pas à son talent de peintre pour se refermer sur de possibles frustrations littéraires d’un médecin. Dans ce monde imaginé par Nicos Panayotopoulos les œuvres sont des produits et le fait de pouvoir étiqueter les artistes (légitimes ou pas) selon leur ADN bouleverse le monde l’art et son économie. Les oeuvres font l’objet de publicité assurée par les anciens critiques. « Si vous évacuez le doute, vous n’avez plus à faire à de l’art, mais à de la propagande » rappelle avec justesse l’auteur. Nous n’en sommes pas toujours loin, hélas même sans test Zimmermann. Proclamer la valeur du doute c’est s’opposer à la communication qui envahit le monde de la culture, c’est s’opposer au triomphe de ce qui rapporte, c’est contrecarrer cette critique littéraire et artistique qui se transforme trop souvent en communiqué de presse et qui se plaît à commenter les meilleures ventes ou les records en salle de ventes pour flatter son lectorat, mouton de Panurge.

albert_camus3Sans le doute et la subjectivité assumée, on perd aussi dès lors toute la portée sensible et spirituelle de la création. L’art désigné génétiquement est voué à la disparition.

Le roman nous incite également à réfléchir aux dangers que peut représenter l’obsession de la preuve scientifique dans les domaines qui sont du ressort de la subjectivité, de la sensibilité, de l’humanité dans ce qu’elle a de plus imprévisible, donc étranger à ce qui est déterminable et quantifiable. La farce du docteur Clause, heureusement, rétablit l’imprévisible et se moque de ceux qui ont cru à la science et méprisé les sens de l’art. Certes, Le Gène du doute est une fiction mais les recherches qui ont été effectuées par exemple sur le crâne de Mozart montrent bien que certains croient à l’existence de preuves palpables, physiques du génie. L’homme, apprenti sorcier, voudrait percer ce secret appartenant à quelque chose qui le dépasse : l’inspiration, le génie. L’aléatoire. L’auteur a une formation scientifique, il est passé de l’ingénierie à la création, on peut donc supposer qu’il a aussi mis beaucoup de ses propres interrogations.

Avant de lire Le Gène du doute, j’avais découvert trois textes d’Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature en 2006. Dans ces textes, rassemblés sous le titre Mon père, il brosse un portrait très sensible de son père qui a écrit mais sans se revendiquer comme écrivain. Son œuvre non publiée tient dans une valise qu’il lègue à son fils cadet. « C’est peut-être là mon principal ressentiment contre mon père : de n’avoir pas autant que moi pris le métier d’écrivain au sérieux. En fait, je lui en voulais de n’avoir pas mené la vie qui est la mienne, d’avoir choisi de vivre dans la société, avec des amis, les gens qu’il aimait, sans s’exposer au moindre conflit. » Orhan Pamuk reproche à son père d’avoir préféré la vie sociale à la solitude de l’écriture tout en reconnaissant qu’une part mystérieuse de son père lui échappe, devinant que les séjours, presque les fuites, de son père à Paris n’étaient pas sans cacher une inquiétude existentielle. mon-pere-et-autres-textes

Au fond, si le père d’Orhan Pamuk, homme lettré, avait fait le test Zimmermann et s’il s’était avéré positif, il se serait « sans doute » lancé pour de bon à écrire. Au lieu de ça, il a rempli en cachette des carnets et a encouragé son fils à écrire, à réaliser l’œuvre qu’il n’a pas menée à bout. Au doute du père d’Orhan Pamuk, c’était ajouté le sentiment d’infériorité intellectuelle ressentie par le lettré turc face à la culture française, et plus largement, face au monde occidental, le « centre » du monde. Sentiment infériorité qu’Orhan Pamuk a réussi à dépasser comme il l’explique dans son discours. Problématique qui a été aussi celle de Camus et il serait certainement intéressant d’établir quelques parallèles entre ces deux prix Nobel.

Le doute de l’artiste est à la fois encourageant et décourageant suivant la force intérieure de sa vocation, la puissance de la nécessité d’écrire que l’écrivain ressent, suivant également que notre vie nous donne ou non la possibilité de suivre cette vocation dont on ignore au fond sur quoi elle est fondée (mais ce dernier aspect est un moindre obstacle ou un obstacle ponctuel, tout écrivain habité par la nécessité d’écrire se débrouillant pour le faire, même dans les pires conditions.) Une force qui a manqué au père d’Orhan Pamuk, l’homme aux jambes fragiles, image venant à la mémoire de l’écrivain lorsqu’il apprend sa mort.

Orhan Pamuk

Orhan Pamuk

Ce recueil propose aussi le discours de réception du prix Nobel de Pamuk et c’est à nouveau à son père qu’il pense, ce père qui sert de base à sa réflexion sur l’écrivain (turc) et sur l’écriture. Une réflexion qu’Orhan Pamuk ne conclut pas, dans laquelle il n’affirme rien, sinon qu’il a notamment poursuivi sa carrière d’écrivain parce que son père croyait en lui…

Ne vaut-il donc pas mieux croire que savoir ?

Il faut remarquer que plusieurs lauréats du prix Nobel de littérature non seulement se sont interrogés dans leur discours sur la signification de l’acte d’écrire, sur ce qui les poussait à écrire mais aussi sur leur propre légitimité à être ainsi nobélisés. Cette réflexion signe leur modestie et leur intelligence… Ils sont bien porteurs du gène du doute !

 

Le Gène du doute de Nicos Panayotopoulos, traduit du grec par Gilles Decorvet, Gallimard, 201 pages.

 

Mon père et autres textes d’Orhan Pamuk, traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy et Gilles Authier, Gallimard, Folio 2 euros, 86 pages.

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