Phobos et…

 

visages-de-l-effroi-violence-et-FNAC-656614Le 2 novembre dernier, j’ai visité l’exposition du Musée de la Vie romantique, Visages de l’effroi, violence et fantastique de David à Delacroix. J’ai été d’abord frappée par le caractère sombre des œuvres exposées, sombres par le sujet bien sûr mais aussi par les couleurs. Même le halo des êtres fantasmagoriques avait quelque chose d’obscur. D’ailleurs, une partie de l’exposition traite des relations entre l’effroi et le surnaturel, un surnaturel aux accents plutôt maléfiques, inquiétants… On n’est jamais loin de la bouche de l’enfer. Ce caractère obscur m’a sans doute encore plus frappée parce que Célestin s’est vite agité, comme si tout ce qu’il voyait lui faisait peur, l’inquiétait ou tout au moins ne divertissait pas ses yeux. Une fois sorti du musée, il est redevenu calme et souriant. Même s’il entre une part d’interprétation de ma part, j’ai trouvé sa réaction intéressante. Sans pouvoir mettre des mots, des pensées dessus, il réagissait à ce qu’il voyait.

L’exposition qui rassemble une centaine d’œuvres (essentiellement des tableaux et dessins) débute par une évocation de la Révolution française avec ses violences et ses peurs. Le classicisme n’est pas encore loin, comme en témoignent le traitement et le choix des sujets. Les héros grecs, les grandes scènes tragiques de l’Antiquité sont alors des thèmes prisés pour dire le présent. Plus on avance dans le XIXe siècle et la période romantique plus les héros antiques sont remplacés par des gens anonymes, des personnages de faits divers ou des figures plus shakespeariennes.

Les artistes trouvent notamment l’inspiration dans les faits divers rapportés par la presse. C’est Stendhal avec l’affaire Berthet qui lui inspira Le Rouge et le Noir, le succès immense du mélodrame L’Auberge des Adrets ou encore Géricault qui réalisa plusieurs esquisses présentées ici pour un projet finalement abandonné consacré à l’assassinat d’un notable de l’Aveyron, Fualdès.

La violence prend des allures plus dramatiques, parfois mélodramatiques (par exemple l’esquisse pour Scène du Massacre des innocents de Léon Cogniet Tête de femme et d’enfant en 1824, presque excessif dans les expressions et en même temps saisissant de réalisme). Mais cette violence romantique semble aussi plus palpable qu’à l’époque classique même lorsque le thème nous plonge dans un monde fantastique. Si beaucoup d’artistes romantiques ont été séduits par le surnaturel, ils ajoutaient une part de réalisme à celui-ci parce que justement, ils croyaient à la possible existence d’un monde parallèle, croyaient que les morts se réincarnaient ou pouvaient s’adresser à nous (on songe par exemple aux séances de spiritisme d’Hugo à Guernesey). Cela ne fait pas d’eux des êtres superstitieux, prêts à croire n’importe quel charlatan mais enrichit plutôt leur vision de la vie et de l’univers. C’est bien à nous dévoiler une part de cette vision que s’attache l’exposition.

6. Théodore Géricault (1791-1824), Etude de pieds et de mains 1818-1819, huile sur toile, Montpellier, Musée Fabre © Musée Fabre de Montpellier Agglomération – cliché Frédéric Jaulmes

6. Théodore Géricault (1791-1824),
Etude de pieds et de mains 1818-1819, huile sur
toile, Montpellier, Musée Fabre © Musée Fabre
de Montpellier Agglomération – cliché Frédéric Jaulmes

Ce ne sont pas les grands tableaux qui m’ont le plus intéressée, comme s’ils étaient trop travaillés, trop composés pour réellement ensuite produire un effet. J’ai repensé d’ailleurs à cette réflexion de Delacroix dans son Journal sur l’esquisse et son pouvoir de suggestion, sa valeur même si elle est moins aboutie que l’œuvre finie. Non, ce que j’ai apprécié ce sont plutôt les dessins de Louis Boulanger et les études de Géricault. L’exposition présente notamment une toile de Géricault réalisée en 1818 à l’époque où il travaille au Radeau de la Méduse, Etude de pieds et de mains. Celle-ci est dotée d’une grande force humaine tout en représentant des morceaux de cadavres récupérés dans un hôpital. Il y a chez les peintres une fascination pour le morbide, la peur et ce qui la suscite qui est assez typique de l’époque romantique. On peut bien sûr relier ces œuvres picturales à des sculptures, à des textes, par exemple les nouvelles fantastiques de Gautier, à des œuvres musicales telles la Faust-Symphonie Liszt, certains préludes de Chopin et bien sûr La Symphonie fantastique de Berlioz.

On sort de l’exposition en repensant aux violences que connut le XIXe siècle : les révolutions, les guerres, le peuple souvent en souffrance. Et encore, la Première Guerre mondiale puis la Seconde appartenaient alors à l’avenir. Qui à l’époque romantique aurait pu imaginer la boucherie de Verdun, les camps de concentration… ?

Léon Cogniet (1794-1880), Tête de femme et d’enfant, Esquisse pour la Scène du Massacre des Innocents, vers 1824, huile sur toile, Orléans, Musée des Beaux-Arts © Musée des Beaux-Arts

Léon Cogniet (1794-1880), Tête de
femme et d’enfant, Esquisse pour la
Scène du Massacre des Innocents, vers
1824, huile sur toile, Orléans, Musée des
Beaux-Arts © Musée des Beaux-Arts

Il n’y a jamais eu et il n’y aura sans doute jamais aucune période qui ne soit pas barbare. Si ce n’est pas sur tel continent, c’est sur un autre. La barbarie hélas fait partie de la nature humaine même si elle est le résultat d’une nature peu évoluée ou plongée dans l’obscurantisme. Le fanatisme religieux à grande échelle ne peut convaincre que des êtres faibles, non éduqués ou en proie à un mal-être qui va souvent avec une absence de repère. Une poignée d’êtres plus assoiffés de pouvoir que de religion les manipulent. Peut-on imaginer, espérer qu’un jour il n’existera plus aucun fanatisme nulle part ?

Je n’imaginais donc pas que la violence telle qu’elle est figurée au Musée de la Vie romantique n’était plus de notre temps. Mais ces attentats du 13 novembre me l’ont rappelé. Je n’ai pas regardé de photos ou de vidéos prises sur les lieux, je n’ai pas allumé la télévision. A quoi bon ? On s’imagine bien. Non, quelques jours plus tard, précisément à l’exposition Eros Hugo, les visages convulsés, effrayés exposés au Musée de la Vie romantique se sont comme juxtaposés avec ceux que je pouvais imaginer des hommes et de ces femmes pris pour cibles quelques jours auparavant.

J’ai l’air, par ces propos, de ne pas inciter à aller voir cette exposition hélas trop actuelle. Au contraire, il faut aller la voir parce que la peur est transfigurée, parce qu’en sortant on pense plus à l’art déployé pour exprimer cet aspect de la vie qu’à la réalité de ce qui est décrit, parce qu’on parvient peut-être ainsi à prendre une certaine distance avec notre présent fait d’angoisses et de cruauté.

La suite dans mon billet consacré à Eros Hugo

Visages de l’effroi, violence et fantastique de David à Delacroix

Musée de la Vie romantique

16, rue Chaptal 75009 PARIS

Jusqu’au 28 février 2016

http://parismusees.paris.fr/fr/les-musees-de-la-ville-de-paris/le-reseau-des-musees-de-la-ville-de-paris/musee-de-la-vie-romantique

Visages de l’effroi sera ensuite présenté au Musée de la Roche-sur-Yon, collaborateur de cette exposition,  du 19 mars au 19 juin 2016

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