Premiers pas d’un père et de son fils

berceauAlors que le bébé fait l’objet d’un nombre considérable de livres pratiques appartenant au vaste marché des produits pour nourrissons, le bébé est pour ainsi dire absent de la littérature pour les adultes. Rares sont les récits ou romans dont le sujet est un nourrisson. Il faut qu’il ait atteint l’âge de cinq ou six ans au moins pour que l’enfant puisse devenir un héros. Le nourrisson émerveille, émeut son entourage et même souvent les inconnus qui le croisent mais cela ne va pas plus loin. On peut s’en étonner comme si ce petit individu, parce qu’il ne parle pas, parce qu’il agit de façon instinctive n’appartenait pas encore tout à fait au monde des humains ; ou parce que les adultes se sentent démunis face au bébé, un état qu’ils ont connu mais dont ils ne gardent aucun souvenir, un état qu’ils peuvent observer mais qui leur échappe aussi beaucoup. Depuis des décennies, il y a un nombre plus important de femmes qui publient mais cela n’a pas donné lieu à beaucoup d’œuvres sur la maternité. Même si le bébé n’est en aucun cas un thème que seules des femmes peuvent traiter, comme le sujet de mon billet le prouve,  on aurait pu s’attendre que la multiplication des voix féminines fasse entrer le nourrisson en littérature. La maternité serait-elle une ennemie du féminisme ?

Dans Berceau Eric Laurrent se penche donc sur son fils âgé de moins de dix-huit mois. Il décrit sa relation avec son fils adoptif, Ziad qu’il va voir régulièrement pendant un an et demi dans un orphelinat à Rabat avant que lui et sa femme obtiennent l’autorisation de l’emmener en France.

Eric Laurrent. photo Roland Allard

Eric Laurrent. photo Roland Allard

Ce livre ne m’aurait pas laissée indifférente à d’autres époques de ma vie. Mais, il m’a plus particulièrement intéressée parce que je suis les évolutions de mon fils mais aussi et surtout parce que je suis témoin de la relation qui se tisse entre son père et lui (même si je ne lis pas dans l’esprit du premier pour connaître toutes les réflexions qu’il se fait).

Eric Laurrent ne parle pas pour tous les pères, ce n’est pas possible et tel n’est pas son but. Non, il fait partager son expérience et raconte la naissance de l’affection qui le lie à ce bébé qui n’est pas de son sang.

L’auteur s’attache à décrire son enfant, ses expressions révélant ses sentiments, ses gestes maladroits, ses réactions comme ses paupières qu’il ferme à la moindre brise à cause de ses longs cils ou ses poings serrés, crispés quand on le soulève du berceau. Eric Laurrent raconte de grands moments dans la vie de tout être humain et de ses parents, moments que souvent ses derniers n’oublient pas, moments à la fois ordinaires car communs à tous et uniques, exceptionnels pour chacun, mais qui sont rarement le sujet d’un récit comme je le disais plus haut. Il les décrit à la fois en empathie avec son fils mais aussi de son point de vue d’adulte et d’écrivain. Un exemple :

bb-plage«  S’il a manifesté une indéniable précocité dans l’acquisition du langage, Ziad a appris plutôt tardivement à marcher, sans doute à cause de l’hypotonie axiale dont il fut affecté durant sa première année. Plus de trois mois après avoir conquis la station verticale, il peine encore, au demeurant, à conserver l’équilibre et choit en conséquence assez fréquemment – le claquement de ses mains puis le heurt quasi simultané de son front contre le carrelage restent malheureusement des bruits qui nous sont familiers. (… L)orsque nous le relevons, ses larmes sont moins de douleur que de désespoir ; car tel job sur son tas de fumier, dont ses couches-culottes parfois souillées pourraient du reste être tenues pour l’équivalent portatif, il ne comprend pas la raison des tourments qui lui sont infligés.

Ce désespoir va connaître son apogée la première fois que nous l’emmenons à la plage, quelques jours après sa sortie de l’orphelinat. Sitôt l’eûmes-nous posé sur le sable, il leva vers nous un regard interdit, presque paniqué, en se mettant à geindre, au bord des larmes ; lui qui marchait seul depuis une semaine et ne laissait pas de s’en enorgueillir en allant et venant sous nos yeux, refusait d’avancer, demeurant immobile, en équilibre précaire, les bras tendus de part et d’autre de son torse, chancelant d’avant en arrière sur ce sol trop meuble (…). D’accablement, il se laissa choir sur les fesses, puis plongea aussitôt ses deux mains dans le sable, qu’il considéra quelques instants, avant que de les porter à sa bouche et dans lécher la paume à pleine langue. Puisque cette matière menaçait de l’engloutir, autant s’en remplir soi-même – et qu’on en finisse! » (p. 73 sq)

Certes, le rapprochement avec Jacob, ce que l’écrivain lit dans les yeux de son fils relèvent de son interprétation mais dans toutes ses observations subjectives l’auteur parvient bien à mêler justement les actions, les expressions du petit garçon avec les pensées qu’elles lui inspirent. On sent à travers les lignes une complicité entre le petit enfant et son père.randonnee-entre-pere-et-fils

L’auteur parle avec tendresse, émerveillement : il se mêle ainsi quelque chose de maternel à des réflexions sans doute plus propres au père. En effet, Eric Laurrent retient avant tout ce qui projette son fils dans le monde. Par exemple, il raconte que la position assise, lorsque Ziad l’acquiert, lui permet d’avoir un regard sur l’horizon. Ou encore ce qu’il s’imagine pour l’avenir de son fils. Certes, les mères aussi y songent mais elles s’émeuvent d’abord de ce qui les lie à leur enfant à l’opposé du monde. C’est sans doute d’ailleurs  dans l’équilibre de ces deux attitudes que le bébé trouve son propre équilibre pour grandir à la fois dans la sécurité mais aussi l’indépendance.

Ce récit est  celui de plusieurs apprentissages : ceux de Ziad qui apprend notamment à saisir des objets, à parler, à se tenir assis puis à marcher ; celui de l’auteur et de ce bébé qui apprennent à se connaître. Phase d’apprentissage par laquelle tout parent et enfant doivent passer mais qui est d’autant plus importante (et peut-être plus difficile) dans le cas d’une adoption.

Eric Laurrent évoque ainsi l’évolution de ses sentiments à l’égard de ce petit garçon qui est à la fois à lui et pas (encore) à lui : c’est tout l’apprentissage de son rôle de père mais aussi de son identité de père. Il ne cherche pas à se mettre au niveau de son enfant mais au contraire analyse cette prime enfance par rapport à lui-même et ce qu’il est (un écrivain). Finalement, c’est bien que ce nous faisons souvent : prêter nos pensées ou réactions d’adultes  à des nourrissons faute de savoir ce qu’ils « pensent », ou plutôt ressentent dans tel ou tel instant. Faire partager au bébé ce que nous aimons, ce qui constitue notre vie comme pour l’inclure dedans et lui transmettre goûts et valeurs. L’auteur écrit par exemple : « Ayant donc compris que j’étais un homme de lettres, autrement dit que les mots exerçaient sur moi une puissante séduction, Ziad s’est toujours fait fort de me parler, et cela très tôt. Les premiers temps, il n’était pas rare que, ce faisant, des bulles vinssent aux lèvres. Enfermaient-elles des mots ? me demandais-je alors, penché au-dessus de son visage, la main placée en cornet autour du pavillon de l’oreille. » Faute d’entendre le moins mot, il se résigne à ne voir dans ces bulles que des « phylactères vides ».chaussons-bebe-drapeau-du-m

Eric Laurrent décrit aussi le Maroc, ses coutumes, la vie quotidienne qui n’est pas la sienne, pas plus que la religion mais aussi l’ambiance, les odeurs, les bruits de Rabbat. Il se sent gêné de sortir d’une boulangerie avec du pain sous le bras en plein ramadam, remarque une famille à la piscine de son hôtel où deux femmes portent un burkini, un maillot de bain intégral, sous le regard vigilant de celui qu’elles partagent comme mari. Peut-être ces descriptions de la vie musulmane sont-elles là pour souligner ce qui éloigne encore l’auteur de son fils, né marocain mais qui sera bientôt français, souligner les différences entre ces deux mondes. Mais je ne sais si elles étaient toutes nécessaires. Quelques-unes auraient suffi. Elles coupent souvent le fil de ce récit intime.

Cette naissance et ces premiers mois sont source de joie et de surprises mais aussi d’inquiétudes, d’incertitudes et renvoient à des moments malheureux. La mort n’est jamais loin de toute naissance non seulement du fait de la fragilité du nourrisson mais aussi ici parce que cette adoption est la conséquence d’une fausse-couche. Eric Laurrent évoque le décès de cette petite fille que Yassaman, sa compagne et lui attendaient. L’auteur lui consacre un poème « A la mémoire d’un ange » qui trouve un écho quelques pages plus loin dans le second poème du récit « Les enfants abandonnés » comme Ziad… qui lui, a eu la chance de trouver une nouvelle famille et un témoin de ses premiers pas dans l’existence.

 

Berceau d’Eric Laurrent, Editions de Minuit, 11,5 euros

 

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