Nuit d’été avec Chopin

url 3Avant la pause estivale, la salle Gaveau clôt sa saison le 30 juin avec un récital Chopin. A l’affiche, Maxence Pilchen dont le premier album nouvellement sorti est consacré au compositeur romantique.

 

« Le cloître était pour lui plein de terreurs et de fantômes… c’est là qu’il a composé les plus belles de ces courtes pages qu’il intitulait modestement des préludes. (…) Plusieurs présentent à la pensée des moines trépassés (…) d’autres sont mélancoliques et suaves ; ils lui venaient aux heures de soleil et de santé, au bruit du rire des enfants sous la fenêtre, au son lointain des guitares, au chant des oiseaux sous la feuillée humide… D’autres encore sont d’une tristesse morne, et, en vous charmant l’oreille, vous navrent le cœur. » écrit George Sand, dans Histoire de ma vie à propos de Chopin et des Préludes opus 28 composés pour une bonne partie à Majorque.

 

1587779

Chartreuse de Valldemossa

Majorque et Nohant sont deux lieux intimement liés à la liaison entre George Sand et Chopin. Le couple passa l’hiver 1838-1839 à Majorque avec les deux enfants de la femme de lettres. Ce séjour était destiné à améliorer la santé fragile de Maurice Sand et de Chopin.

« Je vais probablement habiter un cloître merveilleux dans le plus beau site du monde : j’aurai la mer, les montagnes, des palmiers, un vieux cimetière, une église de croisés, les ruines d’une mosquée, des oliviers millénaires. » écrit le musicien à son ami Julien Fontana avant d’arriver à Valldemossa

Hélas, comme l’a raconté Sand dans Un hiver à Majorque, le séjour vira au cauchemar entre l’hostilité des Majorquins qui craignaient que ces étrangers apportent une maladie, le mauvais temps et l’humidité permanente, le confort tout relatif de la chartreuse de Valldemossa et le piano qui tarda à arriver, empêchant Chopin de composer, et même de vivre tant l’instrument est pour lui un prolongement de lui-même, un organe vital.

Maison de George Sand à Nohant

Maison de George Sand à Nohant

Nohant, au contraire est synonyme d’été, de douceur, de paix pour composer. Le couple gagne la propriété située dans ce hameau au cœur de l’Indre, en juin 1839 en revenant de ces mois terribles aux Baléares pour y puiser repos et santé. Chopin y passera d’autres étés. Le compositeur n’appréciait guère la campagne mais il trouva cependant en Berry dans la grande maison de Sand un cadre idéal pour créer sans avoir à se soucier des aspects matériels de l’existence, sans non plus l’agitation de la capitale. Si Chopin aimait tout de même Paris, il avouait qu’il ne pouvait composer, entre les leçons qu’il donnait, les visites amicales et les mondanités et ce, même s’il ne donnait que très rarement des concerts et sortait assez peu, presque l’opposé d’un Liszt, sans cesse en représentation à cette période. Sans George Sand et Nohant, Chopin aurait composé mais il n‘est pas certain qu’il aurait trouvé ailleurs et avec une autre compagne cette quiétude qui lui a été nécessaire pour faire naître les chefs-d’œuvre qui ont vu le jour en Berry.

Le couple ne vivait d’ailleurs pas retiré et reçut pendant ces longs étés des visites notamment celle de Delacroix et du confident du musicien, Gryzmala. Les bouffées de musique de Chopin se mêlaient au chant des rossignols, comme le raconte Delacroix qui fera là-bas le portrait de ses hôtes.

co_portrait14Sand et Chopin passèrent une bonne partie de l’année 1842 en Berry, quittant Paris dès le début du mois de mai. La Ballade opus 52, le Scherzo opus 53 et la Polonaise opus 54 sont parmi les œuvres composées en 1842 à Nohant. Cette Polonaise  dite « héroïque » est un morceau de bravoure. Mais à la différence de Liszt qui appréciait parfois la virtuosité pour la virtuosité, chez Chopin, les difficultés techniques ne sont pas là pour briller, elles servent à exprimer un mouvement de l’âme, une pensée exaltée ou tragique. Chopin, qui vivait dans sa bulle de musique, se montrant même assez indifférent aux autres arts, sortait de lui-même lorsqu’il était question de la Pologne, sa terre natale. Un attachement rendu tragique à cause de l’Histoire qui l’a tenu éloigné de son pays maternel. Un sentiment que George Sand pouvait comprendre tant Nohant était pour elle un refuge lié non à la mère mais au père trop tôt disparu, un lieu abritant ses origines et pour lequel elle s’est battue afin de le garder lors de son divorce. La Ballade qui comporte des passages sereins, lumineux a, comme le Scherzo, sa part tourmentée, reflétant cet esprit romantique, où alterne grâce, enthousiasme mais aussi douleurs et angoisses.

Pour clôturer sa saison 2014-2015, la salle Gaveau nous invite à revivre cet itinéraire de Majorque à Nohant, avec au programme les Préludes opus 28, écrits à Majorque en 1838 ainsi que la Ballade, la Polonaise et le Scherzo composés en 1842.

Maxence Pilchen sera l’interprète de ce voyage intime. Ce jeune pianiste, distingué par plusieurs prix internationaux, notamment le prix Maurice Lefranc de Bruxelles décerné à un jeune espoir, est soutenu par la Fondation Safran pour la musique.

url 2C’est à Chopin qu’il a consacré son premier album sorti ce mois-ci (Label Paraty) et dans lequel il joue les 24 Préludes, opus 28. Ces morceaux brefs représentent bien tout l’art de Chopin : le lyrique sombre, recueilli ou exalté, mais aussi l’âme aérienne, l’être évanescent qui fait naître des notes en touchant à peine au clavier et crée une palette de nuances qui n’appartient qu’à lui. Maxence Pilchen a cherché à rendre toutes ces nuances, ces subtilités. Par exemple, il sait mettre en évidence par endroits une main gauche qu’on néglige et qui pourtant soutient le chant de la main droite. Les préludes aux mouvements lents comme le 7e ont sous ses doigts une véritable intensité qui n’empêche pas la légèreté ou une retenue maîtrisée. Même puissance dans le 9e qui sonne par moments comme un orgue dans une cathédrale. Les nuances dans les préludes rapides ne manquent pas non plus notamment dans le 8e et le 16e. J’ai beaucoup aimé aussi les interprétations nuancées des 11e et 23e. Cette réussite est le fruit d’un travail particulier sur l’œuvre

Depuis ses débuts Chopin est l’un des compositeurs de prédilection de Maxence Pilchen. Certes, comme Mozart, il se trouve peu de musiciens et de mélomanes se montrant indifférents ou peu sensibles à Chopin. Quel jeune élève ne rêve pas de jouer le fameux deuxième nocturne ? la valse du petit chien ou encore quelques préludes si souvent diffusés, si souvent joués et parfois massacrés dans les écoles de musique. Si Chopin et Mozart flattent les oreilles même les moins habituées à la musique classique, s’ils attirent les apprentis musiciens, ils sont redoutables à jouer. Il y a jouer et jouer Chopin. Il m’est arrivé d’écouter des musiciens professionnels qui mettaient Chopin à leur programme par envie et pour attirer aussi le public mais qui manifestement n’entretenaient pas un lien intime avec le compositeur. Ils brillent de virtuosité dans les passages techniques, essayent de paraître recueillis dans les lento et adagio mais le courant ne passe pas. Maxence Pilchen, lui, sait parler avec Chopin et nous le faire écouter. Il est capable de faire résonner la part intérieure, introvertie de lui-même qui fait écho à celle du compositeur franco-polonais. Naturellement en commençant à apprendre le piano Maxence Pilchen a senti en Chopin une âme amie.

Chopin par Delacroix

Chopin par Delacroix

Il a eu ensuite la possibilité et la capacité de cultiver ce lien à travers ses études auprès de grands maîtres et par ses propres moyens. Maxence Pilchen a notamment travaillé avec Byron Janis, un pianiste et pédagogue américain originaire d’Europe de l’Est qui fut l’un des rares élèves d’Horowitz. Il a aussi travaillé avec Janusz Olejniczak. Ce pianiste polonais interprète de Chopin dans le film de Zulawski, La Note bleue n’est cependant pas très connu du grand public. Je l’ai entendu pour la première fois en disque grâce à un livre cd intitulé Chopin et les femmes de sa vie aux éditions Opus 111. L’interprétation de Janusz Olejniczak du Concerto n°2 est la plus belle que j’ai entendue. L’œuvre a été enregistrée sur un piano d’époque, un Pleyel de 1831. Outre que les évolutions techniques qui font qu’un piano Pleyel des années 1830 n’est en rien comparable avec un instrument actuel du même facteur, la question de l’instrument n’est jamais anodine, le toucher, la sonorité d’un instrument peuvent tout changer. On sent ou on ne sent pas un instrument. La question se pose souvent pour le pianiste qui ne peut toujours voyager avec son clavier. Elle souciait encore plus un Chopin qu’un Liszt tant le premier use de son piano comme d’un journal intime. Impossible de composer si l’instrument ne lui convient pas.

Jouer sur les pianos de la période romantique est un moyen de mieux comprendre Chopin puisqu’on entend ce qu’il entendait en jouant.

C’est à cette expérience que c’est aussi livré Maxence Pilchen. Il a retrouvé le toucher, les sons de ces instruments, s’en est pénétré pour s’attacher ensuite à les traduire sur les pianos modernes. Il a aussi suivi très scrupuleusement les annotations manuscrites du compositeur pour qui presque chaque note doit être jouée avec une nuance particulière. Ce travail particulier, d’orfèvre et de passionné, lui a permis de découvrir des aspects intimes des œuvres qui ne lui avaient pas été encore révélés puis de nous faire entendre les Préludes autrement grâce à son enregistrement.

Salon de Nohant

Salon de Nohant

Les oreilles du public de la salle Gaveau pourront saisir une part de ce temps passé. Les sons et les odeurs n’appartiennent qu’au présent, ils ne peuvent être préservés mais les vestiges que nous laisse le passé nous permettent parfois de dépasser cette difficulté, de saisir indirectement ces moments sensuels et volatiles.

Connaître le passé, tenter de le saisir, voire de le faire revivre n’est en rien une attitude anti-moderne. Au contraire, le jeune Maxence Pilchen nous prouve qu’elle s’inscrit dans une démarche personnelle faite de découverte et de nouveauté. Les grands artistes s’appuient toujours sur les maîtres d’hier et plus ils avancent en âge, plus ils en prennent conscience (qu’on songe à l’attachement de Chopin pour Bach et de Debussy pour Chopin qui à la fin de sa vie, usé par la maladie, préparait une édition de ses œuvres). Sans la connaissance des richesses du passé, il n’y a point d’avenir et de nouvelles créations. Une réflexion qu’il serait bon de méditer notamment au ministère de l’Education nationale pendant les grandes vacances… mais c’est un autre débat que nous n’ouvrirons pas ici, l’heure étant à la musique…

 

Récital Frédéric Chopin de Maxence Pilchen

« De Majorque à Nohant »

30 juin à 20h30

Salle Gaveau

45 – 47, rue la Boétie

75008 Paris

http://www.sallegaveau.com/la-saison/936/maxence-pilchen

 

Frédéric Chopin, 24 Préludes, opus 28 par Maxence Pilchen

(Label Paraty, distribution Harmonia Mundi)

http://www.maxencepilchen.com/

 

Maxence Pilchen, habitué du festival Chopin de Nohant où il s’est produit le 1er juin dernier donnera deux autres concerts cet été. Le premier au festival des Landes avec un récital Chopin le 27 juillet. Le second le 21 août pour le concert de clôture des «  Milles musicaux de la Trinité-sur-Mer » avec les célèbres mais non moins magnifiques concertos 21 et 23 pour piano de Mozart.

Cet article, publié dans Musique, Romantisme, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s