Péguy avec ferveur

Peguy2En septembre 1914, la France perdit déjà des milliers de jeunes hommes partis à la guerre au cœur de l’été. Parmi ces victimes figurèrent deux écrivains célèbres : Charles Péguy, âgé de 41 ans, tué à Villeroy le 5 septembre et Alain-Fournier, âgé de 27 ans, tué dans un petit bois près de Saint-Remy-la-Calonne, le 22 septembre.

Il me semble que les médias, notamment la presse qui se dit culturelle ou littéraire, a bien oublié ces deux écrivains. Péguy a une image de catholique réactionnaire et de patriote nationaliste. Alain-Fournier apparaît comme un auteur un peu désuet dont le seul roman ne se lit pas au-delà de 15 ans. Rien de tendance, rien pour séduire, croit-on.

Les Houellebecq histrions, la Deuxième Guerre mondiale traitée à tout va, les écrivains qui orchestrent savamment leur vie au point qu’on se demande pour les vivants ce qu’il restera d’eux une fois morts, sans parler des comptabilités éditoriales et des pronostics pour les prix d’automne ont bien davantage la cote.

Je n’évoquerai pas ici Alain-Fournier sur lequel j’ai déjà beaucoup écrit mais qui mérite d’être redécouvert au-delà du Grand Meaulnes.

Si Péguy revenait je crois qu’il regretterait infiniment sa république et les hommes politiques de son temps qui sans être exempts de défauts ne tombaient pas si bas que ceux et celles qui nous gouvernent ou qui voudraient nous gouverner.51ZfM1Qrx1L._SY300_

Péguy est avec Chateaubriand et Proust l’écrivain français dont le style est reconnaissable à une seule phrase. C’est un style qui s’amplifie à chaque mot, dont les répétitions sont comme des incantations ou des cris. Un écrivain qui s’engage corps et âme pour la littérature et ses idées. Un véritable artisan dont on sent le travail sur la langue. Un artisan qui se met à son ouvrage avec une telle ardeur qu’il la fait partager à ses lecteurs pour peu qu’ils s’ouvrent à lui sans a priori. « Personne n’aime plus écrire que lui, dit Jean-Luc Seigle. (…) Comment aimer ces choses sans mesurer l’effort qu’elles exigent chaque jour. Il se dit qu’il faudrait publier les manuscrits des écrivains sans les mettre au propre pour que l’on comprenne le travail de l’écrivain. » Vœu excessif certes mais aussi plein de justesse et qui rendrait à la littérature toute sa noblesse, rappellerait la valeur du travail intellectuel.

J’avoue que Péguy n’est pas mon écrivain de chevet et que je ne suis pas très sensible à ce style si particulier. Mais j’admire l’homme si intègre, son intransigeance absolue mais qui semble chez lui si naturelle presque facile, ses idéaux invivables pour un autre que lui. Il est unique en son genre et il ne peut inspirer que le respect.

Si les médias se préoccupent peu de Charles Péguy, il est modestement présent en librairie quand même en cette année anniversaire, au travers de quelques livres sérieux qui lui sont consacrés comme une biographie d’Arnaud Teyssier rééditée en poche par Perrin (Tempus), Charles Péguy : L’inclassable de Géraldi Leroy (Armand Colin), La Mort du lieutenant Péguy: 5 septembre 1914 de Jean-Pierre Rioux (Tallandier) ou encore le bref et très personnel livre de Jean-Luc Seigle, Le Cheval Péguy, un mystère (éd. Pierre-Guillaume de Roux).

CVT_Alors-Charles-Peguy_8024Ce dernier ouvrage est sans doute le plus original. L’auteur semble avoir épousé le style de Péguy pour le célébrer. Il ne s’agit pas de pastiche mais d’une façon d’être au plus près de l’âme, de l’esprit de Péguy et de la faire revivre pour nous lecteurs, cent ans après.

Jean-Luc Seigle a découvert Péguy en volant un de ses livres dans une librairie. Comme il le raconte dans sa belle introduction, il a été élevé par ses grands-parents, gens modestes d’origine paysanne et qui travaillaient chez Michelin. Des modestes comme les aimait Péguy. Le grand-père de Jean-Luc Seigle a aussi été soldat de la Grande Guerre. En somme, le petit-fils était à la bonne école pour s’éprendre de l’auteur de Notre jeunesse.

Jean-Luc Seigle a pour but de donner envie de lire Péguy : « son œuvre est à lire en entier parce qu’elle est une continuelle conversation entre lui et l’humanité. » Je ne sais pas s’il y réussira. Les lecteurs pressés d’aujourd’hui peuvent-ils être sensibles aux ferveurs politiques et religieuses de Péguy ? Sans doute pas en majorité mais il y aura bien quelques lecteurs qui sauront être touchés et pour cela Jean-Luc Seigle est convaincant. Ces lecteurs touchés voudront en savoir plus sur ce fils de rempailleuse de chaises natif d’Orléans, sur cet écrivain aux élans mystiques qui a défendu Dreyfus, sa république idéale, Jeanne d’Arc, sa foi, puis, sa patrie au péril de sa vie. Dans son bref ouvrage fervent, poétique, libre, Jean-Luc Seigle évoque l’enfance et la jeunesse de Péguy, sa grande œuvre sa Jeanne d’Arc, les figures de la mère mais aussi de ce père mort peu après sa naissance, mort aussi en patriote. Ce père qui, comme l’explique Jean-Luc Seigle, a aussi compté dans la vie de Péguy même s’il n’a pas écrit sur lui (ou n’a pas eu le temps) : « Ce n’est pas parce qu’une chose ne se produit pas dans l’écriture que les raisons qui l’empêchent ne sont pas plus profondes que celles qui l’autoriseraient. » Jean-Luc Seigle ne s’appesantit pas sur les circonstances de la mort du lieutenant Péguy mais rappelle avec justesse que l’écrivain n’est pas parti la fleur au fusil mais en simple patriote engagé. Il n’a pas été devant l’ennemi mais a lutté contre lui. Sur ce sujet, outre le livre de Jean-Pierre Rioux cité plus haut, il faut aussi écouter le témoignage de l’un des soldats appartenant à la compagnie de Péguy (ici)

Charles Péguy aux grandes manoeuvres, 1913 © Centre Charles Péguy / Photo Casimir-Perrier

Charles Péguy aux grandes manoeuvres, 1913
© Centre Charles Péguy / Photo Casimir-Perrier

Du reste, sur la mort comme sur la vie de Charles Péguy, l’ouvrage de Jean-Luc Seigle n’a rien d’une biographie (il donne d’ailleurs un petit coup de patte aux biographes que je trouve injuste) : c’est davantage une évocation poétique des instants clé de la vie spirituelle et intellectuelle de Péguy. Une porte ouverte singulière sur la cathédrale Péguy.

 

Le Cheval Péguy, un mystère, de Jean-Luc Seigle, éditions Pierre-Guillaume de Roux, coll. Pièce d’écriture, 122 pages.

 

 

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