Matès et Idesa Jablonka

 

830Le numéro d’Historia en kiosque consacre tout un dossier sur Hitler «  intime et politique » avec comme sous-titre « ses conversations secrètes ». En exclusivité, le magazine propose des « extraits d’un livre événement ». Quelle photo a été choisie pour illustrer ? Une photo en couleurs, montrant Hitler à une table devant une coupe de vin ou de champagne, prêt à faire un bon repas en toute quiétude. Pour qui ignorerait qui est cet homme, il ne semblerait pas particulièrement inquiétant et monstrueux. Une image très différente du Hitler debout, le visage autoritaire, en noir et blanc. Bien sûr, on peut comprendre que pour coller au thème du Hitler « intime », la rédaction ait choisi de prendre une photo le montrant dans une scène quotidienne. Mais n’est-ce pas aussi participer à cette banalisation de Hitler qui s’est amorcée depuis quelque temps et qui prend de l’ampleur avec son entrée dans le domaine public ? Les films le montrant dans son nid d’aigle, entouré de ses proches, de jolies femmes souriantes, jouant avec un chien ou à table sont déjà connus mais leur diffusion  ne pourrait-elle pas à force cacher la vérité historique ou la faire oublier ? Certes, Hitler avait aussi une vie quotidienne, des moments de loisir banales mais il ne faudrait pas que, par ces images, Hitler prenne un visage humain alors qu’il n’en est pas digne.

Plaque-1Les survivants des camps sont de moins en moins nombreux pour témoigner et ils sont âgés et fatigués. Le devoir de mémoire peut se faire de bien d’autres façons. L’un des meilleurs moyens, me semble-t-il, est de faire « revivre » ces hommes, ces femmes, ces enfants qui ont été assassinés. C’est-à-dire raconter leur vie d’avant, avant d’être traités comme des « vermines », avant de voir leur statut d’être humain aboli. Ces juifs avaient tous eu une existence avant. Parfois longue, aisée, assez paisible, d’autres fois plus courte, précaire, instable déjà du fait de leurs origines ou de leur classe sociale, d’autres fois encore si courte qu’elle ressemble à de longs points de suspension qui serrent le cœur. Combien de bébés, d’enfants gazés auraient pu devenir de grands hommes, je veux dire des êtres utiles à l’humanité par le bien qu’ils auraient fait autour d’eux ou plus largement au monde, par ce qu’ils auraient apporté en recherche scientifique, en œuvres d’art ou intellectuelles, ou que sais-je encore ? Oui, quand je lis des noms d’enfants tués comme ceux que donne Ivan Jablonka dans son Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus, je pense à ce dont l’humanité s’est privée pour son avenir et à l’injustice dont ces enfants ont été victimes en leur reprenant la vie alors qu’ils l’avaient à peine connue.

511SIUzZOdL._SX301_BO1,204,203,200_Faire revivre non pas en niant le destin tragique, car il doit aussi être raconté, mais pour ne pas limiter ces victimes à leur rôle de victime, pour leur redonner toute leur place dans l’histoire de l’humanité et lutter contre l’oubli. Ces bébés, ces enfants, je voudrais les voir en photos, savoir quels jeux ou jouets ils aimaient, quel était leur caractère, vers quoi déjà ils étaient attirés, comment leurs parents, leur famille s’occupaient d’eux. C’est une chose à laquelle je songe depuis longtemps mais à laquelle je suis certainement encore plus sensible en étant devenue mère à mon tour.

Matès et Idesa Jablonka font partie de ces victimes du nazisme, ils sont morts à Auschwitz en 1943. Ce sont des « poussières du siècle » comme l’écrit Ivan Jablonka leur petit-fils qui ne les a pas connus. Mais grâce à son livre superbe, livre de recherches sérieuses, documentées mais aussi de quête personnelle, ce couple de Polonais exilés en France et déportés vers leur pays d’origine pour y être assassinés par les nazis a retrouvé une part de son existence détruite prématurément. Ils ont une histoire certes avec des trous mais qui leur rend une identité et les rend à l’humanité après qu’on ait tenté de les exterminer. Leur petit-fils a réalisé un véritable travail de chercheur, fouillant dans tous les types d’archive possible, en s’appuyant sur des documents tels que les dépositions, sentences de tribunaux, documents liés à leur détention en Pologne, dossier d’engagement dans l’armée française en 1939 pour Matès et autres certificats, fiches de recension et actes d’état civil. Sans oublier les documents qui appartiennent à sa famille dont une partie a immigré avant la Seconde Guerre mondiale en Argentine. Des photos, des lettres souvent toutes simples mais qui sont infiniment précieuses pour redonner ausi vie à Matès et Idesa. Par exemple celle envoyée par Idesa en Argentine pour annoncer la naissance en avril 1940 de Marcel et dans laquelle elle écrit (en yiddish) que ce « petit garçon nous apporte plein de bonheur » ainsi que la photo « un peu floue » de la mère et du bébé quelques mois plus tard.

Ivan Jablonka. Photo Hermance Triay. Opale

Ivan Jablonka. Photo Hermance Triay. Opale

En dépit des dangers, des incertitudes, de la précarité, Idesa et Matès sont aussi des parents heureux, ce second enfant leur apporte de la joie, synonyme d’espoir et d’énergie vitale. Ivan Jablonka hélas connaît le destin de ses grands-parents mais il essaye aussi de se mettre à leur place en 1940 : ils sont plongés dans les soucis du quotidien (gagner de l’argent, se nourrir, ne pas être dénoncés) ce qui offre peu de temps pour se soucier d’un avenir plus lointain et pour avoir peur. Leurs deux enfants les obligent aussi à se concentrer sur cette vie au jour le jour faite d’incertitude mais aussi de petites joies familiales.

Ce livre Ivan Jablonka l’a notamment écrit pour lui mais aussi pour donner des parents à son père et des origines moins confuses à ses filles. Le lecteur, lui, n’est pas de la famille mais l’auteur a le grand talent de nous rendre l’histoire de Matès et Idesa passionnante et d’instaurer une proximité entre le lecteur et eux. Comme s’ils étaient une incarnation des grands-parents qu’on n’a pas connus, comme s’ils étaient des personnages d’un roman vrai et universel.

Parczew dans les années 1910. Photo de F. Nieznany

Parczew dans les années 1910. Photo de F.Nieznany

 

Ce livre est donc le fruit d’un long travail réalisé par Ivan Jablonka en partie avec son père. Il l’a ainsi fait participer à certaines recherches dans des archives, ils se sont rendus ensemble à Parczew, village juif où sont nés les grands-parents, ils ont interrogé des témoins directs ou indirects de l’existence terrestre de Matès et Idesa. Le fils, Ivan, aide son père, Marcel, à retrouver un peu de ce passé douloureux, enfoui, rejeté, lot de la plupart des enfants cachés. Ivan Jablonka reconstitue d’ailleurs aussi une part de l’enfance de son père et de sa tante Suzanne : leur naissance, les quelques années passées avec leurs parents, leur vie en Bretagne, dans un petit village pendant le reste de l’Occupation, au sein d’une famille d’accueil après avoir été sauvés par des amis de leur parent qui deviendront leurs tuteurs, Constant et Annette.

Constant, Annette ainsi que ses deux sœurs nées Korembaum et leurs maris respectifs, le Polonais, voisin des Jablonka dans l’immeuble du passage d’Eupatoria où ils ont été arrêtés et qui hébergeait la nuit les enfants en cas de rafle, Raymond et Gitla, Frimé, Sroul et Dina, trois fourreurs. Autant de juifs ou de non-juifs qui ont aidé Matès et Idesa en France. Ce livre, qui s’achève par la description du camp d’Auschwitz, des Krematoriums plus perfectionnés pour tuer plus vite et en plus grande quantité, qui s’achève sur les suppositions concernant la fin d’Idesa et de Matès qui fit peut-être partie des fossoyeurs du camp avant de mourir à son tour, rappelle grâce à ces figures que l’entraide, l’amitié sont aussi des valeurs humaines puissantes. Si elles n’ont pas suffi à éviter ces grandes tragédies, elles ont permis d’épargner quelques innocents.

Passage d'Eupatoria en 1947. © René-Jacques BHVP Roger-Viollet

Passage d’Eupatoria en 1947. © René-Jacques BHVP Roger-Viollet

« La distinction entre nos histoires de famille et ce qu’on voudrait appeler l’Histoire, avec sa pompeuse majuscule n’a aucun sens. C’est rigoureusement la même chose », écrit l’auteur avec justesse. L’Histoire est l’ensemble de l’humanité saisie et analysée à un moment donné de son passé. Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus est un livre d’Histoire et d’une histoire individuelle prisonnière de la grande histoire, des grands drames, de la grande folie meurtrières des hommes. Non seulement le nazisme, l’antisémitisme mais aussi le communisme car les grands-parents avant d’être déportés ont connu la prison dans leur pays qu’ils ont dû fuir, chassés à cause de leurs engagements politiques.

Ivan Jablonka est parvenu à reconstituer avec précision l’histoire de leur lutte politique en Pologne au début des années 1930, lutte vivement réprimée et qui leur a valu des séjours en prison. Ivan Jablonka raconte comment Matès et Idesa, mus par des idéaux communistes qui signifiaient pour eux liberté et égalité et non dictature, comme d’autres membres de leur famille, d’autres juifs ont essayé de préparer des lendemains plus beaux pour les générations futures. Leur lutte a quelque chose d’émouvant tant elle semble vaine face aux horreurs qui se préparent dans une bonne partie de l’Europe. Matès et Idesa sont des déracinés mais qui, comme le pense leur petit-fils, étaient portés par des idéaux humanistes, progressistes qui leur permettaient d’avoir de l’énergie. Des résistants aux barbaries. Espérons que jusqu’à leur dernier souffle, ils aient cru que leurs idéaux triompheraient un jour, espérons qu’ils ne soient pas morts dans le désespoir et la négation en songeant aux deux orphelins qu’ils avaient laissés en France.

Photo Wikimedia.org

Photo Wikimedia.org

Après avoir dû fuir la Pologne et pour essayer de faire de la France leur nouveau pays, obtenir des papiers, Matès en 1939 comme des milliers de juifs se porte volontaire dans l’armée, il essuie le feu avant d’être démobilisé en août 1940 sans bénéficier pour sa famille et lui de meilleures conditions puisqu’ils sont toujours illégalement sur le territoire français. Payé au noir, Matès travaille le cuir dans un minuscule appartement rue Désirée puis passage d’Eupatoria. Pour retracer leur vie d’alors, Ivan Jablonka a consulté le bottin du commerce afin de connaître les magasins qui étaient installés rue Désirée et la liste des habitants du même immeuble que ses grands-parents. Il a contacté les gens portant le même nom en Ile de France et a reçu une réponse. Charles, un homme né en 1943, fils de tailleur et dont les parents étaient voisins des Jablonka. Cette famille de Polonais était liée avec d’autres Polonais de l’immeuble avec lesquels Charles est toujours en contact. C’est ainsi qu’à défaut d’avoir des témoignages sur ses grands-parents, l’auteur obtient des descriptions précises de l’immeuble plus que vétuste dans lequel ils vivaient. Quelques traces précieuses dont il ne reste rien dans le bâtiment propret d’aujourd’hui.

Camp de Drancy

Camp de Drancy

On est passionné et ému par les actes d’engagement de Matès et Idesa Jablonka mais on l’est peut-être encore plus lorsque l’écrivain évoque des aspects plus intimes de leur vie. Par exemple les lettres écrites pour annoncées les naissances de Suzanne et Marcel, donner des nouvelles à la famille et bien sûr, les courts messages d’adieu écrits à leurs enfants à Drancy après leur arrestation durant laquelle ils avaient dû faire croire qu’ils n’avaient pas d’enfant. Nier leur existence pour peut-être leur permettre de vivre.

Sans pour autant se faire romancier, Ivan Jablonka laisse aussi s’exprimer son imagination et sa sensibilité dans son livre. Plus précisément, il émet des suppositions sur des détails (parfois très symboliques) comme par exemple ce manteau de fourrure, seul bien de valeur que sa grand-mère aurait emporté en rejoignant Matès en France avec combien de difficultés. Il imagine cette jeune femme recroquevillée dans ce manteau pour avoir chaud, le serrant comme un bien précieux.

Comment définir ce livre de près de 400 pages ? Biographie ? Essai historique ? Enquête ? Qu’importe. C’est d’abord une œuvre littéraire avec une vraie voix, celle de l’auteur qui régulièrement se met en scène à la première personne (c’est ce qui le rapproche un peu de Diane Meur voir mon billet). La rigueur historique dont l’auteur, professeur d’histoire à Paris 13, fait preuve se mêle à des passages plus subjectifs, plus intimes, qui sont aussi une façon de raconter l’Histoire. Par exemple, alors que l’auteur écrit sur la dispersion de sa famille dans le monde, une vitre de son appartement se brise sous l’effet de l’orage. Il ramasse les morceaux de verre qui forme une constellation semblable à ces juifs éparpillés. Cet événement anecdotique non seulement crée une proximité entre le lecteur et l’auteur et constitue aussi une forme de réflexion historique.

La fin du livre est poignante (je ne trouve pas d’autre mot même si ce terme est un peu galvaudé) non pas seulement parce qu’on est en présence des dernières traces de Matès et d’Idesa mais par la forme de conclusion que donne l’auteur. Il dresse un bilan de sa recherche qui dit-il ne lui « a pas apporté la paix ». Peut-être depuis la sortie du livre en 2012 a-t-il quand même acquis un peu d’apaisement. Peut-être depuis se sent-il « moins extérieur » à la « vie » de ses grands-parents. Il me semble à moi en tout cas qu’il les a rendus vivants, moi qui ne suis qu’une lectrice. Comment ? En sachant faire parler, en sachant animer les documents même si comme il le dit « la somme de nos actes ne révèle pas ce que nous sommes ». Ivan Jablonka a donné à son étude toute l’humanité possible. C’est peut-être comme cela qu’il faut entendre sa phrase : « Ma seule consolation, c’est que je ne pouvais faire mieux ».

9782021137194L’auteur termine son grand livre en annonçant ce qui sera son ouvrage suivant L’histoire est une littérature contemporaine. Il explique en effet qu’il ne faut pas opposer méthodes, scientificité à passion, engagement personnel mais qu’au contraire il faut tendre vers une alliance de ces deux nécessités. Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus est en ce sens-là aussi une réussite.

Cet engagement de soi, ce souci de perfection, cette aspiration à la littérature dans l’érudition ou le sérieux manquent hélas cruellement à beaucoup de livres qu’il s’agisse de romans, essais, biographies ou autres formes. Mais c’est un autre débat que je ne vais pas ouvrir ici. Je préfère songer qu’il y a heureusement des livres comme Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus qui restent dans la mémoire comme des moments de lecture bouleversants et beaux et des modèles d’exigence et d’honnêteté intellectuelle.

 

Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus d’Ivan Jablonka, Point Seuil

 

 

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