Les Mendelssohn, un reflet de l’humanité

Moses Mendelssohn

Moses Mendelssohn

La Carte des Mendelssohn de Diane Meur est sorti à la rentrée littéraire 2015. Même si le livre a été dans les listes de quelques prix, il n’a pas fait partie du dernier carré et n’a pas bénéficié, je trouve, de l’écho qu’il méritait. Il est vrai que le sujet pouvait paraître bien peu grand public. Partir d’Abraham Mendelssohn, fils du philosophe juif Moses Mendelssohn et père de Felix et Fanny Mendelssohn Bartholdy (n’oublions pas Fanny musicienne très douée que sa condition de femme et sa mort prématurée a freiné dans sa carrière), ce banquier écrasé entre un ascendant et des descendants prestigieux est un parti pris original mais qui pouvait sembler bien peu romanesque. Abraham est un homme de l’ombre, un homme de l’entre-deux. Un type de personnage qui m’intéresse parce qu’oublié, négligé et que j’ai une tendresse particulière pour ces discrets mais qui laisse souvent indifférent parce que sans histoire, sans brio. De toute façon, écrire sur Abraham Mendelssohn, Moses, Félix et différents membres de la descendance n’est pas, a priori, un sujet pouvant attirer les critiques littéraires français qui pour la plupart parlent de ce qui est supposé attirer leur lectorat ou leurs auditeurs. La culture allemande n’est pas très médiatique et reste mal connue de la majorité des Français et la forme de roman proposé par Diane Meur sort sans doute trop des sentiers battus. Le livre d’une Delphine de Vigan, dont le sujet et le style est grand public et qui se vend bien d’emblée soutenu par un gros éditeur, ne pouvait qu’avoir la préférence des médias. C’est sans doute un mauvais calcul tant je suis sûre que beaucoup de lecteurs et lectrices seraient prêts à découvrir d’autres auteurs, d’autres univers. Reste les blogs, certains libraires pour soutenir des voix moins convenues.41Ae1wpjJIL._SX381_BO1,204,203,200_

Diane Meur dans La Carte des Mendelssohn ne fait pas seulement une belle place à cet Abraham mais à d’autres Mendelssohn, oubliés aussi, qui sont un petit bout de la chaîne, un petit bout de cette carte. Or, n’est-ce pas justement un reflet de ce nous sommes tous ? un maillon d’une chaîne, d’une famille, la multiplication de ces familles, qui parfois se croisent, formant toute l’humanité ? C’est à la fois tous nous replacer dans une histoire, peut-être nous fondre mais aussi nous donner l’importance que nous avons tous car lorsqu’un maillon est brisé, la chaîne tombe, une branche meurt sur l’arbre.

Il se trouve que j’ai lu à peu près en même temps le très beau livre, cette fois un essai, d’Ivan Jablonka, Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus, dont je parlerai dans un autre billet mais qui aurait pu être traité avec La Carte des Mendelssohn, car Jablonka, en racontant la vie de ses grands-parents, morts en déportation, retrace sa filiation pour lui, son père, ses filles et nous offre une chaîne dans la grande carte de l’humanité. L’autre sujet qui relie ces livres est la façon dont les juifs sont traités même si Diane Meur ne s’arrête que ponctuellement à cet aspect. Elle explique par exemple que Moses est obligé d’obtenir une autorisation pour aller d’une ville à une autre en Allemagne. Ces mesures (qu’on peut rapprocher de celles en vigueur à Venise au XVIIe siècle où les juifs sont rassemblés dans le ghetto et ne peuvent sortir la nuit sauf les médecins, profession qu’ils sont autorisés à exercer) permettent de comprendre pourquoi plusieurs membres des Mendelssohn parmi la nombreuse descendance de Moses se convertissent au catholicisme ou au protestantisme.

Ivan Jablonka. Photo Hermance Triay. Opale

Ivan Jablonka. Photo Hermance Triay. Opale

Ce qui relie enfin les deux livres, c’est la littérature. Diane Meur et Ivan Jablonka veulent faire de leur livre une forme de littérature. L’érudition, les recherches sérieuses ne sont pas opposés au littéraire. La littérature n’est pas réductible au roman de pure fiction, à l’imagination. D’ailleurs, comme le montrent les deux auteurs, toute recherche s’alimente aussi de subjectivité, d’imagination, de suppositions. Bien sûr, Diane Meur se permet davantage de subjectivité parce qu’elle écrit un roman mais en voulant partir de faits avérés ce qui n’est pas toujours simple. « A mesure que je descends dans l’arbre, [l]es occasions de broder se raréfient : c’est une nuée d’individus dont j’ignore absolument tout, sinon qu’ils sont nés à telle date et parfois en tel lieu. […] Qui était Gertrud Klein ? Qu’est devenue cette Maria dont je sais seulement que son père ne l’a pas reconnue, puisqu’elle s’appelle Schild comme sa mère ? » Diane Meur a justement choisi le roman pour pouvoir mettre en scène librement ses Mendelssohn en s’appuyant sur des faits et en brodant quand elle le voulait. Mais elle donne aussi ses sources à travers une dizaine de pages de notes et propose un index des personnes, comme si nous avions entre les mains non pas un roman mais une biographie ou un essai. Il me semble en tout cas que les démarches de Diane Meur et d’Ivan Jablonka sont malgré tout proches l’une de l’autre. Je ferme la parenthèse et renonce à les traiter ensemble, parce que le sujet est trop lourd pour un billet sur un blog, que les deux livres sont trop denses déjà l’un et l’autre et que celui de Jablonka finalement est aussi trop bouleversant.

Fanny Mendelssohn dessinée par son mari, Wilhelm Hensel

Fanny Mendelssohn dessinée par son mari, Wilhelm Hensel

L’histoire de Moses Mendelssohn et de sa femme Fromet, le couple fondateur, est belle et l’auteur la raconte avec chaleur, vivacité au point qu’on a parfois l’impression de lire une histoire proche de nous (celle de nos grands-parents ?) Moses, bossu, de santé fragile, se marie à un peu plus de trente ans (tardivement pour l’époque) avec Fromet de près de dix ans sa cadette. Leur mariage est un mariage d’amour avec une ribambelle d’enfants (six atteindront l’âge adulte) et une relation de couple harmonieuse durant toute leur vie commune comme en témoignent des lettres écrites après des années de mariage et citées par l’auteur. Un cas de figure qui n’est finalement pas si courant au XVIIIe siècle. A découvrir le destin de certains de leurs descendants, on remarque que plusieurs ont aussi connu de belles histoires d’amour ou ont réussi à conclure un mariage d’amour (par exemple Fanny Mendelssohn) comme s’ils reproduisaient le schéma originel.

A partir de Moses et Fromet, Diane Meur construit une carte avec des morceaux de carton Bristol de différentes couleurs, formant une sorte d’œuvre plastique qui devient aussi une pieuvre avec des tentacules qui la happent et se repend matériellement dans son appartement, au point d’effrayer un soir l’un de ses amis (géographe) à qui elle expose la carte. Une sorte de folie à laquelle elle croit, à laquelle elle s’accroche, qui au fond, l’aide aussi à vivre dans les moments difficiles et qui lui permet également de se trouver une place dans la grande chaîne.

L’établissement de cette carte est d’ailleurs plus largement une méditation sur notre place dans le monde, car l’auteur par exemple, se voit obligé, au risque que sa carte devienne illisible et ses propos confus, de supprimer les Mendelssohn morts en bas âge. Une méditation aussi sur les destins, les choix de vie (religieux, professionnels) puisqu’elle fait varier les couleurs de Bristol en fonction des religions (beaucoup de Mendelssohn se convertissent), des carrières choisies. L’auteur se penche sur les destins parfois banales, parfois étranges, dramatiques ou drôles de descendant de Moses. Parfois, elle trouve des documents contradictoires ou dont la source n’est pas fiable. Elle ne les retient pas mais elle les évoque et justifie son choix.

Diane Meur, photo de Philippe Matsas, Opale.

Diane Meur, photo de Philippe Matsas, Opale.

Outre le récit de ses recherches, Diane Meur parle du roman qu’elle veut écrire à partir de ses trouvailles tout en évoquant sa vie personnelle pendant ce travail. C’est cet atelier de recherche et d’écriture qui devient le roman.

Page 235, elle explique : « je ne connais pas d’avance l’histoire que raconte ce livre, pour la bonne raison qu’elle est la mienne dans les semaines et mois à venir. Où serais-je pendant les vacances scolaires du printemps 2014 ? A Sigmaringen au cœur de la zone orange ? A Tildonk en Belgique flamande, où Sœur Bernadette pourrait me montrer l’original de la nécrologie de Margarethe Longard [une petite cousine de Fanny et Félix] ? En Dordogne pour rencontrer sur leurs terres les von Mendelssohn, ou à Bordeaux pour chercher l’acte de naissance de leur aïeule Enole ? » A propos d’Enole d’ailleurs, Diane Meur s’interroge longtemps sur la signification de ce prénom, émets différentes hypothèses qui finissent par rendre cette Enole encore plus vivante et avec elle ses parents qui ont choisi ce prénom.

A la page 305, elle avoue : « j’en suis d’ailleurs à me demander si j’écrirai jamais quoi que ce soit sur le sujet. J’ai déjà lu tant de documents, de biographies, de pages Web, décrit tant d’allées et venues en pays mendelssohnien, où trouverais-je encore la force d’en faire le récit ? »

Cette sorte de journal de l’écriture suit aussi la vie de l’auteur avec par exemple le récit de l’un de ses longs séjours à Berlin durant lequel l’auteur a joué plusieurs fois de malchance, quelques allusions à une vie amoureuse compliquée avec un jeune homme « dont les yeux ne sont pas bleus », des allusions à ses enfants.

Le roman comporte enfin des fragments de récits plus romanesques mettant en scène des Mendelssohn et des documents authentiques de Mendelssohn (lettres, écrits variés). La frontière est toujours bien délimitée entre fruit de l’imagination de l’auteur et faits avérés. Les moments où Diane Meur laisse libre au cours à son imagination sont savoureux et souvent drôles, façon peut-être aussi pour elle de mieux apprivoiser ce sujet si écrasant et de nous le rendre familier. Par exemple, elle raconte un rêve dans lequel elle assiste à une réunion  annuelle de Mendelssohn plutôt agitée, Mendelssohn venus de partout dans le monde, aux profils et couleurs de peau variés.

Enfin, le roman raconte différentes étapes dans les recherches avec des détails matériels qu’on cache d’ordinaire dans une biographie ou un essai (mais que Jablonka révèle aussi). Diane Meur rapporte par exemple ses mails échangés avec un couvent en Belgique à propos d’une descendante Mendelssohn devenue ursuline, décrit des lieux et personnes mendelsshoniens qu’elle visite et rencontre, propose des fragments d’une chronologie qu’elle tente d’établir avant de comprendre que celle-ci deviendra aussi vite illisible par les proportions qu’elle prendrait si elle tentait de la rendre exhaustive.Google_recherches_2015 (1)

A partir de là, elle développe également, toujours au fil de la plume, une réflexion sur la recherche aujourd’hui notamment via Internet. Le roman-recherche de Diane Meur est en effet un reflet du mode d’exploration proposé par Internet qui au moyen de liens nous incite au vagabondage, nous incite à étirer notre champ de recherche vers des points que nous n’aurions pas touchés avant l’ère Google. « Un seul coup de pioche sur Internet m’envoie sur cinquante autres pistes qui chacune ouvrent sur cinquante autres… » Diane Meur va même jusqu’à penser que sa réflexion est « contaminée » par le principe du net qui fonctionne par lien, réseau, arborescence. « Au lieu de suivre linéairement un individu ou un thème, je le rattachais à tous les autres individus ou thèmes qu’il m’évoquait […] Et je me demandais si j’aurais raisonné ainsi quinze ans plus tôt, quand Internet n’avait pas encore à ce point envahi notre vie. »

On pourrait croire par ma description que ce livre est construit de façon complexe. Or, les différents types de récit s’enchaînent, se marie à merveille et l’on n’est jamais perdu. J’avoue que j’ai lu ce livre de façon fragmentaire sur plus de deux mois, faute de pouvoir mener une lecture plus continue. Quand je rouvrais le livre à la page à laquelle je m’étais arrêtée parfois plusieurs jours auparavant, je reprenais aisément le fil de ma lecture et me retrouvais dans tout ce maelstrom de Mendelssohn.

9780521028899-template.inddMême si la démarche de Diane Meur est originale, elle n’est pas sans fondement. En effet, la descendance du philosophe est réunie en société depuis 1967 explique l’auteur, elle publie une revue, le Mendelssohn-Studien et a ouvert un centre de recherche à Postdam. Il y a même un CD-Rom sur leur généalogie dont l’auteur se sert. Mais bien sûr, ce centre, ces publications servent avant tout les mémoires des prestigieux Mendelssohn. Le projet de Diane Meur, lui, est de reconstituer en quelque sorte symboliquement « le maillage de l’humanité entière » à partir de la constellation mendelssohnienne. Si elle dit que « la notion de famille s’est peu à peu vidée de son sens » tant le nombre de descendants sont nombreux en dehors du couple Moses et Fromet Mendelssohn, tant les mélanges aboutissent à un tout où les racines ne sont plus déterminables, elle montre tout de même par ses quêtes de renseignements sur tel ou tel Mendelssohn que chaque individu est une histoire avec des origines. Si son récit de la carrière de Félix Mendelssohn, ses éclairages sur Moses et ses théories philosophiques sont intéressants, on est encore plus touché lorsqu’elle évoque un Mendelssohn plus anonyme, lorsqu’elle rencontre telle ou telle personne susceptible de lui donner des informations sur un membre de la famille. Elle profite même du séjour d’un ami à Jérusalem pour lui demander d’aller à l’hôpital Saint-Louis, fondé par un petit-fils du philosophe. A la fin du livre, elle raconte que son ami Jacques revenu de voyage lui montre des photos prises à sa demande. Diane Meur ne cherchait rien de précis et son ami a photographié un peu au hasard. La photo d’un panneau arrête l’auteur, « un montage de portraits en noir et blanc qui est un pêle-mêle d’époques et de styles », « il y a là comme des échantillons de l’humanité entière : des héroïnes de tragédie et des ouvriers en casquette, de saintes femmes au doux profil et des prélats barbus, des savants en turban et des messieurs en fez, un vieillard étique berçant un nouveau-né. Et plus grand que les autres, un visage qui me rappelle quelqu’un. […] La légende est très floue, j’agrandis fiévreusement l’image… Ce n’est tout de même pas – mais si : c’est Moses Mendelssohn. »

tirelire-globe-terrestre-mappemonde-16cmLe livre de Diane Meur est aussi « ce résumé du monde », un vaste montage sur lequel l’auteur a ajouté son autoportrait comme le faisait certains peintres, une forme de signature, une façon d’être dans ce maillage mendelssohnien, dans le monde. Non pas noyée dans la foule d’individus, mais en ayant trouvé sa place par la façon dont elle a su créer une forme d’intelligibilité à ce qu’on appelle la vie, le destin. Il n’est pas nécessaire d’être comme l’auteur germanophone éclairé ni un spécialiste de philosophie allemande ou de musique classique pour entrer dans ce pays. Pourquoi ? Parce qu’il est aussi le nôtre.

 

La Carte des Mendelssohn, de Diane Meur, éditions Sabine Wespieser, 461 pages.

 

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