Le propre de l’homme

livre_galerie_2322Les livres de la collection Le Goût de… publiés par le Mercure de France rassemblent chaque fois trente à quarante textes, extraits de romans, essais, poésies, etc, sur un thème donné. La collection a d’abord décliné les villes ou régions en France et dans le monde puis a élargi son choix en consacrant des livres à des passions, des loisirs, des plaisirs comme le goût du théâtre, des desserts, du champagne, de la nature ou encore des chats, de la peinture, de l’humour juif ou du ciel. Ces petits volumes coûtant moins de dix euros et joliment présentés sont parfaits à offrir ou à s’offrir, qu’on aime lire, un peu ou beaucoup ou même simplement à donner en guise de clin d’œil ou de pensée amicale. Ils permettent aussi d’élargir ses horizons notamment grâce à la littérature, de découvrir par exemple une destination de vacances avant de s’y rendre avec pour guides des écrivains. J’ai eu l’occasion de me charger d’un titre, en 2014, Le Goût de la musique, avec un vif plaisir. J’étais ravie de rechercher dans mes lectures quelques passages particuliers consacrés à la musique, à son charme, son apprentissage ou aux grands compositeurs. Ravie de les partager avec les mélomanes (ou pas) qui liraient mon livre. En effet, ce qui fait aussi l’intérêt de la collection c’est l’implication de l’auteur qui a choisi les textes, les présente et parfois les commente. Certains sont, à ce titre, particulièrement réussis parce qu’on sent vraiment la patte de celui qui n’a pas seulement réuni les textes mais les fait vivre, les fait parfois même correspondre entre eux. C’est bien le cas du Goût de la cuisine paru ce mois-ci et signé Stéphanie Dupays.

Caricature d'Alexandre Dumas par Cham

Caricature d’Alexandre Dumas par Cham

La collection avait consacré des livres à des sujets liés à la cuisine, à la table comme le goût des desserts, du chocolat mais pas encore à la cuisine elle-même. Stéphanie Dupays traite bien sûr de l’art de cuisiner avec notamment des écrivains qui enfilent (avec plus ou moins de bonheur) le tablier pour se mettre au fourneau comme Dumas, Colette, Hervé Le Tellier ou Julian Barnes avec un texte plein d’humour. Si Dumas est l’un des rares écrivains à avoir été aussi un fin cuisinier, les auteurs gourmets et gourmands ne manquent pas et se sont souvent délecté à décrire aliments et plats comme Zola dans Le Ventre de Paris mais aussi la plupart de ses autres romans des Rougon-Macquart ou Rabelais, Maupassant, Proust ou George Sand qui aimait cuisiner à Nohant … Et si ce ne sont pas dans leurs romans ce sont dans des lettres ou journaux intimes que les écrivains se régalent de ces descriptions (et des repas). Les romantiques, par exemple, étaient pour beaucoup amateurs de soupers fins qui avaient lieu après les spectacles et duraient bien au-delà de minuit au Rocher de Cancale bien connu de Balzac, au Véfour ou encore aux Frères Provençaux sans oublier sur le boulevard des Italiens le café de Paris et le Café anglais où Musset se régalait de veau à la casserole. La génération suivante avec les Goncourt, Flaubert ne furent pas en reste et l’Académie Goncourt chez Drouant cultive cette tradition du mariage réussi entre mots et mets choisis.

Stéphanie Dupays propose également des portraits de cuisiniers et autres figures liées à la table. Il y a l’émouvant Vatel dont la mort est racontée par madame de Sévigné, l’écornifleur inventé par Renard ou encore le glouton empereur Vitellius décrit par Suétone et le critique culinaire signé Muriel Barbery qui se régale déjà des mots du menu…

Mais l’auteur n’a pas non plus négligé la valeur affective et sociale de la cuisine. Dans ce domaine, le fameux épisode de la madeleine proustienne et le festin de Babette décrit par Karen Blixen ne pouvaient manquer. Qui n’a pas de souvenirs liés à la cuisine, à un met préparé et dégusté ? Dès la naissance, le bébé en se nourrissant vit aussi une relation affective avec la mère ou la personne qui le nourrit et qui lui apporte du bien-être, de l’amour à travers le lait… Et l’enfant mal aimé, mal traité que décrit Jules Vallès voit cette maltraitance passer notamment par la cuisine comme le raconte le cruel extrait cité de L’Enfant.

Scène du film Le Festin de Babette de Gabriel Axel d'après la nouvelle de K. Blixen

Scène du film Le Festin de Babette de Gabriel Axel d’après la nouvelle de K. Blixen

Qui n’a pas non plus senti parfois combien la cuisine, le fait de manger ensemble, apportait un supplément de saveurs (sucrées ou pimentées) aux relations humaines ? Les scènes de repas de manquent pas dans les romans et outre la nouvelle de Blixen, Stéphanie Dupays en propose quelques exemples moins attendus comme la cuisine amoureuse imaginée par Martin Suter et le pays natal retrouvé par les plats selon la Vietnamienne Kim Thuy.

L’avare de Molière dit qu’il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger. Certes, il faut manger pour vivre, comme n’importe quel animal, mais tout ce qui passe dans la préparation et la consommation et qu’on peut appeler « la cuisine » nous différencie justement des animaux. Stéphanie Dupays nous le rappelle à travers ce choix varié mariant classiques de l’Antiquité au début du XXe siècle et auteurs plus contemporains qui abordent le thème avec un regard parfois moderne, distancié ou humoristique telle Juliette Greco donnant une recette pour garder son mari. Les petits plats ont du bon, notamment en amour !

 

Le Goût de la cuisine de Stéphanie Dupays, Mercure de France

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