Des amitiés

A mes amis qui m’offrent chacun et chacune à leur façon
l’expérience inestimable du partage et de la bienveillance
dans les moments de joie comme dans les moments de peine.

Montaigne et La Boetie

Montaigne et La Boetie

La place des amitiés dans les vies des artistes, des écrivains m’a toujours intéressée. C’est un aspect sur lequel je me suis arrêtée dans mes biographies parce que la ou les relations amicales et les correspondances auxquelles elle(s) donnai(en)t naissance me semblaient très éclairante pour comprendre l’objet de mon étude. Bien sûr, on ne peut faire des généralités. Par exemple, pour Musset je n’étais pas très gâtée. Sa correspondance est lacunaire et c’est un homme qui se liait et se livrait peu. Debussy non plus n’a pas noué beaucoup d’amitié et il s’est brouillé à un moment ou à un autre avec la plupart de ses amis comme Pierre Louÿs ou Ernest Chausson. C’est un musicien solitaire, pour ne pas dire un ours, et un homme ombrageux et exigeant. J’ai cependant consacré un chapitre de ma biographie à sa relation avec Chausson. Un moment de sa vie sur lequel les précédents biographes ne s’étaient pas vraiment arrêtés mais qui m’a touchée (peut-être aussi du fait de la personnalité de Chausson que j’apprécie). Même si la relation entre Debussy et Chausson n’a pas été une étroite et longue amitié comme Montaigne et La Boetie ou Flaubert avec Louis Bouilhet ou Alfred Le Poitevin, elle m’est apparue comme digne d’intérêt parce que les deux musiciens partagent leurs difficultés à composer. ACH003787593.1457585717.580x580
Si l’amitié a besoin de proximité et de constance, elle peut se cultiver en dépit de l’éloignement géographique, grâce à l’écriture. C’est une relation amicale différente des têtes à têtes réguliers mais non moins intéressantes. En cela, notamment, l’amitié diffère de l’amour que l’absence, l’éloignement fait souffrir et peut tuer (« loin des yeux loin du cœur). Et pour reprendre l’exemple des correspondances, les lettres amicales n’apportent pas les même informations que les lettres d’amour, elles parlent de soi, mais sont ouvertes au monde alors que les lettres d’amoureux sont souvent repliées sur la relation de couple.
Michel Erman dans son essai, Le Lien d’amitié, s’attache à définir l’amitié d’un point de vue philosophique mais aussi à la lumière de notre vie d’aujourd’hui rythmée par les réseaux sociaux. Il en souligne aussi les vertus en réfléchissant à la façon dont elles pourraient s’appliquer dans un cadre plus large que la sphère privée. Tout naturellement, Michel Erman traite des différences entre l’amitié et l’amour, deux liens affectifs forts, indépendants des liens du sang et qui nous font exister par rapport à un autre et pour nous.
L’amitié est une relation à la fois simple et complexe et qui, peut-être encore plus que l’amour, signe la grandeur de l’homme. En ces temps si troublés et si meurtriers, on parle plus que jamais de vivre ensemble, de communion, de fraternité qui peuvent être reliés à l’amitié, l’amitié étant l’état ultime, l’état supérieur de ce bien vivre avec. Après avoir analysé l’amitié comme une relation individuelle réciproque, Michel Erman consacre d’ailleurs une partie de son essai à cette notion plus large d’amitié au sein de la démocratie. Une utopie peut-être à grande échelle mais qu’il est possible de réaliser dans un groupe. Michel Erman évoque d’ailleurs des initiatives qui vont dans ce sens.

Aristote

Aristote

Penser l’amitié en la replaçant dans la vie de la cité est tout au moins une façon de réfléchir à la possibilité de développer une société plus bienveillante, moins égoïste, moins concurrentielle, moins égocentrée que celle que nous propose Facebook et autre twitter. En fait, pour l’auteur, ces formes de communication sociale avec des « amis » ou des « followers » « mettent en scène l’amour-propre », cultivent le narcissisme et introduisent la notion de concurrence, de performance dans un domaine où il ne devrait pas exister. L’amitié n’est pas un synonyme de communication. Ce peut être parfois, au contraire, un échange muet, une complicité tacite.

L’amitié véritable s’inscrit aussi dans le temps. On ne devient pas ami en un jour, en un clic. Même dans le cas de coup de foudre amical, il faut aux amis un temps de découverte de l’autre, il faut accumuler des moments d’échange, de complicité pour que la relation devienne amitié. Pour qu’on puisse se dire « tu te souviens… »
L’amitié est un sentiment subtil, fruit d’un choix qui n’est pas rationnel mais affectif, intuitif, parfois presque inexplicable lorsque deux amis, par exemple, sont très différents  voire incompatibles pour les gens extérieurs à la relation. Comme l’amour, c’est une alchimie mystérieuse et heureusement car il serait bien triste de pouvoir tout expliquer de nos élans du cœur. L’amitié est même parfois si difficile à définir, à comprendre qu’elle fait presque douter qu’elle puisse exister dès lors qu’elle est intense. Qu’il puisse exister de vraies et intenses amitiés semblent impossible aux yeux de beaucoup qui face à des modèles d’amitié comme entre Montaigne et La Boetie n’y voient qu’une relation amoureuse cachée ou refoulée. Certains ont pu aussi le dire de l’amitié entre Jacques Rivière et Alain-Fournier. Sans parler des rumeurs d’amours saphiques entretenues par George Sand sous prétexte qu’elle employait des mots jugés trop affectueux et passionnés dans des lettres. Comme si on ne pouvait être très attaché à quelqu’un qui n’est pas de notre sang sans passer par une relation charnelle.

Michel Erman (DR)

Michel Erman (DR)

Michel Erman n’explore pas ces rumeurs et ces suppositions. Il préfère s’appuyer sur des « philosophes de l’amitié » comme Aristote puis de définir ce lien par la négative en expliquant ce que  n’est pas l’amitié, par rapport à l’amour mais aussi par rapport à des formes plus légères de lien comme la camaraderie ou le compagnonnage. L’amitié est une forme d’affection mais sans désir, sans passion parfois destructrice comme il en existe dans l’amour. Michel Erman analyse d’ailleurs l’amitié amoureuse en montrant qu’elle n’est pas amitié (ni amour) puisqu’elle serait une relation charnelle et une « complicité d’âmes » sans engagement. Or, l’amitié est un engagement, réclamant fidélité, attention à l’autre. C’est un échange qui se cultive au long court et non sous la forme du donnant donnant.
Pour appuyer ses propos, Michel Erman puise bien sûr dans les références philosophiques. Il étudie aussi le cas de deux exemples d’amitié en littérature, Jules et Jim et L’Ami retrouvé. Pour symboliser une idée, débuter une réflexion, il a aussi recours à des chansons, des chansons populaires comme celles de Brassens, Brel, Becaud dont la chanson, « L’absent » chanson qui pleure l’ami mort et qui lui a permis de trouver la « voix » de son livre. On peut s’étonner de voir ces paroliers convoqués ainsi. Mais, outre le choix personnel de l’auteur, ces chansons rappellent quelle place tient l’amitié dans la vie de chacun, même du plus humble des hommes. Si on s’émerveille des échanges amicaux et intellectuels d’artistes, de penseurs, n’oublions pas que l’amitié existe aussi dans des milieux plus populaires, se déclinant en soirées complices autour d’une pizza, soutien dans les galères de la vie, confidences sur le zinc.Ambiance-Pommard-1C-Clos-des-Epenots-1024x683
A titre aussi d’exemple, Michel Erman évoque quelques fois sa propre vie amicale et parle à la première personne. Cela donne lieu notamment à un beau passage sur la dégustation avec un ami d’un Pommard où le plaisir et les souvenirs de l’ami deviennent aussi les siens. « En conversant avec la texture du vin et le plaisir qu’il nous procurait, nous exprimions par les sens une manière d’être ensemble, et une évidente, bien que mystérieuse puissance d’être un peu l’autre. » Ce que ressent l’autre trouve son écho en nous et vice et versa. Un échange d’âme à âme, un partage égal où l’individualité de l’autre est respectée. Loin de chercher à ressembler à l’autre, à se glisser en lui comme l’amour peut parfois nous inciter à le faire, l’amitié nous laisse libre d’être nous-mêmes ou nous y aide en cultivant l’estime de soi réciproque. Loin d’être anecdotique et subjectif, ces passages plus personnels rendent l’auteur plus proche et crée une intimité tout en nous éclairant puisque comme les chansons, ils trouvent un écho en nous. J’aurais d’ailleurs aimé que Michel Erman  apporte une dose supplémentaire de « je » même si je sais combien ce dosage est délicat dans un essai où l’auteur préfère parfois être impersonnel pour faire plus objectif, redoutant de ne pas être pris au sérieux s’il s’aventure à évoquer sa vie, ses expériences (qui sont pourtant une forme d’approche intellectuelle). Heureusement, de plus en plus d’essayistes osent personnaliser leurs textes et souhaitons que cette tendance se confirme. (je renvoie mes lecteurs bénévoles à mon billet sur Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus dans lequel j’abordais aussi cette question).

41CybosUu5L._SX195_Peu de temps avant de lire Le Lien d’amitié, j’avais lu le roman de Julien Donadille Vie et œuvre de Constantin Erőd. L’un des aspects qui m’avait le plus frappée était la relation entre le narrateur, Yves Kerigny, et son voisin d’immeuble, Constantin Erőd, un vieux monsieur, habitant Rome depuis des décennies et se déclarant héritier du royaume de Slovanie, l’action se déroulant au milieu des années 1990, en plein cœur de la guerre de Yougoslavie. Ce livre qui mêle roman d’apprentissage, intrigue diplomatique et histoire d’amour est aussi un récit d’amitié. Un roman sur l’amitié et une forme de fidélité. La question de la fidélité et de ce qu’on peut accepter ou pas d’un ami est d’ailleurs aussi posée par Michel Erman : « Renier un ami, c’est un peu se désavouer soi-même, écrit-il et renier celui que l’on a été » « Pour beaucoup de gens, un ami reste un ami quoi qu’il ait fait : l’estime l’emporte sur le droit, la loyauté sur la loi… » Or, lorsque des années plus tard Yves Kerigny est rappelé par son passé et par son amitié avec Constantin, il se pose la question de la fidélité, fidélité à cet homme qui est passé du vieux monsieur anonyme au maître de son petit royaume. Fidélité aussi à sa propre jeunesse, à ce jeune homme qui ne veut pas croire que son ami soit coupable de crimes, de complicité de crimes contre l’humanité. Julien Donadille montre bien combien cette amitié un peu étrange, un peu critiquable aux yeux des autres fait partie de son narrateur, le modèle en partie. Ce que Constantin est ou devient rejailli sur Yves Kerigny parce que l’ami nous constitue comme on le constitue.

Julien Donadille -(Photo J.-F. PAGA)

Julien Donadille -(Photo J.-F. PAGA)

Yves Kerigny, attaché culturel à l’ambassade de France à Rome, a donc pour voisin le vieux Constantin Erőd. L’écart d’âge, de situations fait de cette amitié une amitié particulière, souvent un peu inégale. Mais cela n’empêche pas de pouvoir parler d’amitié. Quelque chose lie le narrateur et ce monsieur. L’échange est réciproque (autrement il n’y aurait pas d’amitié) même si tout est vu par les yeux du narrateur, ne nous laissant que supposer ce que ressent Constantin à travers ses paroles, ses faits et gestes. Il est un mentor pour Yves Kerigny. Il fait partie de l’expérience qu’acquiert le narrateur de ce roman d’apprentissage, genre en vogue au XVIIIe et XIXe siècle et que Julien Donadille renouvelle à sa façon.
Les plus beaux passages du roman concernent Rome, les descriptions de différents quartiers parfois peu connus, l’atmosphère au fil des saisons qui change la ville et à laquelle le narrateur est particulièrement sensible. Or, c’est le vieux monsieur qui sert souvent de guide et l’auteur parvient à créer une complicité véritable à travers ces déambulations. Rome apparaît comme la marraine de cette relation. Il y a manifestement un plaisir réciproque dans ces promenades comme dans ces déjeuners festifs et pantagruéliques de Slovanes auquel le narrateur est convié ou encore ces moments dans le café du quartier, chez Angelina, où il prend place à côté de Constantin et ses compatriotes. Constantin aime servir de guide, de conseiller. Il montre aussi la confiance qu’il porte en son jeune ami, notamment à travers le coffre qu’il lui lègue après sa mort et cette fin étonnante (et que je ne dévoilerai pas). Le don et le contenu du coffre témoignent de l’amitié portée à Yves, amitié qui survit aux années. Constantin ne redoute pas le jugement ou tout au moins fait le pari qu’il ne sera pas jugé par Yves. Certes, on pourrait juste penser que Constantin est un vieux singe malin et qu’il tire profit de la naïveté du narrateur et de l’ascendant qu’il exerce. Il y a sans doute un peu de cela mais l’auteur serait dans la caricature si ce n’était que cela. Cette relation qui est la pièce maîtresse du roman est justement plus subtile, plus complexe et plus sincère qu’il n’y paraît.

Photo Sophie Malcor

Photo Sophie Malcor

Et ce n’est pas un hasard si justement les plus beaux moments d’amitié sont intimement liés aux promenades dans Rome, instants de contemplation gratuits, un peu hors du monde, de la politique, égrainées par des conversations à bâtons rompus. Le vieux Constantin ne veut-il pas aussi se retrouver dans le jeune homme en arpentant la ville dans laquelle il vit depuis des décennies, en lui montrant des chemins comme pour les redécouvrir lui-même avec le charme et la pureté des débuts ? Leur première promenade a lieu au printemps : « c’était une de ces premières journées de printemps – je ne dirai pas la plus belle saison de Rome, car l’automne réserve des charmes ineffables –, le soleil n’était pas encore cuisant mais l’air vibrionnait des mille renaissances que la sève suscite en gonflant dans l’aubier des arbres. » Cette promenade les mène ainsi sur les bords du Tibre, au pied des murailles du château Saint-Ange. « On a à cet endroit où s’amorce la boucle du fleuve l’une des plus belles vues de Rome. » Puis, fendant la circulation, ils prennent une rue qui « grimp[e] en pente vers la colline du Janicule » et après « une volée de marches » ils débouchent sur le couvent Sant’Onofrio et son église qui accueille le tombeau du Tasse. D’autres déambulations auront lieu, au fil des saisons dont Julien Donadille décrit avec précision les nuances et les atmosphères au point de nous rendre l’air et les lieux palpables. Le vieux demeure une énigme pour le jeune homme, reflet du mystère qui s’attache aussi à la Ville Eternelle. Cette amitié étrange que Julien Donadille décrit avec un plaisir de romancier manifeste est portée aussi par le caractère de Rome si étrange et unique dans ses enchevêtrements de pierres, de siècles et d’âmes passées par là. Le roman s’achève au Vatican, mettant le narrateur, bien des années plus tard, face à un grave problème de conscience. Un problème qui l’oblige à questionner l’amitié portée au vieillard mais aussi à se questionner lui-même sur ce qu’il est et sur la vérité des faits et des êtres. Il me semble que l’apprentissage de la vie pour Yves Kerigny n’est pas passé par la passion amoureuse avec une Italienne, ni par les petits et grands bruits du palais Farnèse et la comédie diplomatique mais par cette amitié indéfinissable et inexplicable comme le sont presque toutes les amitiés.

Michel Erman, Le Lien d’amitié, Plon
Julien Donadille Vie et œuvre de Constantin Erőd, Grasset

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