Trois regards

 

 

Jacques Lusseyran

 

Pour Zina. Pour le père de Célestin

 

 

Quelques semaines avant la naissance de mon fils, mon amie Zina Weygand*, docteur en histoire, spécialiste de l’histoire des aveugles, m’a offert Et la lumière fut de Jacques Lusseyran (elle lui a aussi consacré une conférence disponible ici). Cet aveugle, résistant et brillant intellectuel, a été « popularisé » par Jérôme Garcin. Celui-ci en a fait le sujet de son dernier ouvrage Le Voyant en puisant beaucoup dans Et la lumière fut, récit autobiographique de Lusseyran. Ce dernier raconte son enfance, son adolescence et jusqu’à sa sortie du camp de Buchenwald, à l’âge de 21 ans, en 1944. Un livre autobiographique magnifiquement écrit avec un mélange de simplicité et de lyrisme au service d’un hymne à la vie. Lusseyran apparaît comme un être surdoué intellectuellement mais aussi un être hypersensible et au courage noble jusqu’à l’inconscience. D’une certaine façon, ce titre, Et la lumière fut, était aussi annonciateur de ce qui allait m’arriver. La naissance d’un enfant ne nous apporte-elle pas une lumière ? Lumière dans le sens de bonheur mais aussi de connaissance, d’expérience. Pour Lusseyran, cette lumière lui est parvenue avec la cécité qui le touche accidentellement à l’âge de huit ans. Ce qu’il explique a sans doute pu choquer bien des aveugles pour qui la perte de la vue est une tragédie, une souffrance de tous les instants et comment ne pas les comprendre ou du moins tenter de le faire ? Mais on peut également essayer de comprendre Lusseyran déclarant « du jour où je suis devenu aveugle je n’ai jamais été malheureux ». En tout cas, il n’a pas souffert de sa cécité, au contraire, elle lui a permis de voir différemment. « Je baignais dans la lumière. Elle était un élément dont la cécité m’avait tout à coup rapproché. » La cécité lui permet de sentir autrement, d’appréhender la vie autrement, par l’audition, le toucher et une hypersensibilité qu’il n’aurait peut-être pas tant développée s’il avait gardé ses yeux. Il savait lire dans l’âme des autres et cela lui a été utile (mais aussi fatal) lorsqu’il est entré en résistance. Les nouveaux venus devaient en effet passer un entretien avec lui avant d’être acceptés dans le mouvement « Défense de la France » dont il était l’un des cerveaux.

Quelques semaines après avoir fini l’ouvrage de Lusseyran, j’ai lu un très beau roman de Sandor Márai, L’Etrangère. Mon fils était né. Depuis ses premiers mois, j’aime observer son regard. Le regard d’un nourrisson est fascinant. Il est regrettable que la littérature ne se soit pas davantage emparée du sujet, comme si la période avant ce qu’on appelle l’enfance et qui démarre grosso modo à 6 ans avec l’apprentissage de la lecture, ne comptait pas. Comme si le bébé était un individu trop passif, trop dépendant de son entourage pour être intéressant par lui-même, comme si son incapacité à communiquer avec des mots, à faire des phrases, ne lui permettait pas encore d’être inclus dans le monde des hommes. Pourtant, le nourrisson est un être humain, certes qui évolue, passe par quantité d’apprentissages, mais qui nous rappelle, entre autres, qu’il existe d’autres formes de communication que le langage, qui nous rappelle aussi que la construction d’un individu commence bien avant l’âge de raison. J’aime partager le regard de mon fils, regarder ce qu’il regarde. C’est un bonheur de l’emmener en promenade dans le porte-bébé, il regarde partout. Les choses mais aussi les gens à qui il adresse des sourires, qu’il fixe parfois intensément, avec curiosité. Pour ses yeux, tout est nouveau et donc digne d’intérêt. Pour l’instant, il perçoit les formes, les bruits mais ne comprend pas, il en jouit simplement (mais pas passivement). Par exemple, une fois, en descendant d’un bus, il s’est mis à pleurer, sans raison apparente. Je l’ai un peu bercé pendant que j’attendais au feu pour traverser. Il s’est peu à peu apaisé et j’ai vu ensuite qu’il fixait son regard vers le ciel. J’ai essayé de regarder dans sa direction. Il observait sans doute les branches des arbres et le soleil passant entre les feuilles. Cette image, ces lumières du jour l’ont intéressé au point qu’il a arrêté de pleurer. Il a été happé par une sensation visuelle sur laquelle il ne pouvait mettre de mots. Mais justement, n’est-elle pas à la fois plus pauvre que s’il avait pu la décrire avec des mots et en même temps plus riche parce que justement indicible, non restreinte à un ensemble de mots, à une description ? Grâce à lui, je regarde autrement ce qui m’entoure, avec plus d’attention aux détails comme le soleil et les ombres frémissantes, les couleurs des voitures, etc.

Sandor Márai raconte dans L’Etrangère, écrit en 1934, quelques jours dans la vie d’un homme qui a fui son épouse, sa maîtresse, toute son existence et qui se remémore cette vie passée pour en saisir tout le tragique et l’absurde (on songe à Camus). Un passage, vers la fin du roman, m’a fait penser à mon petit garçon et à Lusseyran. Il y avait soudain un point commun entre ces trois regards : la découverte sensuelle du monde, notamment à travers la vision (même chez Lusseyran, la cécité est une façon de voir). Le personnage de Márai, un homme de 48 ans, un professeur, un érudit, soudain se met à percevoir toutes les beautés qui l’entourent au quotidien et qu’il n’avait pas remarquées. D’ailleurs, point commun avec Lussyeran, c’est en enlevant ses lunettes que ce myope a le sentiment de voir enfin, alors qu’objectivement, il voit moins bien. « Il enleva ses lunettes et même si le monde autour de lui prenait une nuance plus grise et si les contours des choses s’estompaient, les couleurs qu’il apercevait étaient plus violentes et les lignes plus dessinées qu’elles ne l’avaient jamais été auparavant, grandies par les verres correcteurs. (…) ‘Mais comme le monde est beau’ pensa-t-il au bout de quelques instants d’observation attentive en exultant de sa découverte avec une admiration juvénile. ‘Si somptueux ! Tant de couleurs, tant de traits et d’angles merveilleux… (…)’ Il tournait lentement la tête comme s’il n’arrivait pas à se rassasier de tant de surprises… » Askenazi, le personnage de Márai, est ébloui par tout ce qui s’offre à lui ainsi, exactement comme Célestin a parfois l’air de l’être, tournant la tête à droite à gauche comme s’il voulait pouvoir tout saisir. D’ailleurs, alors que j’établissais mentalement ce lien entre mon bébé et la description, j’arrivais une page plus loin, à un passage où justement Márai fait un rapprochement entre l’expérience que fait son personnage et le regard que celui-ci devait avoir tout petit : « Il ressentait de l’allégresse à revoir autrement le monde dans lequel il avait vécu, qu’il avait considéré jusqu’ici comme usé, sale, élimé et auquel il n’avait jamais prêté attention ; en même temps, il se souvenait de l’avoir vu ainsi, il y avait fort longtemps, dans sa fraîcheur paradisiaque, peut-être pendant sa prime enfance, lorsqu’il s’asseyait dans son berceau et regardait la lampe au-dessus de lui ou une main qui s’agitait devant son nez… »

De là j’ai pensé à Lusseyran et à ce qu’il explique : quand il perd la vue, il voit beaucoup mieux. Quelque chose de la beauté du monde lui est révélé. Cette beauté va accompagner Lusseyran et lui a certainement sauvé la vie à Buchenwald. Comme l’a expliqué notamment Primo Levi, les déportés qui ont survécu n’étaient pas forcément ceux qui étaient les plus résistants physiquement mais ceux qui ont été capables de mobiliser leur force intérieure. Cette simple beauté apparaît trop tard à Askenazi. Cette beauté entre dans l’esprit et le corps de mon petit garçon par tous ses sens mais il ignore que c’est la beauté, il l’appréhende avec une joie innocente et naturelle. Tout ce que je peux lui souhaiter c’est qu’il garde toute sa vie, sans le savoir, intuitivement, quelque chose de son émerveillement de nourrisson, la capacité à saisir la lumière.

 

Et la lumière fut de Jacques Lusseyran, éditions Le Félin

L’Etrangère de Sandor Márai, éditions Albin Michel (et au Livre de poche)

 

* Zina Weygand a collaboré au coffret livre/Cd publié par l’Atelier Euterpe à l »occasion des 150 ans de la mort de Claude Montal. Aveugle dès l’enfance Claude Montal avait l’oreille musicale et créa la classe « accord-facture de piano » à l’Institut des jeunes aveugles. Une personnalité attachante et exceptionnelle qui mérite d’être mieux connue.

Zina Weygand traite en détails de l’histoire des Quinze-Vingts et l’Institution des jeunes aveugles à l’époque de Claude Montal, dans la première moitié du XIXe siècle. L’ouvrage revient sur la carrière de Claude Montal avec son « Art d’accorder son piano soi-même ». Il traite également de l’éducation musicale chez les aveugles ainsi que de la vie musicale et du piano à Paris en cette époque romantique. Période bénie pour le piano avec tant de grands musiciens qui composèrent pour cet instrument comme Chopin et Liszt et une amélioration dans la fabrication des instruments avec de célèbres facteurs tels que Pleyel.

Toutes les informations à cette adresse : http://www.atelier-euterpe.net/dossiers/claude_montal/Claude-Montal-VIP-2015.pdf

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